Jacques Yony Cornet a trouvé un sens à la musique. Il croit en son pouvoir de guérir les âmes et de réconcilier les peuples. Il pense aussi que la fusion permettra l’évolution et l’émancipation du rythme et de l’esprit. Professeur de musique et ethnomusicologue dans ses compositions, il réconcilie djembé et tabla, l’air romantique du bansuri à l’énergie du jazz, dans un cadre où les frontières n’existent plus. En retraite à Chamarel, il nous parle de sa vision, de ses projets, de la musique, de Daat, d’ethnofusion.
Dehors, le bruissement de jeunes pousses de cannes s’élevant entre la paille laissée dans les champs se mélange au chant d’un des coqs gambadant dans la cour et qui semblent amuser les deux chiots. Le pont en béton qui surplombe le petit ruisseau a déjà été traversé, et les pentes du sentier escarpé se sont avérées aussi rudes et boueuses que nous l’avait annoncé l’hôte. Sur les hauteurs, derrière les quelques maisonnées en rondins d’eucalyptus et de tôles intégrées dans ce paysage sauvage, les champs de cannes s’étendent jusqu’aux montagnes, qui montent la garde sur le calme légendaire du village de Chamarel. D’un côté, le Piton de la Petite Rivière Noire; de l’autre, le Piton de Chamarel.
Réconcilier.
La guitare a été posée sur une meule de feuilles sèches. Cet après-midi, Yony Cornet a préféré la mélodie poétique de son bansuri (flûte traversière indienne) pour apporter un air romantique à la brise fraîche accompagnant les derniers rayons du soleil qui disparaîtra bientôt derrière la montagne. Depuis quelques mois, il vit ici, dans une sorte d’exil. Un repli temporaire, fait-il comprendre, pour se ressourcer après les trépidations de la vie en France, d’où il est rentré l’année dernière.
Professeur de musique, ethnomusicologue, Yony Cornet est aussi un compositeur qui croit dans l’évolution de la musique par la fusion. Ou plutôt par l’abattement des cloisons qui séparent les identités, les ethnies, les cultures, les rythmes, les genres musicaux. Ce qui permettra l’ouverture de l’esprit de l’homme pour l’acceptation complète de l’autre vers un enrichissement mutuel du partage et de la réconciliation qui suivront. “La musique a le pouvoir de réconcilier les peuples. J’y crois beaucoup.” De ses nombreuses années de recherches, il a découvert que tel doit être le rôle de la musique dans le monde.
Daat.
Il y aura un piano, une basse, une batterie, des percussions, un tabla, un djembé, un violoncelle, un violon, un veena, un bansuri, un saxophone, un tampura, une trompette, un harmonium, des bruitages. D’ici quelques mois, quand il complétera la composition de sa formation, Daat comprendra douze musiciens aux origines musicales différentes, réunis dans un même état d’esprit vers un objectif ambitieux : “L’émancipation de la musique mauricienne.” Ce sera comme la continuité de ce que nous avait enseigné Kaya à travers Ras Kouyon sur l’album Seggae Experience et de ce que nous a légué Bam Cuttayen dans quelques-unes de ses créations.
Comme ces derniers l’avaient compris, Yony Cornet croit aussi qu’une autre musique peut émerger des sonorités qui nous entourent : “Notre musique est à l’image des sept couleurs de Chamarel, lieu unique qui réunit les couleurs du monde. Nous avons la chance d’avoir ici les différentes musiques souches de l’Orient et de l’Occident”.
Quid de la fusion ? “J’ose dire que je l’aime. Je la conçois souple, sans appartenance, sans préférence ethnomusicale, sans barrières. Toutes les couleurs y sont bienvenues dans la mesure où cela part d’une bonne intention.”
Yony Cornet dit avoir la foi lorsqu’il imagine l’émergence d’une musique qui représentera pleinement la manière de vivre mauricienne et qui sera le reflet de la musique du monde. “Nous avons ici le potentiel et les atouts pour le faire. Je n’ai jamais cessé d’y croire”.
Révolution.
Le projet n’est pas utopique; la révolution est déjà en marche. En trio ou en quatuor, Daat a déjà fait quelques sorties pour démontrer en live sa vision musicale. Il y a peu, nous l’avons ainsi découverte et appréciée dans le cadre très particulier du Kenzi Bar de Flic en Flac, où Mathieu Hammelin, propriétaire des lieux, a toujours su miser sur une musique authentique. Ce soir-là, Yony Cornet, sa compagne Sharon ainsi que les musiciens présents avaient rappelé la symbiose naturelle qui s’opère entre les battements du tabla et ceux du djembé lorsque la flûte, les autres percussions et la guitare se laissent tenter par le beat oriental, le jazz, le reggae, le séga, sans pour autant s’isoler dans aucun de ces genres.
