Pradeep Jeeha

L’invité du dimanche 29 avril était Pradeep Jeeha, ex-leader adjoint du MMM, expulsé par les instances mauves samedi dernier. Dans l’interview réalisée vendredi matin, il donne son point de vue sur les raisons qui auraient motivé son expulsion et brosse un portrait pas du tout flatteur du fonctionnement des instances du MMM. 

l Depuis la cinglante défaite aux élections de 2014, il y a eu au MMM la scission et la création du Mouvement Patriotique, la perte du poste de leader de l’opposition parlementaire au profit du PMSD, la défaite à la partielle de Quatre-Bornes, l’affaire Steeve Obeegadoo, la démission de Dorine Chuckory et l’expulsion du parti de l’ex-leader adjoint, vous-même. Que se passe-t-il au MMM ?

— Vous avez oublié la démission de Sundee Beedassee, ex-présidente de l’aile féminine mauve, après la partielle. Elle est partie parce qu’elle n’en pouvait plus des pressions et des critiques. Je pense que tout cela est dû au fait que le MMM est en déphasage avec la réalité mauricienne. Après avoir été le plus important parti politique mauricien dans les années ‘70, il n’a pas su s’adapter au changement en entrant dans les années ‘80 dans la logique des alliances. Le MMM est encore en train d’utiliser des remèdes des années ‘70 pour des problèmes de 2018. Notre façon d’opérer n’a pas évolué.

l Mais vous avez fait partie des instances dirigeantes du MMM depuis des années et vous déjeuniez avec le leader au moins une fois par semaine. Vous êtes donc aussi responsable de ce que vous appelez le déphasage du MMM!

— Cela fait des années que je le dis en privé à Paul Bérenger avec qui j’avais une relation privilégiée. Par exemple, en avril 2014, j’avais dit à Bérenger qu’il ne fallait pas casser le remake MSM/MMM pour aller contracter une alliance avec le PTr juste parce que Navin Ramgoolam lui avait proposé le poste de Premier ministre pour cinq ans. Je considère que puisque j’avais donné mon opinion au leader, j’avais fait mon devoir par rapport au parti. Il m’a reproché après la défaite de ne pas avoir  été plus forceful par rapport à mon opposition à l’alliance avec le PTr. Mais souvenez-vous! À l’époque, tout le monde et surtout les membres du MMM et du PTr pensaient que l’alliance allait gagner par 60/0. Je me suis laissé emporter par la vague. Nous étions en total déphasage avec l’électorat et les Mauriciens. Quand j’ai été nommé adjoint leader du parti, j’ai continué à donner mon opinion à Bérenger lors de nos tête-à-tête: plus de 800 de 2008 à 2018. Parfois, il m’a écouté; parfois, il a fait le contraire de ce que je lui conseillais. Un des sujets sur lesquels il ne m’a pas écouté est le cas Obeegadoo. Bérenger a fait une fixation sur la personne de Steeve Obeegadoo. Et le MMM se retrouve dans sa situation actuelle à cause de cette obsession de son leader.

l Tous ceux qui contestent au MMM remettent en question la direction et ses choix, mais pas le leader qui, nous le savons, impose sa décision. Même Obeegadoo dit qu’il faut repenser le parti sans remettre en question son leader. C’est un bel exercice d’hypocrisie!

— C’est le problème du MMM. Depuis le début, Bérenger a fait partir tous ceux qui n’étaient pas d’accord avec lui.

l Mais alors,  comment êtes-vous devenu leader adjoint? Parce que vous étiez obéissant, soumis, béni oui oui?

un — J’ai toujours dit ce que je pensais et c’est une des raisons de ma proximité avec Bérenger. Il appréciait mon franc-parler et mon indépendance d’esprit. Mais quand j’ai commencé à dire ce que je pensais dans les instances du parti, nos relations ont commencé à changer.

l Vous disiez avoir eu plus de 800 tête-à-tête déjeuner/dîner avec Paul Bérenger. Quand est-ce que vous vous êtes rendu compte qu’il ne suivait pas vos conseils : seulement en janvier de cette année?

— Après la défaite de 2014, je pensais pouvoir profiter de nos rencontres pour lui faire comprendre que le monde avait changé, qui nous n’étions plus dans les années ‘70. Je crois qu’il est encore en train de vivre dans la gloire du passé et refuse de reconnaître que la société a évolué…

l Personne dans les instances dirigeantes du parti ne le lui dit?

— Au contraire, on lui dit ce qu’il veut entendre. On lui dit qu’il a raison, qu’il prend les bonnes décisions. Et en plus, il y a maintenant un parti dans le parti. Tout cela a commencé en 2015 quand un groupe de dirigeants du MMM a organisé une réunion dans un bungalow pour revoir le fonctionnement du parti. Un des participants est allé tout raconter à Bérenger, ce qui lui a valu une promotion, et petit à petit, il a fait partir de bons éléments pour faire entrer ses gens dans les instances du parti.

l Instances que vous avez qualifiées de “clowns au sein de la cour du roi Pétaud.”

