Mardi 11 heures. Canal Dayot, Grande-Rivière Nord-Ouest, autre région qui a subi des inondations, se relève encore plus difficilement des ravages causés par les torrents quasi meurtriers qui ont miné les rues et les maisons de la région samedi. Malgré les efforts déployés depuis ces trois derniers jours par les habitants eux-mêmes avec l’aide des éléments de la Special Mobile Force, du ministère de la Santé ou encore de la municipalité de Port-Louis sans oublier le soutien des volontaires, les cicatrices sont encore visibles. D’abord, cette épaisse couche de boue qui s’est installée presque partout demande à être enlevée.
Mais tout en procédant à ce grand nettoyage, cette agglomération à la sortie sud de la capitale vit véritablement avec la peur au ventre et dans la hantise de se voir de nouveau encercler par une eau boueuse à la vue du premier nuage noir dans le ciel. Le bruit des pelleteuses et des tractopelles en action dans tous les coins confirment l’intention des habitants à redonner vie à leur endroit, même si cela prendra encore du temps à se faire sentir compte tenu du traumatisme des eaux subi samedi dernier.
Les dégâts matériels sont énormes. Le spectacle est d’une désolation incroyable. Toutes les familles encore meurtries par les répercussions des débordements ont essuyé des pertes considérables. Des meubles abîmés et des équipements électroménagers inutilisables bons pour la poubelle sont entassés devant chaque domicile attendant que les camions de voirie ne s’en débarrassent.
En même temps, l’élan de solidarité dont fait preuve la population depuis le week-end dernier se fait encore plus visible avec des volontaires, les bras chargés de vivres et de vêtements, allant de porte en porte apportant un peu de réconfort aux sinistrés de Canal Dayot. En même temps, des vandales et des pilleurs se mêlent à ce flot d’étrangers dans la région, avec pour résultats que des habitants sont victimes de vols.
« Il est difficile de contrôler et de savoir qui vient avec de bonnes et qui sont ceux qui viennent avec de mauvaises intentions. Ce n’est qu’après que nous réalisons que nous avons été visités par des pilleurs qui profitent de notre situation de vulnérabilité », avouent des victimes dépitées par cette attitude des plus incroyables.
Corinne Yuechan et Stéphanie Veerapen, des habitantes de Canal Dayot, se sont assignées pour mission, tout comme d’autres volontaires, d’assurer la coordination de la distribution des vivres aux victimes des inondations. Stéphanie Veerapen est un des rares habitants de Canal Dayot dont la maison n’a pas été affectée par les inondations, mais elle reconnaît que l’absence d’entretien systématique des drains pour l’évacuation des eaux de pluie constitue un véritable problème.
« Si nous ne nous intéressions pas de plus près à notre sort, notamment en entretenant nous-mêmes nos drains, nous aurions été des laissés-pour-compte », explique-t-elle. « Mais jamais a-t-on vu pareil phénomène et des dégâts aussi conséquents », laisse échapper notre interlocutrice dans un soupir qui en dit long.
Pour mieux comprendre le cauchemar par lequel les habitants de Canal Dayot sont passés, il suffit de se rendre au bout de la rue, là où habite la famille Brutus. C’est précisément à cet endroit que le poids lourd du propriétaire des lieux s’est renversé sur son flanc droit et a foncé droit sur la maison. Au rez-de-chaussée, Pascaline, 26 ans, mariée et mère d’une petite fille d’un an. Elle a tout perdu durant l’inondation. Sa fille ayant été mise en sécurité par sa mère Sylvette, 48 ans, elle-même s’est retrouvée en difficulté. Elle a été sauvée de justesse des flots grâce à un acte de bravoure de son frère, à qui elle doit aujourd’hui la vie.
À la montée des eaux, Sylvette a tenté d’aider sa fille à déménager quelques affaires mais très vite devant les torrents d’eau pénétrant à l’intérieur de la maison, elle n’a eu que la présence d’esprit de prendre sa petite fille d’un an et de la ramener à l’étage. « J’ai essayé de descendre et d’aider ma fille mais l’eau était déjà sur les marches des escaliers. J’ai constaté que nous n’allions rien pu faire face à la furie des eaux. Ma fille s’est retrouvée en difficulté et a bien failli se noyer. Heureusement que mon fils était là pour l’aider à s’en sortir. Les panneaux de vitres ont volé aux éclats. C’était le déluge. L’eau a tout emporté. Il ne reste plus rien mais heureusement que nos vies ont été épargnées », raconte-t-elle encore sous l’effet du choc du samedi 30.
Sylvette Brutus poursuit en affirmant que ses proches ont dû se résoudre à faire une chaîne humaine pour se mettre à l’abri. « Ma petite fille n’a ni crié ni pleuré. Elle semblait comprendre que l’heure était grave », ajoute-t-elle. Toute la famille a trouvé refuge chez les Moorghen, dont la maison avait été jusqu’alors épargnée. Mais le drame était loin d’être derrière eux. « Lorsque nous leur racontions ce qui s’était passé, et devant la houle qui menaçait de dévaler la montagne, ma voisine Christabel a fait un malaise cardiaque. Les tentatives pour la ranimer ont été vaines », raconte-t-elle péniblement. « Et si nul n’a déjà assisté à une soudaine montée des eaux, il suffit de penser au tsunami tel qu’on en a vu à la télé », disait plus tôt Stéphanie Veerapen d’une voix grave.
La conversation déborde évidemment sur les raisons de ces débordements aux conséquences désastreuses pour les habitants de Canal Dayot. L’unanimité se fait autour de la déviation en amont d’une rivière dans le ruisseau Saint-Louis, avec un apport conséquent d’eau. Pour les habitants, cette même rivière ne pouvant supporter le volume supplémentaire d’eau a débordé jusqu’à inonder les maisons. D’autres mettent en cause les travaux avec la construction de la Ring Road. Aujourd’hui, plus que jamais, ils s’attendent que les autorités fassent ce qu’il faut pour éviter une situation similaire.
Pour sa part, Jean-Marie parle de miracle. « Voyez-vous cette grotte ? Sa structure est restée intacte. Rien qu’en voyant ce camion, l’on peut avoir une idée de l’ampleur de la force des flots. C’est un vrai miracle que ma maison a été épargnée ainsi que tout le voisinage », devait-il s’appesantir.
La conjoncture représente également une occasion pour les habitants de souligner que Canal Dayot a été abandonné par les autorités et qu’aujourd’hui, après les débordements, elles se rendent comptent de leur existence. Car au lendemain des inondations, les habitants ont dû se battre, en bloquant l’accès principal vers la capitale, pour que la fourniture d’eau et d’électricité soit rétablie dans cette zone sinistrée.
Conscients que les prochaines averses risquent encore de se transformer en cauchemar, ils n’ont pas l’intention de se contenter des « belles promesses » des politiciens et veilleront que les travaux d’aménagement pour sécuriser cette région soient exécutés dans les meilleurs délais…