Pradeep Roopun a accepté de dessiner pour nous les contours de la politique culturelle qu’il entend mener, à commencer par le patrimoine. Président du comité intergouvernemental pour le patrimoine immatériel de l’Unesco pendant un an, il a passé le relais à la Colombie le 1er décembre, en conclusion de la 13e session, qui a accueilli 750 délégués à Maurice. Il plaide ici pour plus d’éducation aux arts et à la culture, pour un patrimoine réhabilité et utilisé, et d’une manière générale pour une redynamisation des arts et de la culture en direction du plus grand nombre…

Vous avez présidé cette année le Comité intergouvernemental pour le patrimoine immatériel, à l’Unesco. Au moment de passer la main à la Colombie, qui succède à Maurice à ce poste, quel bilan avez-vous tiré de cette expérience ?

C’est un honneur pour Maurice, car c’est le premier petit état insulaire qui accède à cette responsabilité. Plusieurs pays d’Afrique, tels la Libye, l’Éthiopie et d’autres, ont eu l’occasion d’accueillir cette réunion, mais pas de petits états insulaires. C’est très important parce que dans le domaine de la culture et de l’interculturalité, Maurice occupe une place distincte au niveau mondial. Ça l’est pour moi aussi, car j’ai eu l’insigne honneur d’être choisi par l’État mauricien, pour assurer cette présidence pendant une année.

Mais qui d’autre que le ministre de la culture ?

Ça aurait très bien pu être l’ambassadeur de Maurice.

La venue de cette 13e session à Maurice a-t-elle eu un impact à d’autres niveaux ?

Je dois dire que Maurice, en tant qu’État membre, avec sa multiculturalité, bénéficie d’une très bonne crédibilité auprès de l’Unesco. Et n’oubliez pas que plusieurs ministres mauriciens, comme Armoogum Parsuramen ou Steven Obeegadoo, ont collaboré à l’Unesco. Cette relation en bonne intelligence existe depuis longtemps. J’ai eu l’occasion de rencontrer la directrice générale de l’Unesco, Audrey Azoulay, à ma première visite, ainsi que celle qui l’a précédée, Irina Bokova. Nous avons aussi de très bonnes relations avec les différents organes de l’Unesco. Remarquez aussi qu’en 2017, nous avons accueilli trois conférences internationales placées sous l’égide l’Unesco : la 4e rencontre du comité scientifique de la Route de l’esclave, la 1re réunion du comité scientifique de la Route de l’engagisme et, enfin, une table ronde ministérielle régionale pour la protection du patrimoine culturel en Afrique de l’Est et dans les îles de l’océan Indien.

La présidence de ce comité intergouvernemental s’inscrit donc dans la continuité de ces bonnes relations. Recevoir 800 délégués venant de tous les coins du globe est forcément une grosse affaire pour Maurice. Vous avez pu constater aussi l’ambiance très chaleureuse qui régnait pendant cette réunion. Et puis, les délégués ont eu un aperçu du pays tel qu’il est, c’est-à-dire qu’au-delà de la carte postale, ils ont découvert la culture mauricienne, sa gastronomie, des spectacles très brefs donnés sur place et les visites des sites inscrits au patrimoine de l’humanité, ce qui ne faisait pas partie du programme officiel.

Cette expérience vous inspire-t-elle des enseignements ou des interrogations ?

Il est assez navrant qu’on n’arrive pas à Maurice à mesurer la portée de cette conférence. Il y a même eu un rédacteur en chef, dont je préfère taire le nom, qui s’offusquait de l’intérêt d’inscrire la baguette ou d’autres choses comme ça au patrimoine de l’humanité. On ne comprend donc pas que la culture a trait à bien d’autres choses que les expressions artistiques, pas seulement à la musique ou la peinture, mais aussi à la gastronomie et à toutes sortes de choses qui concernent la vie de tous les jours. Je crains que les Mauriciens n’aient une idée très restrictive de ce que nous appelons la culture. Les différentes nominations qui ont été faites lors de cette réunion permettent au contraire de réaliser tout ce qui constitue la culture d’un pays. Nous pourrions présenter notre candidature pour beaucoup d’autres savoir-faire mauriciens.

La candidature du séga des Chagos devrait être examinée l’année prochaine au cours de la 14e session. Pourquoi avons-nous présenté des candidatures séparées pour le séga typique de Maurice, le séga tambour de Rodrigues et le séga des Chagos, alors que l’Unesco encourage les candidatures conjointes de plusieurs pays lorsque ces derniers ont en commun une pratique similaire ? Ne trouvez-vous pas que ces trois candidatures soient contraires à ces principes ?

