Il y a certes eu un bel élan de solidarité autour des sinistrés des inondations du 30 mars. Mais ce samedi-là, les flots ont charrié des êtres et des choses à jamais perdues. En sus de l’amer souvenir, les blessures laissées ne cicatriseront jamais. Espoirs noyés dans la douleur…
“Depi sa zour la, tou inn arete pou mwa. An de minit, monn trouv trant-trwa zan karyer al dan dilo. Mo lavi nepli ena okenn sans”, confie Bouck Pillay Vythilingum, photographe de presse résidant à Canal Dayot. Les inondations meurtrières du samedi 30 mars ne l’ont pas marqué uniquement sur le plan émotionnel, mais lui ont également volé tout ce qui avait de la valeur à ses yeux et qu’il conservait précieusement : son agrandisseur, ses négatifs, son objectif d’appareil photo, ses documents, son ordinateur, ses photos d’archives, ses tableaux réalisés à la main, et d’autres outils de photographie.
C’est toute la vie de Bouck Pillay Vythilingum qui a été emportée par les eaux. Les souvenirs de son mariage et les photos qui avaient été prises pour l’occasion en font partie. “L’album se trouvait près de mon lit. C’était toujours avec le même plaisir que je visionnais les photos de mon mariage.”
Chagrin.
Ce sont cette même tristesse et cette même souffrance que l’on peut lire dans les yeux de Mélissa Madhow, habitant également la région. Orpheline depuis douze ans, il ne lui restait pas grand-chose de son père, hormis des photos d’antan qu’elle avait soigneusement conservées dans un album. “Des souvenirs de mon enfance. Aujourd’hui, je n’ai plus rien qui pourrait me rappeler mon père”, dit-elle, la voix nouée.
Mélissa n’a pas pu sauver tout ce qui a trait à son parcours scolaire. “J’étais fière de mes certificats, que j’avais soigneusement conservés dans une pochette. J’avais également toute une collection de livres que j’avais installée sur deux grandes étagères. Il ne me reste plus rien.”
Pour la jeune fille et sa mère, rien ne pourra remplacer ce qu’elles ont perdu. “Nous avons reçu énormément de choses de plusieurs personnes. Mais elles ne pourront effacer le chagrin qui est dans notre coeur”, soupire Marlène, la mère de Mélissa.   
Cauchemar.
Depuis ce tragique samedi après-midi, raconte cette dernière, dès qu’elle se retrouve seule à la maison, elle ne peut s’empêcher de repenser à ce qu’elle a vécu. C’est un jour qui la marquera à vie, renchérit la jeune fille. Tout comme Bouck Pillay Vythilingum, qui confie qu’il ne peut fermer les yeux sans qu’il revive le cauchemar. “Mo trouv bann vag pe vinn lor mwa. Dilo labou partou kot mo gete. An tou ka, sa zour la, mo ti vreman per lamor.”
Marie Dona Félicité, d’Anse Courtois, était seule à la maison à veiller sur le bébé de sa voisine lorsque sa maison a été inondée. Prise de panique quand elle s’est rendu compte que l’eau pénétrait dans tous les sens, elle a essayé vainement de fermer portes et fenêtres. “Je croyais que la chambre où dormait le bébé était à l’abri des eaux. Quand j’ai pénétré la pièce, qui était inondée, j’ai juste eu le temps de retirer le bébé du lit.”
Marie Dona Félicité est traumatisée. “Sak fwa mo repans sa, mo plore. Si dilo la ti pran li, ki mo ti pou kapav fer apar get li noye. Se par ki monn pase la, pa fasil pou bliye. Perdi lapeti ar sa kalite dram la. Mo nepli manze, mo nepli dormi. Mo nek mazinn sa mem.”
Pas dan sok.
Cindy Toussaint, également d’Anse Courtois, raconte qu’il lui faut soutenir ses cinq enfants psychologiquement, tant est grand le traumatisme. “Zot inn pas dan sok. Zot inn bizin debat pou zot lavi. Mo pa ti pe kapav get tou le sink an mem tan.” Des enfants qui n’ont plus de repère.
Cindy Toussaint et les autres habitants d’Anse Courtois ont dû évacuer les lieux après les inondations. Après avoir été logés dans un centre de Résidence Vallijee, ils ont trouvé refuge jeudi dernier à l’église St Vincent de Paul, à Pailles, avant d’être accueillis dans un bâtiment situé à Beau Bassin, qui abritait autrefois le Youth Rehabilitation Centre. “Les enfants, surtout les plus petits, sont déboussolés. Toute la semaine dernière, ils ont manqué les classes. Les époux et les femmes sont séparés et sont accueillis dans différents endroits. Les enfants se sentent perdus”, souligne Cindy Toussaint.
Désarroi.
Également secouée par le drame de samedi dernier, Marlène Madhow confie son désarroi. Dès que la météo annonce des averses, elle craint le pire. “Je ne me sens plus en sécurité chez moi. J’ai envie de fuir. Je n’ai plus le courage et la force de continuer à m’occuper de la boutique où je travaille.”
Bouck Pillay Vythilingum, qui s’est retrouvé face à la mort, confie qu’il lui est difficile de reprendre le travail. “À 68 ans, j’ai su ce que c’est que de craquer, de frissonner au point d’en être traumatisé. Dans mon état, je ne pourrai me remettre au boulot. À l’instant où je vous parle, j’ai l’esprit ailleurs. Je ne peux enlever ces images de ma tête.” Il a du mal à se séparer de ses outils de photographie, bien qu’ils soient endommagés. Dans une barrique d’eau, il a placé la pile de négatifs qui constituaient ses archives…