Il y a la violence du quotidien, manifestement en hausse à travers le monde. Et puis il y a la violence que nous semblons nous-mêmes générer face à cette violence. à laquelle les réseaux sociaux offrent à la fois une assourdissante caisse de résonnance et un préoccupant terrain d’expansion.

Dans l’actualité locale, deux faits en attestent cette semaine.

En premier lieu vient le déchaînement autour des propos tenus par la nouvelle Miss Mauritius dans une interview de presse. Dès la première phrase, la Miss projette l’image d’une stupide arrogante. « Je ne lis que du Shakespeare », dit-elle, là où on peut penser qu’elle voulait dire « Je n’ai lu que du Shakespeare ». Référence au fait qu’au lycée, elle a dû lire des œuvres du précité, et qu’elle n’a plus rien lu depuis. Ce en quoi elle n’est pas si différente de bon nombre de nos compatriotes …

A suivi, sur les réseaux sociaux, un virulent lynchage de cette jeune personne de 19 ans.

Mais quid de l’organisation même de ce concours qui depuis 30 ans, ridiculise des jeunes filles qui semblent davantage choisies selon l’ancien précepte du « sois belle et tais-toi », les livrant chaque année en pâture au public et aux médias. Quand questionnera-t-on la mainmise de Mme Primerose Obeegadoo sur ce concours médiocrement organisé qui n’en représente pas moins notre pays à l’étranger, donc nous ridiculisant aussi ?

Cette année, face à une jeune femme ne maîtrisant pas ses limites et sa communication, les internautes se sont déchaînés. Avec une absence totale de nuances, des attaques personnelles d’une violence inouïe, frisant la haine, oui la haine.

Face à cela, le même jour, une autre violence extrême : la mort du petit Ritesh, 11 ans, égorgé au cutter par un voisin dont il essayait de protéger sa petite sœur de 9 ans.

Et là aussi, le déferlement d’une violence parallèle dans l’expression publique. Vis-à-vis de l’agresseur, pour qui le rétablissement de la peine de mort est réclamé, mais aussi à l’encontre de tous ceux qui parleraient trop de l’autre actualité et pas assez de celle-là. Sorte de mise en concurrence de l’intérêt et de l’indignation. Comme si l’indignation était devenue une chose agissante. Une façon de prouver que nous sommes « quelqu’un de bien ». Comme, à tous ceux qui s’indignent de la mort horrible du journaliste Jamal Khashoggi, tué, décapité et démembré par des émissaires saoudiens, on oppose qu’ils ne s’indignent pas assez du sort réservé aux Yéménites.

En nous érigeant ainsi en comptables de l’indignation individuelle et collective face aux violences du monde, ne serions-nous pas en train de tomber dans le piège de nous laisser détourner des questions fondamentales sur lesquelles nous devrions interpeller nos dirigeants ?

« La vie n’est qu’une série d’appétits et de forces adverses, de petites contradictions qui aboutissent ou avortent suivant les circonstances d’un hasard odieux. Le mal est disposé inégalement dans chaque homme, comme le génie, comme la folie. Le bien comme le mal sont le produit des circonstances et d’un levain plus ou moins agissant », écrivait Antonin Artaud.

Les circonstances aujourd’hui, c’est quoi ?

Des travaux d’aménagement d’un obscur projet de métro léger qui activent les foreuses toutes les nuits dans un bruit assourdissant, contre lequel les riverains sont impuissants, parce que pour un projet gouvernemental, les règlements ne s’appliquent pas.

Un salaire de CEO payé des fonds publics qui dépasse les Rs 1 million par mois, soit 111 fois le salaire de Rs 9 000 que le gouvernement local estime nécessaire pour vivre.

Une autorisation aux Indiens de construire à Agaléga, île appartenant au territoire mauricien, une piste d’atterrissage de 3km.

Rodrigues, 42 000 habitants, 50 000 visiteurs, piste de 1,2 km.

La Réunion, 882 000 habitants, 500 000 visiteurs, piste de 2.6 km.

Maurice, 1,3 million d’habitants, autant de touristes : piste de 3.3km. Agaléga, 289 habitants, quasi 0 visiteur, 25km2 : piste de 3 km.

Pour quoi faire ? Développement fulgurant de l’éco-tourisme ? Ou établissement d’une base militaire indienne, alors qu’en septembre dernier, le même gouvernement mauricien sortait les grands accents devant la Cour Internationale de La Haye pour réclamer le rétablissement de sa souveraineté sur l’archipel des Chagos.

Faits disparates ? Non. Signes de la grande violence d’un monde injuste, inégal, où l’état s’arroge le droit de ne pas avoir de parole ou de compte à rendre, signe du règne de la loi du plus fort, signe d’une profonde rupture du contrat social. « To trust each other again, we need to become more equal », écrit Larry Elliot, spécialiste des affaires économiques, dans l’édition du Guardian du 25 octobre dernier. La confiance, dit-il, est « the glue that binds societies together ». Et quand les ressources ne sont pas distribuées équitablement, les gens en haut et en bas de la pyramide ne se voient pas comme faisant face à un destin partagé.

Résultat : un quotidien qui résonne jusqu’à la nausée de nos indignations outrées mais non moins impuissantes ici, alors que l’on se bat là pour imposer une violence, celle de la peine de mort, comme seule réponse à la violence des faibles qui s’en prennent aux plus faibles.

Any thought, Mr Shakespeare ?