Chacune de ces expressions a ses spécificités. Si on me fait écouter un séga tambour à l’aveugle, je le reconnais tout de suite, et le séga typique n’a par exemple rien à voir avec les ségas qu’on joue aujourd’hui. Il faudrait demander l’avis des experts sur par exemple l’idée de réunir ces candidatures en un même dossier. Cette idée pourrait être explorée. Mais aussi, contrairement au séga typique et au séga tambour, le séga des Chagos recherche une inscription sur la liste des expressions en danger, parce que très peu de personnes le pratiquent aujourd’hui.

Plus généralement, ne craignez-vous pas que nos différentes inscriptions au patrimoine mondial induisent sur le terrain une forme de concurrence mémorielle et des pratiques qui favorisent le communalisme finalement ?

Ce problème existe partout. Quand on fait inscrire un rite, cela sous-entend la nécessité de permettre à ceux qui pratiquent ce rite de continuer de le faire comme ils l’ont fait pendant des générations. Mais en même temps, puisqu’il s’agit d’un patrimoine mondial, on doit s’assurer que les autres personnes puissent aussi être partie prenante de cette pratique. Cet équilibre entre ceux qui se sentent directement concernés et ceux qui le sont moins est un problème qu’on a avec tout ce qui se fait au niveau du patrimoine mondial. D’un côté nous avons des gens qui s’approprient quelque chose pour des raisons personnelles et, de l’autre, il faut permettre à d’autres de reconnaître cette pratique. Par exemple, à Maurice, de tout temps, nous avons des touristes qui viennent sans être pratiquants assister à certains de nos rituels religieux.

Admettez-vous qu’il existe une concurrence mémorielle assez forte à Maurice ?

Je ne dirais pas ça. Le nombre de personnes qui vont voir Ganesh Chaturti aujourd’hui en est un bon exemple. À l’origine, cette fête religieuse n’était célébrée que par les Marathis, alors qu’aujourd’hui beaucoup d’hindous non-marathis s’y rendent volontiers… Il y a un élargissement. Regardez aussi le pèlerinage du Père Laval qui, chaque année, attire des gens qui ne sont pas catholiques.

Prenons un exemple laïc : pensez-vous que tous les Mauriciens se sentent concernés par la célébration du 1er février ?

Oui, définitivement, même si certains le sont plus que d’autres. De toute façon, historiquement, pas mal d’esclaves sont venus de l’Inde, et il y a eu des travailleurs engagés africains. À chaque fois que j’interviens pour le 2 novembre ou le 1er février, je m’attache toujours à rendre hommage à tous ces travailleurs qui venaient de pays différents. Il faut faire savoir tout ça.

Venons-en au patrimoine matériel. Où en est l’avancement du projet de musée intercontinental de l’esclavage ?

Des experts travaillent actuellement sur l’étude de faisabilité du projet. Tout le monde accepte l’hôpital militaire comme le site idéal pour l’accueillir, parce qu’il a été lui-même bâti par des esclaves et que des esclaves y ont été soignés. Avec l’Aapravasi Ghat à côté, ce musée permettrait de créer un triangle culturel dédié à notre patrimoine historique. Ce bâtiment est listé au patrimoine national et un expert en architecture du patrimoine venu d’Italie, qui a séjourné ici, devrait nous communiquer son rapport fin janvier pour nous dire ce qui est réalisable sur ce site. Enfin, comme ce projet fait partie de la zone tampon de l’Aapravasi Ghat, nous agirons en concertation avec l’Unesco.

Pensez-vous que les travaux pourraient commencer avant la fin de votre mandat actuel ?

C’est naturellement une question de financement, mais je sais aussi que le Premier ministre y tient beaucoup…

Considérez-vous que le patrimoine puisse devenir un moteur de développement urbain ?

Certainement !

Et donc, comment entendez-vous favoriser cette forme de développement urbain ?

Dans le dernier budget, nous avons pris des mesures fiscales pour encourager les investissements dans des sites historiques ou des bâtiments classés privés. Elles permettent notamment des déductions d’impôts. Nous saurons en fin d’année financière si cela fonctionne et dans quelle mesure.

D’accord, mais comment définiriez-vous les axes principaux de votre politique du patrimoine ?

Le plus important est de permettre de se servir de tous les patrimoines à notre disposition à Maurice et de les rendre utiles dans notre société aujourd’hui. Restaurer pour laisser ensuite à l’abandon ne sert à rien… J’ai identifié quelques sites sur Port-Louis que nous essayons de faire revivre. À Grande-Rivière, par exemple, nous avons eu des fonds pour restaurer Borstal, qui accueillera la National Art Gallery (NAG) et le National Heritage Fund (NHF). Le chef de projet mène actuellement une étude de coût. Nous soumettrons le projet au ministère des Finances. J’espère que cela sera provisionné dans le prochain budget.