— Cette phrase a été utilisée pour les 24 membres du BP du MMM qui ont voté sans discussion la motion de suspension contre moi.

l Donc, il y a au MMM un parti au sein du parti?

— Cela a toujours été le cas au MMM. Souvenez-vous de l’époque du monstre à trois têtes. Et qui a toléré tout ça au fil des années? C’est Paul Bérenger qui a géré le MMM comme un éleveur de pigeons, qui garde ses oiseaux séparés les uns des autres et les pousse à se battre les uns contre les autres.

l Vos anciens camarades apprécieront d’être traités de pigeons. Mais quel est aujourd’hui l’objectif du parti dans le parti: remplacer le leadership historique?

— Chacun de ses membres a ses propres ambitions et agendas. Il y a le MMM de la ville, celui de la campagne, celui des députés, celui des non-députés et après, après seulement, celui des militants. Pour certains au MMM, la question est: avec qui faire une alliance, qui va nous donner le plus de tickets, va-t-on donner à Paul le poste de PM pour trois ans, pour deux ans, pas du tout, ou va-t-on l’envoyer à Réduit? C’est ça le programme du MMM aujourd’hui qui regarde les divisions au PTr et au MSM en espérant pouvoir tirer profit. Faire une alliance électorale, c’est ça le projet actuel du MMM. Depuis 2006, je dis à Paul Bérenger qu’il faut que le MMM aille seul aux élections, il ne veut pas entendre cela.

l Ce que je ne comprends pas, Pradeep Jeeha, c’est pourquoi après avoir accepté que vos conseils ne soient pas suivis, après avoir cautionné des décisions que vous n’approuviez pas – dont l’alliance avec le PTr –, c’est maintenant que vous dites tout haut ce que vous avez passé des années à penser tout bas? C’est Steeve Obeegadoo qui vous a donné du courage ?

— C’est, en fait, Bérenger qui m’a inspiré quand il a déclaré après la partielle de Quatre-Bornes: enough is enough, on ne peut plus continuer comme avant! En janvier de cette année, après l’interview que Steeve Obegadoo vous avait accordée, j’ai rencontré Paul pour la dernière fois en tête-à-tête. Il m’a parlé de l’interview et m’a annoncé qu’il fallait prendre des sanctions contre Steeve. Je lui ai déconseillé de le faire en lui rappelant que ses propos sur la réorganisation du MMM, Steeve les tient depuis des mois et qu’une sanction contre lui allait faire du mal au MMM. Bérenger ne m’a pas écouté, a amené sa motion au BP et presque tous les membres se sont livrés à un véritable lynchage de Steeve Obeegadoo. J’ai été le seul à défendre Steeve en répétant devant le BP tout ce que j’avais dit plus tôt à Bérenger. On est passé au vote et comme beaucoup n’ont pas osé aller contre la proposition du leader, on a voté les sanctions.

l Comment votre leader, votre compagnon de déjeuner, a réagi après votre prise de position?

— Nous n’avons plus déjeuné ensemble et il a coupé toute communication avec moi. Mais quand il s’est agi de demander au CC de ratifier la décision du BP, on s’est rendu compte que Steeve Obeegadoo avait un support conséquent dans cette instance et c’est alors qu’a eu lieu la télénovella. Le leader a annoncé qu’il était fed up des rumeurs et palabres, qu’il allait démissionner ; des régionales ont été mises au courant avant tout le monde ; la conférence de presse hebdomadaire a été annulée ; un BP spécial convoqué ; une manifestation spontanée en faveur du leader organisée! Les militants, pris dans un chantage émotionnel, ont refusé la démission du leader à une très grande majorité. À la réunion suivante du BP, le leader est venu annoncer que dorénavant, il allait discuter des affaires importantes du parti  uniquement avec le SC et Reza Uteem pour éviter les fuites dans la presse!

l Et le BP a accepté cette décision “démocratique”?

