La professeure Monique Rakotoanosy, chargée de cours et chercheuse à l’Université d’Antananarivo, Madagascar, était l’invitée du Centre for Alternative Research and Studies (CARES) pour une conférence sur la colonisation, l’esclavage et la crise écologique dans l’océan Indien. Elle parle de la nécessité pour les peuples de l’océan Indien de se réapproprier leurs histoires et d’exorciser le trauma colonial, qui fait partie des non-dits. Elle insiste sur la dimension anthropologique de l’histoire. Fondatrice de l’Observatoire des médias et de la communication de Madagascar, elle estime qu’il faut rétablir le droit à l’information et plaide en faveur des médias communautaires et du rôle libérateur de l’art.

Vous êtes engagée sur plusieurs plans à Madagascar. Comment vous définissez-vous ? 

Je suis enseignante et chercheuse. À 70 ans, on est supposé être à la retraite, mais pour moi, quand on est enseignante-chercheuse, on l’est pour la vie. Je me définis comme une personne transgressive, paraît-il, subversive, paraît-il aussi. Comme tout enseignant-chercheur, si on a fait ce choix-là, c’est pour s’interroger, essayer de comprendre le monde, au-delà des prêt-à-penser, des acquis, des dites vérités… Je prendrai un terme de Foucault : j’ai choisi l’inservitude volontaire. Je suis aussi la fondatrice de l’Observatoire des médias et de la communication à Madagascar. S’interroger pour comprendre. Penser des impensés. Cela dérange évidemment.

Vous vous intéressez à l’histoire, aux langues…

À l’histoire, aux langues, à la culture, à l’éducation, au patrimoine, à l’art, à la fameuse problématique du genre… J’estime qu’il est grand temps de réintroduire la réflexion et le débat dans nos sociétés complètement marchandarisées, financiarisées. Plus que jamais. Je suis très sensible à toutes les formes d’injustice. Je m’intéresse aussi à la diplomatie, aux forces visibles et invisibles dans ce monde. Il faut oser dire ce qui n’est pas dit. Je suis une personne indocile. Pour reprendre encore Foucault, c’est une indocilité réfléchie.

Vous êtes ici pour une conférence sur l’écologie et le lien avec la colonisation et l’esclavage. Comment situez-vous cela ?

Aujourd’hui, à Madagascar, on assiste aux inondations. Je refuse de céder à la dictature de l’urgence. Il y a plus de 100 000 sinistrés, plus d’une trentaine de morts. Or, ce symposium était programmé bien avant les inondations. C’est parce que nous avons choisi, nous, de comprendre ce qui se passe. Ce qui se passe aujourd’hui, c’est le naufrage de l’écologie. Je  refuse de céder à la dictature. Je suis une personne humaine, très sensible aux malheurs de mon pays, de mon peuple, de nos peuples. Nous sommes-nous interrogés au-delà de l’écologie, de l’incantation, de la théologie de l’environnement qui a dominé depuis les années 60-70 ? C’est le vert, c’est l’environnement…

Mais n’est-il pas temps de s’interroger justement sur la dimension historique et d’historiciser, plutôt que de se livrer à des formules toutes faites et de débusquer les véritables enjeux derrière. Ce qu’on appelle l’écologie, qui est la science des lieux, de l’habitat, etc. Je pense que cela suppose d’établir une temporalité historique sur un socle géographique. La période de l’esclavage, la colonisation, le post-colonialisme… le néolibéralisme aujourd’hui. Je trouve que c’est une opportunité fantastique pour nos îles. Ce qu’on appelle encore le sud-ouest de l’océan Indien constitue un champ stratégique extrêmement important où se sont croisés, depuis des siècles, des enjeux économiques. C’est la circulation des marchandises, dont les hommes faisaient partie pour ces puissances. Inutile de les citer. Les hommes traités comme des objets…

Moi, je ne me limite pas au sud-ouest de l’océan Indien. Il y a le sud-est asiatique, les îles de Sumatra, tout ça, je ne parle pas du commerce triangulaire que l’économie monde a occulté. On a assisté à l’effacement de l’histoire. Vous connaissez l’illustre phrase d’un responsable qui disait qu’on n’était pas encore rentré dans l’histoire. Et bien nous, nous allons à travers ce symposium réapproprier cette histoire qu’on a voulu effacer ou qu’on a instrumentalisée dans les programmes scolaires. Il faudra peut-être réécrire une nouvelle histoire de nos îles. N’oublions pas que Maurice a été quand même le pivot du dispositif esclavagiste à une certaine époque. Mais nous, à Madagascar, qui sait ça ? On s’est bien gardé de faire savoir tout ça.