Certains artistes et même une historienne doutaient de l’intérêt d’installer une galerie d’art dans un endroit aussi excentré par rapport au centre-ville de Port-Louis…

Mais Borstal n’accueillera que les bureaux du NHF et de la NAG.

Mais ce sont des espaces d’expositions que les gens attendent…

On travaille sur ça aussi. On ne veut pas restaurer quelque chose qui reste fermé ensuite. Nous avons une requête avec l’Inde pour établir la galerie dans l’ancien entrepôt de l’hôpital militaire. Nous attendons des confirmations du gouvernement indien pour sa contribution à une consultation pour ce projet. Il devrait missionner un expert, comme il a nommé A. R. Ramanathan, l’architecte qui a travaillé sur la rénovation du Plaza.

Puisqu’on en parle, peut-on faire un point sur l’avancée des projets au Plaza et du Théâtre de Port-Louis ?

Nous avons la volonté politique de rénover tous ces patrimoines qui sont restés abandonnés pendant des années. Comme vous le savez, la galerie et la salle des fêtes du Plaza ont été rénovées et connaissent beaucoup de succès auprès du public, avec toutes les activités qui y sont organisées depuis leur réouverture. Au Théâtre de Port-Louis, nous essayons de corriger les erreurs qui ont été faites précédemment. Pas mal de travaux ont été mal faits dans le passé. Je sais par exemple que l’on est en train de retirer toute une partie en béton. Nous n’en sommes qu’à la première phase des travaux, qui consiste à réparer la toiture et mettre le bâtiment hors d’eau.

Le Fonds d’arts national a approuvé une série de projets culturels en novembre dernier. On est loin d’avoir distribué l’enveloppe de 50 millions. Quels constats vous inspirent cette première étape ?

Nous n’avons pas de délais pour dépenser ces 50 millions. La priorité est de voir quels sont les projets qui méritent d’être encouragés. Le premier appel à projets a permis d’en soutenir un certain nombre. Nous avons lancé le deuxième appel à projets et nous allons à nouveau voir comment aider les gens qui ont des projets culturels éligibles. Je suis attaché à ce que l’on favorise toutes les formes d’arts et que l’on fasse attention à rendre l’art accessible aux gens de tous les milieux. Nous ne souhaitons pas encourager une forme d’art ou une autre, mais plutôt soutenir les initiatives innovatrices qui donneront du dynamisme à la vie culturelle. Des jeunes ont des projets intéressants, mais n’ont pas les moyens de les mettre en œuvre.

Comment vous êtes-vous prémunis contre les risques de copinage, qui sont fréquents dans ce genre de démarche ?

Tout d’abord, nous nous sommes assuré de la compétence des personnes recrutées pour gérer le fonds en choisissant Gaëtan Abel, Soorya Gayan, l’ancien directeur de la Culture, Gawtam Soobarah, ainsi que différents officiers des ministères concernés (Finances, etc.). C’est une démarche nouvelle. Nous apprenons aussi en faisant, nul n’est parfait évidemment. Mais nous nous sommes engagés aussi à faire une évaluation des projets avant et après. Le monitoring est conçu pour garantir le plus possible de transparence, et je suis heureux que ce premier exercice n’ait pas suscité de critiques qui soient remontées à mon niveau.

Le premier ministre et moi-même sommes d’accord pour voir la culture de la manière la plus large possible. C’est pourquoi nous avons mis en place le National Award puis le National Arts Fund. Le Premier ministre a beaucoup insisté aussi pour encourager d’avantage l’enseignement des arts dans l’éducation.

Voulez-vous dire que le « Nine-year schooling » encourage l’enseignement des arts ? Il me semble qu’on reste confronté dans les écoles à un manque d’enseignants et de formation dans ce domaine.

Il y a plus qu’une volonté, on essaie de s’en donner les moyens, mais il est prématuré d’en parler à ce stade. Cela prendra du temps. Je souhaite partager deux ou trois choses à ce sujet avec le Premier ministre au moment des prochaines négociations budgétaires.

Vous avez fait sensiblement avancer le projet de statut des artistes. Est-ce que ce dossier passera en lecture à la prochaine rentrée parlementaire ?

Nous attendons Danielle Cliche, une experte de l’Unesco, qui doit venir fin janvier ou début février, pour nous soumettre ses suggestions. Nous avons publié les recommandations retenues pour ce statut. Et puis nous devrions travailler avec les différents ministères et le parquet pour finaliser ce qui deviendra un texte de loi. Il faut savoir qu’il n’existe pas beaucoup de pays qui ont une loi-cadre pour le statut des artistes. C’est la raison pour laquelle l’Unesco même est intéressée par notre projet, car il pourrait servir de modèle pour d’autres pays.