Mercredi dernier, la démonstration donnée par Daat à Ebène avait été pensée dans cet esprit, “afin que chacun s’y retrouve naturellement”. En attendant la prochaine sortie, la musique de Yony Cornet est exposée sur http://www.myspace.com/daat11.
Ethnomusicologie.
Dans le passé, il a connu la scène avec le groupe Genoide, avant de se consacrer à Santana et aux airs afro-cubains au sein de Secret Fire. Comme métier, il s’exprimait aussi par le jazz au piano-bar dans les hôtels où il était attaché. Yony Cornet a été initié à la musique dans le cadre familial. “Elle a été omniprésente dans ma vie et je l’ai eue dans mes gènes. Mon père avait remporté le Prix Découvertes 82 avec le groupe Metisaz; mon grand-père et mon arrière-grand-père étaient aussi musiciens.”
En 2004, il est parti en France pour se perfectionner. Il a fini par quitter le cadre classique du conservatoire pour rejoindre la Cité de la Musique afin de vivre un échange culturel dans un cadre valorisant tous les arts confondus. En étudiant l’ethnomusicologie, qui comprend une part d’anthropologie. “J’ai appris à aller à la découverte d’autres cultures à travers leurs pratiques, leurs rituels, leurs comportements. C’est une science qui implique des recherches et des analyses et où il s’agit de comparer et de trouver des liens.” La musique est “l’un de ces liens que l’on revoit partout. Elle a la même place dans les différentes cultures, même si elle est représentée sous différentes formes”.
Ethnofusion.
Il finira par imaginer l’un de ses principaux projets : Ethnofusion. Dans la présentation de ce projet qu’il a écrit à la plume sur du papier A4, Yony Cornet précise : “Ethnofusion représente le métissage et le partage des peuples du monde. Ethno signifie ethnie, symbolisant le vécu à la fois traditionnel et contemporain. La fusion est une quintessence universelle commençant par l’ouverture d’esprit individuelle à la conscience collective.”
Ethnofusion est un projet pédagogique destiné à initier les enfants venant de milieux vulnérables à la musique, tout en les exposant aux autres cultures vers l’émancipation et l’ouverture d’esprit recherchées. Il se présente au final comme un grand spectacle vivant autour de la fusion avec les enfants.
La flûte de Christophe.
L’air de Chamarel est toujours frais. Ici, souligne Sharon, son éternelle complice, il ne fait jamais trop froid. Même dans la petite case en tôle située au fond d’un des vallons du village. Les voix de Darren et Christophe égayent les lieux en cette fin d’après-midi tranquille. Les deux enfants ont tenu à présenter à Yony et aux visiteurs leurs nouvelles flûtes. Ils les ont eux-mêmes taillées dans du bambou et les ont ensuite passées sur le feu. La petite flûte de Darren a un son aigu. Plus grosse, celle de Christophe est plus grave. La démonstration se transforme très vite en un joyeux brouhaha; leurs autres petits camarades sont aussi venus se faire entendre.
Ces enfants, Yony Cornet les a initiés à la musique selon l’esprit d’Ethnofusion, qui a été ramené dans ses bagages. Il l’a déjà partagé avec quelques enfants de Chamarel et quelques autres de la Résidence Kennedy, avec pour objectif de leur offrir un encadrement à travers la musique. Des démarches administratives ont déjà commencé pour que le projet soit soutenu afin qu’il puisse être lancé très prochainement auprès d’autres enfants.
D’amour et de musique.
Notre photographe s’est proposé d’accompagner Christophe, Darren et les autres enfants à l’extérieur. On les retrouvera plus tard posant fièrement avec leurs flûtes sur les branches d’un des grands arbres de la cour.
Le calme est revenu dans la case. Une tasse de café noir à la main, Yony Cornet garde les yeux fixés sur la tôle du plafond pour trouver la formule qui dirait le mieux le rôle de la musique dans sa vie. “La musique, ce n’est pas la vie. À un certain moment, j’avais mis la musique au centre de la mienne. Je me suis ensuite rendu compte qu’il y avait d’autres priorités. Parmi, l’amour de soi, l’amour de sa femme, des enfants. La musique m’apporte l’harmonie dont j’ai besoin dans ma vie.” Il croit en son pouvoir de guérir les âmes : la musique a fait de lui “un homme animé d’un esprit universel”.