— Pas seulement le BP, mais aussi les membres du CC comme un seul homme, en suivant la volonté du leader! C’est à ce moment que j’ai écrit ma lettre à Bérenger pour dire que je prenais congé du BP. Je lui ai également dit que depuis janvier, il ne faisait que des erreurs et des gaffes et qu’il fallait changer de cap pour le bien du parti. Mais son orgueil et ses mauvais conseillers ont fait qu’il n’a pas suivi ce que je disais. Je lui ai demandé de restaurer le respect, la confiance et les pratiques démocratiques au sein du parti. Aujourd’hui, Bérenger est comme l’empereur Néron qui, après avoir bâti la ville de Rome, finit par l’incendier. Mon expulsion n’a pas été faite en respectant les règles de la constitution du MMM. Posons-nous la question suivante: si la direction du MMM n’est pas capable de respecter sa constitution, est-ce qu’elle pourra respecter celle du pays  demain? Bérenger s’est laissé emporter dans mon cas et celui d’Obeegadoo par ses propres émotions et les conseils de quelques magouilleurs patentés.

l Est-ce que vous allez faire appel contre votre expulsion ?

— Je suis encore en train de réfléchir. Malgré tout le dispositif mis en place par le BP, la motion pour mon expulsion, proposée par Dany Perrier, belle-sœur du leader, n’a pas été votée par 25% des membres du CC. Si un tiers des membres de l’assemblée des délégués vote contre, la motion est annulée. C’est pour cette raison que je réfléchis encore sur une possibilité de faire appel.

l Ça, c’était votre version des faits ayant conduit à votre expulsion. Mais il y a aussi celle de la direction du MMM qui prétend que tout repose sur votre ambition de devenir un jour Premier ministre. Et que votre colère a pour origine une rumeur selon laquelle Paul Bérenger envisageait de confier à Madan Dulloo le poste d’éventuel  Premier ministre adjoint au cas où, hypothétiquement, le MMM reviendrait un jour au gouvernement.

— Si mon ambition était, comme vous le dites, de devenir  Premier ministre, je n’aurais pas conclu l’alliance MSM/MMM de l’an 2000 dans ma maison en faveur de Paul Bérenger.

l Je croyais que cette alliance avait été faite à la clinique Medpoint.

— Elle a été signée à Medpoint mais négociée et conclue à mon domicile pendant toute la journée du 14 août 2000. Harish Boodhoo et Ivan Collendavelloo peuvent en témoigner. Un jour, j’écrirai les détails de cette alliance et les réactions des uns et des autres.

l Ça, c’était en 2000, mais si vous n’aviez pas cette ambition, pourquoi avez-vous accepté quand Paul Bérenger a annoncé en 2016 que le poste de PM au MMM allait être partagé entre vous et lui ?

— Laissez-moi replacer les choses dans leur contexte. En 2015, après  les élections du CC et le départ d’une partie des comploteurs du MMM, Bérenger vient me dire que j’avais raison, qu’il ne fallait pas que le MMM fasse alliance avec un autre parti. Et c’est alors qu’il me propose de partager le primeministership avec lui en cas de victoire du MMM aux élections. C’est lui qui a fait cette proposition qu’il a annoncée officiellement à la fête de fin d’année de 2015. À ce moment-là, je lui dis qu’il valait mieux voir s’il y avait d’autres candidats et organiser une élection interne. Mais l’élection n’a pas eu lieu pour diverses raisons et il a été finalement convenu qu’en cas de victoire, c’est Paul Bérenger qui choisirait son vice-Premier ministre.

l Mais pendant qu’on débat de la question de l’éventuel Premier ministre adjoint, personne dans cette instance suprême du MMM ne pose la question fondamentale: comment est-ce que le MMM fera pour remporter les prochaines législatives?

— C’est une des raisons qui me fontt dire que le MMM est en déphasage. Subséquemment au cours de nos tête-à-tête, Bérenger m’a toujours dit que c’est moi qu’il allait choisir comme vice-Premier ministre, mais j’ai toujours pris cette promesse avec une pincée de sel.

l Vous avez le sentiment qu’il vous a menti sur cette question?

— Il a passé sa vie à le faire. Je n’ai pas été le premier à qui il a menti et je ne serai certainement pas le dernier. Maintenant, arrivons au cas Madan Dulloo. Moi, je suis l’homme d’un seul parti, le MMM, alors que lui a fait le tour de tous les partis politiques du pays. Entre 1983 et 1994, c’est une des personnes qui a fait le plus de mal au MMM, aux militants et à Paul Bérenger. Est-ce qu’on a oublié la campagne “cousin, cousine”  et les “57 millions”? Il a été le dauphin d’Anerood Jugnauth, puis ministre de Ramgoolam en 2005, a fait renvoyer Vijay Makhan et envoyé Ajay Guness devant l’ICAC. Il était revenu au MMM par la suite mais avait hiberné après la défaite de 2014 jusqu’à la mi-2016. C’est Paul Bérenger qui l’a fait revenir au MMM et l’a coopté au BP et au CC.

l Vous êtes en train de faire le procès de Madan Dulloo. C’est donc lui votre boubou!