Au contraire, on a tout fait pour nous dresser les uns contre les autres. J’arrive à un moment de ma vie où je crois que je dois transmettre tout ce que j’ai vécu. J’ai traversé l’époque coloniale, l’impérialisme au néolibéralisme d’aujourd’hui. C’est cette continuité historique qui est fondée sur la domination et l’assujettissement de nos peuples. Le trauma colonial que nous vivons encore aujourd’hui. Il est lourd, mais tout cela est non-dit. C’est beaucoup plus dit dans certains pays. Ici, à Maurice, j’en connais un petit bout. Mais dans d’autres pays comme le nôtre, cela fait partie des non-dits. On esquivera, on occultera, ou on ne lui donnera pas le poids. Il va falloir exorciser tout cela.

Justement, vous êtes là pour la conférence avec des délégués d’autres îles. Pensez-vous que nous avons une histoire en commun que nous n’exploitons pas suffisamment ?

Absolument. Je parle moi de l’effacement de l’histoire. Cette histoire a été travestie. De notre temps, parce que j’ai vécu l’époque coloniale pendant mes études au primaire, ce que nous avons appris, c’est l’histoire de France. À partir de l’indépendance, en 1960, on a distillé homéopathiquement l’histoire de nos pays en limitant cela à l’histoire des rois. Mais attendez, et l’histoire des peuples ? L’histoire des peuples, c’est la colonisation, c’est la domination, c’est la souffrance… Il ne fallait surtout pas troubler l’ordre colonial et post-colonial. Mais n’est-il pas grand temps que cela change ? La raison d’être de ce symposium, c’est d’aller au-delà de l’émotionnel, de rationaliser les débats, de développer des stratégies concrètes. Avec des objectifs précis, un calendrier qui nous permettrait de nous émanciper davantage. Il faut d’abord redécouvrir notre histoire et se l’approprier.

Comment travailler en partenariat avec les îles pour cela ?

Je dois le dire, je suis très heureuse d’être ici. Je concrétise un rêve. Vous savez, j’ai également travaillé dans la francophonie, sur la région, sur la dimension linguistique. Je connais bien l’Université de Maurice, etc. Mais là, c’est la dimension culturelle qui m’intéresse. Parler d’écologie, oui, mais l’écologie est étroitement liée, elle est étroitement adossée, parce que l’enjeu de l’écologie, c’est la qualité de vie. Elle n’est pas uniquement matérielle, cette vie. Il y a tout un imaginaire. Tous ceux qui ont imposé leurs pouvoirs en étaient très conscients. Il y a eu tout un dispositif qui a été mis en place. Nous avons aussi à réinterroger ce dispositif. Repenser les enjeux.

Je suis d’une identité croisée, d’une identité plurielle. J’ai eu la chance d’avoir vécu un monde multiculturel dès mon enfance. Je suis né et j’ai habité à Tamatave, qui est un des lieux d’où a démarré la traite négrière. J’ai été dans un milieu créole dès le départ. C’est-à-dire avec la présence des descendants, peut-être pas des esclaves, mais des traitants, des négriers, mais très vite, j’ai été très sensible au monde multiculturel. Avec la présence particulièrement des natifs de La Réunion, de Maurice, mais aussi des Arabes, des Chinois, tout ce qui était dans l’engagement britannique à l’époque. Peut-être même qu’il y en a qui ont des parents qui se sont installés à Tamatave. Cela a forgé mon identité. J’ai été engagée dans l’organisation des 3e Jeux des îles de l’océan Indien, à Madagascar, qui était un début de la réalisation de ce rêve. Ensuite, je vous l’ai dit, j’ai travaillé sur le plan linguistique aussi. Mais là, c’est du bonheur. D’initier ce rêve, dont je ne verrai peut-être pas l’aboutissement, mais d’avoir contribué à poser les bases pour réécrire ensemble et nous réapproprier notre histoire, pour moi, c’est du bonheur. Il y a l’art, la culture… Je sais par exemple que les mouvements rastas à Maurice et à Madagascar ont leurs réseaux. Mais est-ce que nos peuples ont suffisamment investi le champ culturel ? Au-delà de ce qu’organisent les centres culturels, etc. Soit dit en passant, nous n’avons pas un centre culturel malgache. Pourquoi ? Pourtant, il y a beaucoup d’autres centres culturels. Il va falloir se réapproprier l’histoire. C’est là que je me dis qu’il faudra une veille démocratique des engagements qui sortiront de ce symposium. Il y a l’histoire, l’art, la culture. Il faudra redécouvrir les modes communicationnels de nos peuples. Que ce soit pour vous, Mauriciens, pour nous, Malgaches, pour les Comoriens, les Seychellois et autres. Nos peuples, par rapport à l’écologie, ont entendu des messages de la nature et du cosmos, et ils ont vécu en symbiose avec la nature. La communauté, le collectif, le partage… C’est l’audace de l’humanité qui est importante, plutôt que cet économisme, cette marchandisation effrénée, cette financiarisation effrénée de nos vies. Mais rester très lucides devant tout cela. Il va falloir nous réinventer, peut-être même réinventer la libération, parce que nos peuples ont connu des mouvements de libération. À Madagascar, nous avons eu 1947, contre le colonialisme. Ici, vous avez eu le marronnage, la révolte. Peut-être que le temps est venu de réinventer l’émancipation.

