C’est un peu par hasard que Jacqueline Laurent, née Cimiotti, est devenue Occupational Therapist (ergothérapeute). Cette thérapie, mise au point pendant la deuxième guerre mondiale, est une méthode de traitement de certaines affections physiques, mentales, sensorielles ou psychosociales qui utilise le travail ou toute autre occupation en vue de corriger les troubles de ceux qui sont nés avec une déficience physique ou mentale. Selon les statistiques, 12% de la population mondiale est composée de handicapés qui peuvent se débrouiller et 2% de personnes handicapées qui ont besoin d’aide pour pouvoir vivre.
L’OT a été introduite à Maurice au milieu du siècle dernier, dans le sillage de l’épidémie de poliomyélite qui frappa l’île. Les enfants atteints par l’épidémie dont les parents ne pouvaient s’occuper avaient été rassemblés à l’hôpital Mangalkhan. Plus tard, le gouvernement a fait venir des experts britanniques pour mettre sur pied une section pour aider les enfants malades qui grandissaient en apprenant à vivre avec leur handicap. C es enfants, qui étaient une quarantaine, ont été alors transférés à l’hôpital Victoria dans deux salles séparées.
« Quand j’ai quitté le QEC après mes études secondaires, c’est Mme Sholay, la première OT mauricienne, qui m’a encouragée à faire des études dans cette branche et j’ai obtenu une bourse d’études à Londres. Nous étions en fait trois Mauriciennes boursières du Commonwealth pour aller étudier l’OT, mais les deux autres se sont mariées avec des Anglais et j’ai été la seule à revenir à Maurice en 1970. » Jacqueline Laurent intègre alors la petite équipe et va passer plus de quarante ans dans un secteur, dont elle sera la responsable de 1995 à 2005, et qu’elle va marquer de sa forte personnalité.
« Au départ on s’occupait des victimes de la poliomyélite qui habitaient à l’hôpital Victoria. Nous nous sommes d’abord adressés à ces enfants-là, puis nous sommes sortis de l’hôpital pour prendre en charge les malades dans leur vie de tous les jours. Nous sommes allés apprendre aux parents d’enfants handicapés des techniques spéciales pour relaxer les muscles de leurs enfants pour pouvoir faire les choses banales de la vie de tous les jours qui sont pour eux un véritable martyre. Nous nous occupons aussi des personnes atteintes de paralysie cérébrale, des victimes d’accidents, de personnes âgées. Bref, nous essayons de nous occuper de ces deux pour cent de la population mauricienne qui a besoin d’aide pour survivre. »
Tout d’abord confiné à l’hôpital, l’Occupational Therapy s’est, au fur et à mesure, développé à Maurice pour gagner d’autres secteurs. C’est ainsi que le ministère de l’Éducation puis celui de la Sécurité sociale ont fait appel à des thérapeutes pour travailler dans les écoles, les centres sociaux et les homes pour vieilles personnes. Aujourd’hui, plus de 25 OT travaillent dans les hôpitaux régionaux et les différents ministères et un certain nombre est employé dans les cliniques privées. Il y a également des OT qui travaillent avec les ONG sur le terrain.
Si les choses se passent plutôt bien à Maurice, ce n’est pas le cas à Rodrigues où en dépit de demandes répétées, il n’y a pas d’OT. Et pourtant, des requêtes ont été faites au ministère de la Santé depuis 1974 pour qu’un OT soit envoyé à Rodrigues. Cette demande n’a pas été acceptée en dépit du fait qu’une Rodriguaise fait partie des OT qualifiées.
