Notre invité de ce dimanche est Pradeep Jeeha, un des leaders adjoints du MMM. Dans cette interview réalisée hier, Pradeep Jeeha aborde la question des élections de décembre dernier, l’alliance avec le PTr, les municipales et l’avenir du MMM. Il parle avec moins de facilité de son éventuelle candidature au poste de leader du MMM.
Quel est votre titre actuel au sein des instances du MMM?
— Je suis d’abord et avant tout un militant. Dans le parti, après les dernières élections internes, j’ai été nommé un des quatre adjoints au leader du MMM.
Avec le recul, est-ce que vous comprenez ce qui a conduit à cette suite de démissions du MMM? Comment tout cela a commencé?
— Quand je revois les déclarations de presse de certains qui ont quitté le MMM,  je pense que tout cela remonte à mai 2014, après la démission d’Ivan Collendavelloo. Une personne avait déjà annoncé la couleur en demandant une “réflexion sur le renouvellement de l’état major du MMM.” Jusqu’après les résultats des élections de décembre dernier, cette même personne avait déclaré qu’il fallait que “Bérenger trouve un juste équilibre entre ses responsabilités présentes et futures.” Donc, il y avait une stratégie calculée pour mettre tous les péchés d’Israël sur le tête de Bérenger, en oubliant que toutes les décisions prises par le MMM l’ont été collectivement. Dans cette affaire de dissention, tout repose sur l’ego et l’ambition de certains.
Mais est-ce qu’il n’est pas normal que l’on puisse demander aux responsables du MMM de refléchir sur le renouvellement de l’état major et de revoir le rôle du leader qui décide de tout au parti?
— Je ne le pense pas. Bérenger est un personnage historique, une institution. Il a été à la base du MMM, qui voulait, qui veut transformer la société mauricienne.
Mais est-ce qu’il n’est pas normal, sain même, de revoir le fonctionnement d’une institution quand elle ne fonctionne plus, quand elle se trompe?
— Tout le monde peut se tromper. Mais ce je ne trouve pas correct dans la démarche des “dissidents”, c’est que tout d’un coup, ils sont devenus plus militants que les militants. Aujourd’hui, ce sont eux qui ne connaissent rien des valeurs et des principes du MMM qui chantent “Soldat Lalit”.
Vous êtes en train de dire qu’Alan Ganoo et Jean Claude Barbier ne connaissent rien des valeurs du MMM!?
— Je fais une exception pour les deux noms que vous avez cités. Mais je note les termes durs qu’ils ont utilisés contre le MMM comme “one man show”, “esclavage” ou “dictateur”.
Est-ce qu’il n’est pas de notoriété publique que Paul Bérenger se comporte comme un dictateur?
— Bérenger est un leader fort, certes, mais ce n’est pas un dictateur. Ce n’est pas Bérenger qui fait perdre ou gagner les élections dans une circonscription, mais un amalgame de facteurs. Je dis que tous les membres des instances du MMM font partie d’une équipe quand elle gagne ou quand elle perd les élections. Bérenger donne l’occasion aux autres de s’exprimer, il demande les opinions des autres, ce n’est pas un dictateur.
Tous ceux qui ont quitté le MMM – et ils sont nombreux à l’avoir fait – se sont plaints de la manière dictatoriale de faire de Bérenger. Ils se sont tous trompés, à part vous?
— Quand ils étaient proches de Bérenger, quand ils avaient son oreille, ceux qui sont partis n’avaient pas de problèmes avec son caractère. Certains d’entre eux l’ont même qualifié de Moïse le sauveur. Mais quand on remet en question certaines choses, que l’on touche à leurs intérêts personnels, c’est alors qu’ils parlent d’humiliation, d’attitude dictatoriale, disent qu’ils ne sont pas écoutés, sont mal  considérés, ne disposent pas de liberté d’expression et que Bérenger n’en fait qu’à sa tête. Il faut faire la part des choses dans les déclarations entendues. Il ne faut pas faire la politique uniquement dans la perspective d’arriver au pouvoir au point de ne pas savoir accepter ladéfaite.
Est-ce que ce n’est pas ce que le MMM est devenu: un parti prêt à toutes les alliances pour arriver au pouvoir?
— Je ne le pense pas. Le but du MMM était, dès le départ, de transformer la société. Pour le faire, il faut arriver au gouvernement. C’est donc un moyen pour atteindre l’objectif, pas une fin en soi.