Il faudra aussi réinventer l’imaginaire. Car quelle est la relation entre les Malgaches et les Mauriciens ? Il suffit de lire la presse aussi bien chez nous que chez vous. Moi, j’ai connu la situation inverse, du temps de la colonisation, et même à l’époque post-coloniale. Il y a eu une inversion, construite certainement après 1972. C’est un événement phare de notre histoire qu’on occulte encore. Une remise en question de l’ordre colonial. Le rapport de force entre nos îles, sur le plan de l’imaginaire, il faut le repenser. Je ne parle pas de rapport économique, les lobbies sont là, vous le savez, aussi bien de notre côté que du vôtre. La puissance de ces lobbies, à travers les différents réseaux économiques et financiers, on peut en discuter longuement. Mais nous, le peuple, comment allons-nous penser ce respect, cette dignité à retrouver, cette amitié véritable, cette fraternité entre nos peuples ? Je n’ai pas de réponses définitives. C’est pour cela que je dis qu’il va falloir établir un agenda.

Nos médias ont aussi un gros travail à faire. On sait combien aujourd’hui les médias, les réseaux sociaux structurent les imaginaires des peuples. Il faudra des journalistes beaucoup plus positifs peut-être sur nos relations. Pour moi, c’est art, l’histoire, les médias… le numérique, point d’interrogation… Comment penser tout cela ?

Vous êtes d’avis que la société civile a un plus grand rôle à jouer à ce niveau que nos gouvernements ?

La société civile, oui, mais le rôle, il nous appartient à tous. Je me réfère à Paolo Freire : personne ne libère personne. Nous nous libérerons ensemble. On peut proposer des outils, mais prenons Madagascar, par exemple. Nous avons 70 à 80% de ruraux. Au nom de quoi, moi, une association ou une université, prétendra libérer, émanciper 80% de la population ? Ce discours-là, on le range. Il faudra aider, contribuer à une libération collective. Là, c’est tout le système éducatif qui est concerné. Toujours dans la mouvance de Paolo Freire, je ne sais pas si on le pratique chez vous, il y a le théâtre forum, le théâtre alternatif, où le peuple s’arrache la parole. Parce qu’on les a réduits au silence par divers dispositifs, y compris les médias, y compris l’éducation. La parole au peuple. Il y a un terme qui m’est très cher, c’est l’empowerment. What does it mean ? For me, it means how to unlock the hidden potentials in everyone. Comment y arriver ? Je pense que l’art, qui ne doit plus être le monopole d’une classe, qui ne doit pas non plus être folklorisé, car quand on folklorise, on vide de sa substance, est la solution. C’est des intelligences, des sensibilités collectives, comme nous sommes en train de faire, qui va nous aider.

Vous avez fondé l’Observatoire des médias et de la communication à Madagascar. Pourquoi était-ce important ?