Ce projet a fait l’objet de consultations auprès des artistes à plusieurs reprises depuis deux ans. Quels ont été les enseignements de ces consultations ? Et pourquoi, selon vous, ce statut est-il important ?

Certaines recommandations qui ont été faites au cours de ces consultations ont été incluses dans le dernier budget. Mais là, notre objectif est de rehausser le statut des artistes et de le faire exister. Les raisons de ce projet sont liées au fait qu’à Maurice, la plupart des artistes n’arrivent pas à vivre de leur art. C’est pourquoi il est nécessaire de leur offrir un cadre juridique pour qu’ils soient reconnus comme artistes et qu’ils puissent bénéficier de soutiens pour développer leurs activités. Cette loi est un premier pas pour aider les artistes à avoir un statut économique et social.

Y a-t-il des secteurs artistiques qui sont plus avancés que d’autres dans ce domaine ?

Il y a des professionnels dans tous les domaines artistiques, mais il y en a très peu qui arrivent à être vraiment indépendants.

Pensez-vous que le public perçoive l’art et la culture comme une activité professionnelle à part entière ? On a souvent tendance à y voir un simple divertissement…

Oui et non. Il est vrai que les parents n’encouragent pas forcément leurs enfants à faire carrière dans les branches artistiques. On les incite plutôt à aller vers d’autres métiers, et s’ils ont une passion pour la musique ou la peinture, cela restera un loisir à côté. Mais certains domaines commencent quand même à intéresser plus sérieusement les gens, comme le cinéma par exemple, qui offre plus d’opportunités. Je crois qu’une prise de conscience se développe, y compris au sein de la population.

Lorsque la consultante l’Unesco, Vesna Copic, est venue début 2017 afin de travailler sur le statut des artistes, elle a insisté sur l’idée que le statut était un élément dans un ensemble, qui relève de la politique culturelle du pays. Quels sont les principes qui guident votre politique culturelle ?

Premièrement, cela doit commencer au niveau de l’éducation. Dans un second temps, nous devons pouvoir offrir des opportunités pour les artistes en leur apportant le soutien nécessaire au niveau financier et sur le plan fiscal. Enfin, il faut rendre l’art plus populaire auprès du plus grand nombre.

Les questions liées à l’identité nationale font elles partie de vos préoccupations ?

On réfléchit actuellement sur un projet de troupe nationale. Nous cherchons aussi à encourager les activités qui sont dirigées vers le public, par exemple en allant dans les “shopping centre”, etc. Pour faire connaître différentes formes d’expressions artistiques, la galerie d’art nationale a organisé des ateliers de peinture à Saint-Pierre récemment, puis à travers l’île.

Que souhaitez-vous accomplir avant la fin de votre mandat, donc grosso modo en 2019 ?

Je dois d’abord rappeler que je ne suis arrivé à ce ministère qu’en janvier 2017. J’ai essayé d’y apporter une nouvelle impulsion. Je ne vous cache pas qu’il y avait beaucoup de plaintes. Je suis très heureux que nous ayons pu finaliser la loi sur le copyright. Peu après mon arrivée, des artistes ont annoncé qu’ils allaient boycotter les célébrations du 12 mars. Je ne pouvais pas être considéré comme responsable de cette contestation, et ma priorité a donc été de rétablir une relation correcte avec les artistes. J’ai fait mon possible pour les écouter et les rassurer. Je crois que j’ai réussi dans une certaine mesure à leur faire comprendre que je suis là pour essayer de les aider. On ne peut pas tout faire, mais j’ai la volonté de faire bouger les choses. Nous l’avons fait pour le copyright, avec la mise en place des National Award, de la Cinema Week, et puis nous travaillons sur le statut des artistes. L’assistance financière aux artistes a été réorganisée et augmenté de 25%. Sans oublier bien sûr le National Arts Fund.

Et pour 2019 ?

Maintenant, j’aimerais voir comment réorganiser le ministère des Arts et de la Culture. Il existe depuis 1982 et il y a une perception selon laquelle on s’occupe beaucoup plus de religion que de culture. J’ai essayé de changer cette perception depuis que je suis là. Je ne dis pas que les religions ne font pas partie de la culture, mais la culture est beaucoup plus large que cela. Je souhaite vraiment travailler à encourager les différents types d’art et à redonner toute son envergure au ministère des Arts et de la Culture. Des événements comme la venue ici de la 13e session de l’Unesco aident à développer cette dimension d’ailleurs.