C’est un avantage ou un inconvénient de prendre la tête d’une entreprise familiale qui a été dirigée par de fortes personnalités ? « Dans mon cas, je crois que c’est surtout un avantage. Eastern Trading et Lenoir sont des noms associés au vin et à certaines valeurs dont le partage, l’honnêteté. C’est un bon héritage. En même temps, c’est difficile car j’ai eu au-dessus de moi deux immenses personnalités marquantes : mon grand-père à travers sa librairie et ses écrits et mon père à travers ses prises de position, son parcours, son caractère très fort. J’ai beaucoup de chance de travailler avec mon père qui, avec son côté artistique, me donne beaucoup de liberté dans ce que je fais et me permet de m’exprimer. Bien sûr, je sens son emprise forte, mais j’ai pu commencer à m’exprimer dans la compagnie depuis huit ans. Avant j’ai eu quatre années au cours desquelles j’ai dû m’imposer, montrer ma manière de voir et de faire les choses. » Est-ce que Stéphane a été élevé au vin dès son berceau, comme l’autre avec de la potion magique ? « Non, mais j’ai assisté depuis ma toute petite enfance à beaucoup de repas de famille et d’amis où on sortait la vieille bouteille couverte de mousse et de moisi, que mon grand-père mettait une demi-heure à ouvrir, avec respect et émotion. Le vin était choyé comme un enfant chez nous. » Mais, et en dépit de cette ambiance, c’est en quittant Maurice et sa famille que Stéphane va vraiment découvrir le vin et y prendre goût. « J’ai grandi dans ce milieu mais je n’avais pas le goût du vin jusqu’à 18 ans quand je suis parti faire des études en Afrique du Sud. Un de mes colocataires avait la passion du vin qu’il m’a communiquée. L’amour du vin est venu du partage, des échanges avec les amis autour d’un bon repas. Au départ, je voulais étudier l’océanographie, mais comme mes notes scientifiques étaient assez faibles, j’ai dû changer de sujet et j’ai finalement opté pour des études de marketing et de management. Avec cet ami qui aimait le vin, j’ai suivi un cours de dégustation juste par passion. » Est-ce qu’il entre directement, naturellement dans la compagnie familiale, dans les souliers de son père, quand il revient à Maurice après ses études ? « Non. Tout d’abord, je n’avais pas fait de plan de carrière et envisagé de reprendre la direction d’Eastern Trading. » En attendant qu’il trouve un job, son père lui propose de l’épauler à Eastern Trading. « J’étais disponible et l’entreprise avait besoin de quelqu’un pour faire son marketing. Ça a été difficile au début. J’étais assis vis-à-vis de mon père dans le petit bureau. On travaillait ensemble, on vivait ensemble, on dînait ensemble. A partir d’un momen, j’ai dit que ce n’était pas possible et je suis allé m’installer hors du bureau, loin de mon père et cela s’est mieux passé. L’adaptation a été longue et difficile parce que je travaillais avec des gens que mon père avait formé et qui avaient son style. J’étais le fils du patron et il s’est fait un point d’honneur de me traiter comme les autres employés. Il ne voulait pas me traiter comme un fils à papa, c’était difficile, pas toujours agréable, mais il fallait passer par là. Aujourd’hui, je le remercie car cela m’a aidé à me trouver, à me faire ma place dans la compagnie. Ce qui sera totalement fait quand papa décidera de prendre sa retraite, ce qui ne sera pas le cas demain matin, comme je le connais. »