Mais la raison principale donnée par le MMM pour justifier l’alliance avec le PTr aux dernières élections était que Bérenger allait être Premier ministre pour cinq ans. C’était la finalité de l’alliance, une finalité en contradiction avec ce que vous venez d’affirmer.
— Je ne suis pas d’accord avec votre interprétation.
Ce n’est pas une interprétation, mais un fait. Ivan Collendavelloo a écrit dans sa lettre de démission qu’Alan Ganoo a avancé  comme argument qu’avec le MSM, Bérenger aurait à attendre quelques années pour devenir Premier ministre,  tandis qu’avec le PTr il n’aurait à attendre que quelques mois. C’est clair.
— C’est surtout un résumé biaisé de la situation. Permettez-moi de rappeler quelques faits. En commençant par dire que des militants n’étaient pas d’accord avec le Remake, dans la mesure où ce n’était pas une alliance équitable. En effet, le MMM est beaucoup plus fort électoralement que le MSM et on allait lui donner 30 tickets! Après, il y a eu Pravind Jugnauth et l’affaire Medpoint et nous nous sommes rendu compte que le Remake ne fonctionnait pas et nous étions préparés à aller seuls aux élections avec notre programme. C’est à ce moment-là que Navin Ramgoolam a fait circuler le papier sur la réforme électorale, un des points forts du MMM.
Vous êtes en train de dire que pour faire alliance avec le MMM, le PTr a adopté votre programme électoral?
— Les grands axes de l’alliance PTr/MMM viennent du programme du MMM. D’ailleurs, le gouvernement actuel s’inspire de notre programme et de nos idées  pour certaines de ses décisions. Pour revenir à la question, Bérenger se préparait à mener le MMM seul aux élections, mais la direction du parti a réfléchi, a discuté et a trouvé, collectivement, qu’il valait mieux conclure une alliance avec le PTr qu’aller seul aux élections.
Quoi qu’il puisse faire et dire, pour vous, Bérenger a toujours raison. Vous êtes un bérengiste parce qu’après des années d’attente, vous avez eu un poste au sein des instances dirigeantes du MMM?
— Je ne suis ni un bérengiste ni un anti-Bérenger. Je suis un militant qui travaille pour le MMM. Pendant des années, je n’ai pas eu de poste au sein du MMM, cela ne m’a pas empêché de mener le combat. Faut-il absolument avoir un titre pour pouvoir opérer au sein d’un parti politique?  J’ai eu, au cours des années passées au MMM, des moments pénibles. On a souvent dit que j’allais claquer la porte, qu’il fallait m’expluser mais contre vents et marées, je suis resté, j’ai exprimé mes opinions. Souvent, à mes dépens, mais je l’ai fait. Si, comme vous le dites, je suis devenu bérengiste avec le poste de leader adjoint, alors tous ceux qui ont été nommés aux dernières élections internes doivent être aussi des bérengistes.
l Est-ce que vous ne craignez pas que le leader vous a nommé adjoint pour se servir de vous comme d’un paravent ethnique?
— Je trouve ce que venez de dire insultant à mon égard!
Vous préférez que j’utilise les termes “règle électorale non écrite”, “réalités électoralistes incontournables” ou “calculs ethno castéistes”? Ne me dites pas que vous faites de la politique à Maurice depuis des années sans avoir réalisé l’importance de l’appartenance ethnique!?
— Vous êtes en train de faire référence à ce que les déserteurs du MMM disent aujourd’hui. Mais il ne faut pas oublier une chose fondamentale: le système politique mauricien favorise l’appartenance ethnique à la compétence, à l’intégrité et à la sincérité.
Vous ne savez pas qu’à plusieurs reprises dans l’histoire du MMM, Bérenger a présenté un candidat de la communauté majoritaire au poste de Premier ministre? Des candidats que l’on a qualifiés de paravents ethniques.
— C’est un argument que les adversaires du MMM et de Bérenger utilisent depuis toujours. À chaque fois qu’il y a un hindi speaking dans l’entourage de Bérenger, on pense automatiquement que cette personne n’a pas de mérite, pas de compétence, pas de personnalité, n’est qu’un paravent. Mais quand Bérenger se présente au poste de Premier ministre, ses adversaires disent qu’il ne faut pas voter pour lui. Quoi qu’il fasse, on lui impute des motivations, des calculs, des stratégies. Je peux vous dire qu’aux prochaines élections, Bérenger sera présenté comme candidat au poste de Premier ministre. Que va-t-on trouver à dire: qu’il est son propre paravent?
ESt-ce-que le MMM ne contractera pas d’alliance électorale aux prochaines élections?
