Pou Twa, qui sort cette semaine, est le tout premier album de Gaëtan Abel, l’une des grandes voix populaires et engagées des années 70/80. À travers les huit compositions proposées, il s’adresse à ceux de sa génération et aux plus jeunes pour une ode à la beauté du pays et aux valeurs mauriciennes.
Les coups portés à l’idéal qui a toujours motivé ce Mauricien de pure souche ont parfois été si rudes “qu’ils auraient pu me pousser à remettre des choses en question”. Depuis qu’il est monté sur scène dans les années 70, “il y a eu de grands moments”, et certains plus difficiles. Mais lorsqu’elle s’est manifestée, la déception “n’a été que temporaire”.
Militant social et culturel des années de braise, Gaëtan Abel a su conserver une lueur pour éclairer les moments sombres et pour raviver le brasier de passions qui permet de laisser se consumer le désespoir. Engagé depuis une trentaine d’années, il n’a pas posé les armes. Là où d’autres ont abandonné ou se sont trahis, lui rêve toujours en quadricolore. Gaëtan Abel croit en l’émergence d’une nation égalitaire, construite sur les valeurs du mauricianisme. “Il y a des choses qui tardent à se mettre en place. Mais j’ai espoir qu’elles se matérialisent.” L’espoir, c’est ce qui structure sa poésie et ses mélodies. Cet espoir compose l’essence de ses créations, dans lesquelles l’artiste sublime les beautés du pays et les richesses de son peuple.
Observer et évoluer.
Les huit titres de son album, qui sort cette semaine, ont été écrits à différents moments, selon l’inspiration procurée par le contexte. En des mots simples, il décrit des scènes, raconte des émotions, des sensations, des formes et des couleurs, pour exposer la vie, comme sur de grands tableaux peints de teintes primaires et tropicales. Après avoir été actif au sein de Rezin ver, Hair, Grup Kiltirel IDP, Group Folklorik Port-Louis, entre autres, la discrétion affichée par Gaëtan Abel ces dernières années ne l’a pas éloigné de ses devoirs. Même loin de la scène. “Je n’ai jamais cessé d’observer.”
Gaëtan Abel demeure évidemment un ardent militant du mauricianisme. Un message qui revient en filigrane dans plusieurs de ses textes. L’homme est amoureux de son île : “Je ne peux pas m’éloigner d’elle trop longtemps. Mo pei, se enn zoli pei ki ena bann kouler ek bann valer inik. Mo viv so diversite, so linite. Mo resanti li ousi for ki mo trouv bote ki ena dan nou bann tradision, nou bann moeurs e nou bann diferans.”
Créations.
Gaëtan Abel insiste pour le dire : “J’ai suivi l’évolution. Il ne faudra pas s’attendre à retrouver le Gaëtan Abel des années 80 sur cet album.” Le temps où il chantait Sarbon (de Marcel Poinen) est passé; il en est conscient. “Je ne me sens pas en déphasage avec le présent, je n’ai pas de nostalgie, ni de regrets du fait que cette époque-là n’existe plus.” Son choix risque de déplaire aux nostalgiques : ni Sarbon ni la version de Galé Galé qu’il interprétait à l’origine n’ont été retenus pour son album. Il lui aurait été commercialement plus facile de céder à une tentation de revival, mais le chanteur a préféré miser sur de nouvelles créations, car il avoue être arrivé à une nouvelle étape de sa carrière. Un des morceaux avait été écrit dans les années 80. “Quand je l’ai relu, j’ai vu qu’il était toujours d’actualité, preuve que l’écriture transcende souvent le temps.” Après trois décennies dans la musique, Gaëtan Abel s’est senti le désir de continuer son parcours pour reprendre sa place sur la scène musicale. “La scène m’a beaucoup manqué ces dernières années”, confie-t-il.
Leritaz.
Il s’est découvert des talents de chanteur sous la férule de Cyril Joseph au sein de la chorale de l’église Immaculée Conception de Port-Louis. Rattrapé par les devoirs de son temps, l’enfant du Ward IV sera happé par la vague militante des années 70 et choisira la voie de l’art pour mener sa lutte. Avec la troupe théâtrale Rezin Ver, il joue dans les premières comédies musicales engagées en kreol : Ki la vi (1977), Sa lavi la (1978) et Beti (1979). Il participe ensuite au spectacle Hair et occupe une place prépondérante au sein du Grupe Kiltirel IDP. D’autres projets suivront au fil des années : Boum Mizikal (1991), les spectacles de La Rose d’Or (1989), Music Hall (1997), entre autres. Le pays s’habitue à cette voix si particulière, qui symbolise une période aussi bien qu’un combat.
Paysage culturel.
Pour beaucoup, son nom, sa voix ainsi que les chansons qu’il interprète sont connus et sont considérés comme faisant partie du paysage culturel mauricien. Pourtant, Gaëtan Abel n’avait, jusqu’à ce jour, jamais enregistré de disque, ne participant qu’à des compilations. En 1981, il est l’un des chanteurs de Leritaz, du Grup Kiltirel IDP. Ti Payanké sort en 1986 avec la participation de plusieurs artistes de Port-Louis, et il fera partie du collectif de chanteurs engagés qui produisent Larmoni en 1989. “Effectivement, les gens sont souvent étonnés quand je leur dis que je n’ai jamais sorti d’album personnel. On est surpris parce qu’on a toujours l’impression de connaître les chansons que j’interprète. Sans doute parce qu’elles font partie des chansons que reprennent les gens lorsqu’ils font la fête entre eux.”
Valeurs.
Finalement est venu ce moment où il a ressenti le besoin de palier cette lacune dans sa carrière. “J’ai eu le sentiment que quelque part, je devais cela à ce public qui m’a tant soutenu dans les années 70/80.” Gaëtan Abel chante donc pour ceux de sa génération, tout en s’ouvrant aux plus jeunes : “Cet album, je l’ai aussi fait pour me faire connaître auprès de la jeune génération.” Sur Dialogue (inspiré du titre de Maxime Le Forestier), il chante en duo avec sa fille Julie.
Le chanteur estime qu’il lui était important de se rapprocher des jeunes. Pas pour leur faire la leçon ou la morale, “mais pour leur parler des valeurs de notre pays. On ne leur en parle pas assez, et on se permet ensuite de les critiquer parce que ces valeurs se perdent.”
Style populaire.
Sans renier le style sur lequel il a construit sa réputation, Gaëtan Abel change musicalement de registre pour un séga épuré et populaire, pensé pour séduire le plus grand nombre. Pour y arriver, il a fait appel à Gérard Louis, dont le style est très présent au niveau de l’arrangement musical. Certes, la richesse de la musique rivalise parfois avec la poésie des textes, mais Pou Twa est un bel album qui permet à Gaëtan Abel de faire son come-back de manière honorable.