— Pas du tout. Je ne fais pas son procès. Je me contente de rappeler des faits avérés. Apres tout ce que je viens de rappeler, Paul Bérenger n’a qu’à venir devant l’assemblée des délégués du MMM pour proposer que le poste de vice-Premier ministre, en cas de victoire du MMM, revienne à Madun Dulloo. Ce n’est pas le fake news sur Dulloo qui m’a fait prendre mes distances du MMM, comme le prétendent les agents de Bérenger.

l Ces choix de Premier ministre bis ou de vice-Premier éventuel reposent sur le fait que le MMM a intégré une pratique qu’il combat officiellement: le communalisme. Bérenger ne peut postuler au poste de  Premier ministre qu’avec un adjoint hindou, plus précisément vaish comme vous et Madan Dulloo!?

— À cela, Paul Bérenger répond qu’il ne faut pas penser avec seulement la moitié de la tête. Qu’est-ce que ça veut dire en termes électoralistes: qu’il y a deux électorats, celui de la campagne et celui des villes. En termes communautaires, qu’il y un électorat hindou et un autre électorat fait des autres composantes de la population. Et qu’il faut en tenir compte. À chaque fois que le MMM a participé à des élections générales, en dehors de 1983 et 2010, il a toujours présenté un hindou comme candidat au poste de Premier ministre. En 1976 et en 1982, c’était Anerood Jugnauth. En 1987, Nababsing. En 1991, Anerood Jugnauth encore une fois. En 1995, Navin Ramgoolam. En 2000, nous revenons avec Anerood Jugnauth. En 2005, avec son fils Pravind et en 2014, avec Navin Ramgoolam. C’est la réalité communautaire du pays que tous les partis pratiquent, comme le MMM. Par ailleurs, d’année en année, le nombre d’électeurs votant pour le MMM est passé de 44% à 14% et quand Steeve ou moi osons le dire c’est considéré au MMM comme un acte de trahison.

l Qu’est-ce que vous comptez faire à partir de cette expulsion: abandonner la politique, vous joindre à un autre parti politique ou en créer un nouveau?

— Je vous l’ai dit, je suis l’homme d’un seul parti politique, moi. Je vais continuer mon combat de militant. Je vais aller dans toutes les circonscriptions continuer à prôner les valeurs du militantisme, qui n’appartiennent pas au BP du MMM. Il y a beaucoup de militants et de sympathisants qui sont désorientés par ce que le MMM est devenu: un parti politique dont la seule ambition est de faire son leader redevenir Premier ministre à n’importe quel prix.

l Autrement dit,  Paul Bérenger est devenu une “liability” pour le MMM?

— Je n’irai pas jusque-là. Si Paul veut que le MMM survive, il sait ce qu’il doit faire. S’il est disposé à aller faire le mentor pour X ou Y, comme on l’entend ces jours-ci, pourquoi ne le ferait-il pas au sein de son propre parti?

l Y a-t-il un avenir politique pour le MMM, selon vous ?

— Au rythme et à la manière dont ses instances dirigeantes fonctionnent! Le MMM pourrait avoir un bel avenir si chacun faisait son introspection, analyse ce qui s’est passé, accepte ses propres limites, ce qu’il peut et ne peut pas faire, y compris Paul. Si on veut que le MMM continue, il y a beaucoup d’égos qu’il faudra brûler, beaucoup d’orgueil à faire disparaître. Il faut que le MMM réapprenne à écouter ses militants, ses sympathisants, le pays, pour pouvoir les comprendre. Si ce travail nécessaire n’est pas fait, Paul Bérenger se retrouvera seul. Ceci étant, je ne voudrais pas laisser croire que parce que j’ai été expulsé, je renie en bloc le MMM…

l C’est le sentiment que l’on pourrait facilement avoir. Vous avez été jusqu’à tout récemment le leader adjoint du MMM. Vous êtes en train de décrire à quel point les instances dirigeantes du parti – qui se disait fou de démocratie –fonctionnent de manière antidémocratique. Et vous n’avez rien fait pour mettre de l’ordre!

— Ce que je suis en train de vous dire, ce sont des critiques dont j’ai fait part à Paul Bérenger lors de nos tête-à-tête depuis que j’ai été nommé leader adjoint. Malheureusement, il n’écoute que certains conseillers qui le maintiennent dans l’âge d’or de sa gloire passée. Il n’écoute pas les autres, n’a pas le temps pour eux, ou leur parle brutalement. Tout est relié à la manière dont le leader gère les affaires du parti ou se laisse conseiller pour le faire. C’est pour que cette raison que les démissions se multiplient et, croyez-moi, ce n’est pas fini.

l Vous avez commencé par dire que le MMM était déphasé et dépassé. Terminons par une question précise: est-ce le cas également pour Paul Bérenger?

— Oui, il faut le dire: le leader du MMM est déphasé et dépassé!

Jean-Claude Antoine