— En politique, tout est affaire de conjoncture. Mais le MMM va aller seul aux municipales et, valeur du jour, ce sera la même chose aux prochaines élections générales. Le MMM est encore une force et il va le démontrer en remportant les municipales.
Vous croyez qu’après avoir rejeté le MMM et son alliance avec le PTr aux élections générales, les citadins vont le plébisciter pour les municipales?
— Je suis convaincu que l’électorat MMM ne voulait pas cautionner Ramgoolam. C’est la raison pour laquelle certains se sont abstenus et d’autres ont voté contre nous. Même si notre leader allait devenir Premier ministre, les militants ont décidé de voter autrement. Ils ont rejeté Ramgoolam qui avait déjà été rejeté par son électorat aux élections villageoises. C’est la mouvance anti-Ramgoolam qui nous a fait perdre les élections. Maintenant que le MMM se retrouve seul, je sens que les militants sont en train de revenir vers le parti. Nous sommes en train de revoir le fonctionnement du MMM à travers un comité présidé par Steeve Obeegadoo qui a choisi de jouer collectif. Contrairement à d’autres qui n’ont pas eu le courage de s’exprimer à l’intérieur du parti et qui le font dans la presse, maintenant qu’ils ont démissionné.
l Quelles sont les raisons objectives qui peuvent permettre au MMM de remporter les municipales ?
— Les Mauriciens suivent l’évolution de la situation dans le pays depuis l’arrivée du nouveau gouvernement. Avec les municipales, ils auront une occasion d’envoyer un signal fort au gouvernement. Je ne suis pas over confident mais, d’une certaine manière, le MMM est un challenger du gouvernement comme l’a été l’alliance Lepep. Il ne faut pas oublier que l’alliance Lepep n’a pas remporté les élections par adhésion, mais par défaut. Je dis que nous avons bien reçu le message que notre électorat nous a envoyé en décembre. Avec les municipales, nous allons conclure un nouveau pacte avec lui, tout d’abord en ne faisant pas d’alliance politique.
Pas d’alliance mais peut-être un arrangement politique. Il paraît que vous avez rencontré Arvin Boolell…
— J’ai rencontré Arvin Boolell, je ne vais pas vous dire “pas moi ça, li ça” ou “c’est mon leader qui m’a envoyé le renconter.” C’est vrai que je l’ai rencontré et que nous avons discuté, mais ce n’était pas du tout pour une alliance ou un pacte de non agression politique pendant les municipales.
Dans une interview à l’express Dimanche, le leader du Mouvement Liberater a déclaré qu’il ne veut pas accueillir les transfuges du MMM mais que les portes de son parti sont ouvertes aux simples militants. Votre commentaire?
— Dans l’interview que vous citez, Ivan Collendavelloo a dit tout et son contraire. Il dit qu’il n’est pas d’accord pour prendre un transfuge, mais il est d’accord pour prendre des transfuges constitués en équipe! Et il ajoute que non seulement le ML fera alliance avec ce groupe, mais que le MMM viendra les rejoindre, qu’ils deviendront les partenaires du MSM et qu’aux prochaines élections générales, il feront un remake comprenant le PMSD! Ce n’est pas une fantasmagorie mais une opération de séduction destinée à cajoler les militants à la veille des municipales.
Dans certains milieux de l’opposition, on annonce pour bientôt la cassure du gouvernement de l’alliance Lepep. Vous croyez dans cette cassure annoncée?
— Les informations dont dispose le MMM font état de beaucoup de frictions à l’intérieur du gouvernement. Sur le rôle de chacun, sur les territoires des uns et des autres. Pour confirmer ce que je viens de vous dire, je vous cite l’exemple du Premier ministre qui a déclaré publiquement qu’il n’allait pas faire de déclaration contre Air Mauritius pour que le ministre du Tourisme ne soit pas en colère. Anerood Jugnauth a peur de Xavier Duval: on aura tout vu! Et on dit que Bérenger est un dictateur! Il y a beaucoup de frictions au sein du gouvernement.
 Il y a toujours des frictions au sein d’une alliance gouvernementale. Mais des frictions à la cassure, il y a beaucoup de chemin à faire…
— Je ne crois pas que ce gouvernement tiendra longtemps et ira loin. Il y a des contradictions et des prises de position différentes sur la manière dont le pays est gouverné. Ces divergences sont sur les affaires BAI, Bramer, Betamax, Air Mauritius, les enquêtes policières et la manière dont elles sont menées. Il y a des divergences sur les nominations papa piti, tonton neveu, cousin cousine, beau-frère et autres copains copines. Nous au MMM, notre objectif n’est pas d’entrer au gouvernement à la faveur d’une cassure. Nous nous concentrons sur la relance du parti, le retour vers notre électorat et nous nous préparons pour les prochaines élections sans passer par des compromissions avec X, Y ou Z.