C’est le premier observatoire local natif. Lorsque je l’ai lancé, des institutions, avec des ramifications étrangères que je ne nommerai pas, m’ont dit : qu’est-ce que vous êtes en train de faire, nous, on existe déjà. Ce ne sont pas des observatoires, mais ils s’occupent de la culture, etc… J’ai dit non, il est grand temps que nous nous réapproprions nous-mêmes notre histoire. L’observatoire, je l’ai fondé parce que j’enseignais également dans la filière journalistique. Mais il y avait peu qui exerçaient. À un moment, sur 600 journalistes, à peine 20% d’entre eux exerçaient. Aujourd’hui, un journaliste, cela ne veut pas dire être un directeur de la communication de ministère ou de cabinet ministériel. Surtout dans un pays comme le nôtre, où l’oralité est encore l’apanage de 80% de la population. Dans ce monde marchandisé, où la grande majorité des gens ne savent ni lire, ni écrire, avec beaucoup de régions encore enclavées, où des patrons de presse ont des visées commerciales et des ambitions politiques, où les représentations sociales et religieuses sont extrêmement tenaces, je me suis dit qu’il faut réagir. J’ai lancé l’observatoire en 2015 pour accompagner les journalistes, dont beaucoup n’ont jamais exercé. Le journalisme, pour moi, est un engagement démocratique. Mais à partir du moment où les médias sont inféodés, des forces du marché, de la finance, de quelle liberté voulez-vous qu’on parle ? De quelles informations voulez-vous qu’on parle ? De finance ou de religion ? Des médias confessionnels, des radios, surtout, sont importants chez nous. Il faut rétablir le droit à l’information. Je suis pour les médias communautaires. La communication, malheureusement, avec l’explosion numérique, on l’a réduite à sa dimension mécaniste, mécaniciste. Les machines, les smartphones… Mais la dimension anthropologique, c’est quoi ? Au-delà des outils, il faudra réencastrer la communication dans sa dimension anthropologique d’abord. C’est le collectif, c’est le partage, c’est l’humain qui va faire cette réflexion. Aujourd’hui, il n’y a plus de place pour ce type de réflexion. C’est l’immédiateté, c’est le paraître, la brillance, l’image-écran. Non seulement nous accompagnons nos journalistes, mais nous formons au journalisme d’investigation. Quand on parle de communication, on limite cela aux réseaux. Nous, ce que nous faisons, c’est la communication historique. Les réponses à la grande problématique écologique, nous y travaillons depuis 2016. Nous nous réapproprions l’histoire. Nous faisons des expositions, de la communication historique. L’écologie est d’abord politique. Elle est traversée par des forces. Avec tous les défis écologiques, numériques, sans compter le nucléaire, on sera bientôt insignifiants. On est habités par la peur, la hantise, comme l’esclave qu’on a arraché à la terre de ses ancêtres. Il va falloir reprendre conscience de ces douleurs pour les accepter afin de pouvoir s’en arracher.

Ce sera aussi le rôle de l’éducation ?

On a beaucoup abusé du terme éducation. Je préfère qu’on parle de dispositifs éducationnels. C’est-à-dire des écoles, des programmes scolaires, des recherches, des médias, qui ont un rôle extrêmement important auquel beaucoup ont failli… Mais que voulez-vous, c’est la toute-puissance de l’argent. Il va falloir réencastrer toutes nos réponses dans ce champ de l’Être, réencastrer le sens de l’écologie dans une philosophie de l’écologie. C’est une science où les forces capitalistes sont malheureusement entrées. Il va falloir que nous nous arrachions de cette nuit. Oserons-nous ?

L’éducation, c’est d’abord la transmission. Pas dans le sens “top-down”, mais dans la construction interactive. C’est cela l’empowerment. Il va valoir repenser tous les dispositifs éducationnels. Il faudrait même arriver à débusquer les véritables enjeux de toutes ces structures éducatives, des médias, des discours et des systèmes qu’on met en place. Cela me ramène à l’art, qui est une forme de réappropriation. Il ne faut pas oublier que, derrière, il y a les forces qui travaillent. Le “green washing”, la responsabilité sociale des entreprises… Les forces du marché sont là, elles guettent. Il y a les fameux droits des paysans et autres personnes travaillant dans les zones rurales, déclarés par l’Onu en décembre 2018. Qui connaît ces droits ? On assiste aujourd’hui à la toute-puissance de l’extractivisme, on spolie les terres, c’est la prédation organisée et programmée, les minerais… À une époque, c’était les hommes, les terres, maintenant c’est le sous-sol, les énergies… Il faut une veille sur tout cela. On est là en présence de forces et le rapport de force, pour le moment, n’est pas en notre faveur, mais on y arrivera. Je reprendrai la citation de Sartre : l’essentiel, ce n’est pas ce que l’on a fait de toi, mais ce que tu fais toi-même de ce que l’on a fait de toi. Alors qu’allons-nous faire maintenant ? D’autres diront que c’est de l’utopie. Mais comme dirait Taubira, l’utopie n’a que quelques années d’avance.