« Un des grands problèmes des handicapés est que leur sort est entre les mains des bien portants qui ne vivent pas, qui ne peuvent imaginer leur calvaire quotidien. Ils gèrent le sort des handicapés comme un simple dossier alors qu’il s’agit d’êtres plus fragiles, les plus désarmés de la société qui ont besoin d’une attention particulière. Savez-vous combien d’heures d’exercices un handicapé physique a besoin de faire pour pouvoir tenir un verre entre ses doigts, chose qui est naturelle pour la majeure partie des bien portants ? Si on ne se rend pas compte de cela, comment peut-on bien gérer les dossiers des handicapés ? »
Quelles sont les qualités nécessaires pour devenir OT ? « Être conscient que les handicapés sont les plus fragiles de tous les êtres humains. Se rendre compte que ce qui est facile aux êtres « normaux » est une épreuve pour un handicapé. Par exemple, c’est un parcours du combattant pour certains handicapés de simplement sortir de leur lit le matin. C’est la croix et la bannière pour d’autres de se brosser les dents ou de prendre une douche. Notre travail est d’apprendre aux personnes ayant une déficience physique ou mentale à mieux vivre au quotidien. Pour ce faire, il faut commencer par créer la confiance car la personne handicapée n’en a pas en elle et en a très peu dans les autres. Une fois la confiance  établie entre le malade et le soignant, on peut commencer à construire ensemble. Il faut également savoir prendre le temps, car la personne handicapée est lente à tous les points de vue et ce n’est pas de sa faute. Malheureusement, ce besoin d’un peu plus de temps des handicapés n’est pas toujours respecté. Les bien portants sont souvent impitoyables vis-à-vis des handicapés, même leurs proches. »
Question personnelle : est-ce que le fait d’être la mère d’un enfant trisomique a « aidé » Jacqueline Laurent à mieux faire son métier ? « J’ai pratiqué ce métier bien avant de me marier. Être la mère d’un enfant trisomique me donne forcément une meilleure compréhension des handicapés. J’ai une expérience, un vécu qui me permet d’établir plus facilement le contact avec les malades mais aussi avec leurs parents. Je parle leur langage. Il y a une solidarité entre les parents d’enfants handicapés : nous partageons la même souffrance. Mais tous ceux qui ont choisi ce métier ont, au départ, cette capacité d’aller vers le malade, de se faire accepter, de gagner sa confiance. »
La demande pour plus d’Occupational Therapists ayant augmenté au fil des années, des cours sont organisés depuis 2003 à l’université de Maurice. Ces cours qui durent quatre ans mènent à l’obtention d’une BSc, reconnu au niveau mondial. Cette formation prépare la relève dans cette profession méconnue mais si nécessaire puisque concernant 2% de la population mauricienne. C’est donc avec une certaine satisfaction que Jacqueline Laurent fait le bilan de sa carrière qui se confond avec le développement de l’OT à Maurice. « Oui, il existe des services d’OT dans les principaux hôpitaux régionaux du pays. Certes, les équipements demandent à être changés, mais les services existent. Par rapport à la taille du pays, nous faisons un bon travail, mais nous aurions pu mieux faire avec un peu plus de moyens. »
Du point de vue de Jacqueline Laurent, il existe cependant un point noir de taille dans ce bilan : le chômage des jeunes diplômés. « Le problème, grave, c’est que les étudiants formés n’ont pas d’emploi dans la mesure où les postes vacants aux ministères de la Santé, de l’Éducation, de la Sécurité sociale ne sont pas remplis. On peut se demander à quoi cela sert d’avoir formé des Occupationnal Therapists pendant quatre ans à l’université pour ne pas leur donner du travail, un travail qui existe avec des postes créés dans des ministères mais non remplis. Mais en dépit des problèmes, l’avenir de l’OT est pour moi magnifique avec les jeunes dynamiques, formés, qui sont plein d’énergie et de bonne volonté. Mais il faut éviter que les structures administratives ne les découragent, ne viennent à bout de leur enthousiasme. Il faut leur donner l’occasion de mettre en pratique ce qu’ils ont appris à l’université mais aussi d’aller sur le terrain. Car la connaissance du terrain et le contact avec les malades sont aussi importants que les diplômes et l’expérience administrative. »