Ivan Collendavelloo dit souhaiter la réunification de la grande famille des militants. Vous êtes sensible à ce souhait?
— C’est son discours avant les élections municipales pour amadouer l’électorat urbain. Une fois les municipales terminées, on ne l’entendra plus.
Que pensez-vous du retour de Navin Ramgoolam au PTr, mardi dernier?
— Sa manière de faire justifie le fait que l’électorat ne lui a pas fait confiance et l’ait rejeté aux dernières élections. Il prend un congé politique, nomme Arvin Boolell à la tête du parti, découvre que ce dernier travaille, et il revient. C’est la manière de faire de Navin Ramgoolam. Si nous avions gagné les élections, il n’aurait pas laissé le MMM travailler comme il le faut.
Vous avez côtoyé Alan Ganoo pendant des années. Vous le connaissez donc. Qu’est-ce qui l’a poussé à quitter le MMM?
— Je trouve chagrinant qu’il ait pris cette décision, pas comme certains autres dissidents.
Ayez le courage de dire les noms.
— Il y a des gens qui n’auraient jamais du être admis au MMM.
Pourquoi ne pas dire qu’il s’agit de Joe Lejongard, votre ancien collistier au No 4?
— Je ne veux pas personnaliser le débat. Nous parlions d’Alan Ganoo. En ce qui me concerne, j’aurais souhaité qu’Alan explique les raisons de divergences avant de quitter le parti, dans les instances appropriées. Il ne l’a jamais fait. C’est après avoir démissionné qu’il a donné publiquement des raisons. Tous ceux qui sont partis n’ont pas jugé bon d’expliquer aux autres camarades des instances leurs raisons. Alan a choisi de partir, c’est chagrinant, mais la vie continue.
Une série de “koz kozé” et une autre alliance avec Navin Ramgoolam pourraient intéresser le MMM?
— Non. Pour nous, Ramgoolam c’est fini, mais le PTr c’est autre chose.
Et avec  le MSM?
— N’oubliez pas que l’électorat a voté pour Anerood Jugnauth, un leader sans parti, pas pour le MSM. Mais pour nous, les alliances ne sont pas notre priorité. Pour nous, l’avenir appartient au MMM. La lutte doit continuer, plus que jamais, pour améliorer les conditions de vie des Mauriciens.
Et le ML qui a l’ambition déclarée de conquérir le territoire du MMM?
— Cela ne m’inquiète pas. Comme le MSM, le ML est un parti né dans le pouvoir. Je me demande si demain, pour une raison ou une autre, Ivan quitte le gouvernement sur une question de principe, combien de députés du ML le suivraient?
On vient de m’apprendre que Sam Mathura, membre du BP du MMM, va annoncer sa démission dans le courant de la journée. Selon les premières informations, une des raisons de sa démission serait le fait que vous êtes retourné dans la circonscription no 4. Un commentaire?
— Je ne suis pas au courant de cette démission. J’aimerais cependant faire ressortir que pour les besoins de l’alliance MMM/PTr, beaucoup de candidats du parti ont changé de circonscription. C’est ainsi qu’on m’a demandé de quitter le no 4 pour aller poser au no 16. Après les élections et la défaite, j’ai demandé à retourner au no 4. Je ne savais pas que Sam Mathura, qui était posté au no 5, avait des vues sur le no 4. En tout cas, il ne l’a jamais dit lors des réunions du BP, dont il était un membre.
Nous allons terminer cette interview par une question à laquelle les membres des instances dirigeantes des partis n’aiment pas répondre. Pradeep Jeeha, un jour leader du MMM et éventuellement Premier ministre: vous avez fait ce rêve?
— Il n’y a pas que Pradeep Jeeha au MMM qui pourrait assumer le leadership du parti. Quand la question se posera, chacun y apportera sa réponse. On ne peut pas faire de la politique sans avoir d’ambition. Mais il ne faut pas que l’ambition nous aveugle et que sa réalisation devienne notre unique raison d’exister. Si les militants me choissisent, si la population suit le MMM dans cette logique, je ne dirai pas non. Mais je le répète, il y a d’autres personnes au MMM qui ont les compétences, le passé et la sincérité pour prétendre au leadership.