C'est parce qu'elle croit dans l'éducation que jennifer envoie ses enfants tous les jours à l'école

Quand on vit sous un toit en tôle usée, qui tient encore grâce à des poutres en bois quasiment pourries, où l’électricité et l’eau courante ne sont pas une réalité, l’on se dit que dans ces foyers, le temps s’est arrêté, il y a 50 ans ! À Olivia, nous avons rencontré des mères de famille vivant dans des logements précaires, sans sanitaires. Elles vaquaient à leurs occupations, tout en rêvant à une meilleure vie…

“Un rêve ?”, répète-t-elle en s’accordant quelques secondes de réflexion. Géraldine Ferdinand, 42 ans, sans emploi fixe, esquisse un léger sourire. Laissant sa tête caresser le rideau en dentelle qui sépare les deux pièces de son logement, elle répond : “Mo ti pou kontan gagn enn lakaz. Apre, enn televizion pou mo kapav get fim.” On lui dit qu’il est normal qu’elle veuille d’une maison décente pour vivre dans de meilleures conditions. Si elle avait un souhait rien que pour elle, en tant que femme, quel serait-il à l’instant même ? Géraldine Ferdinand ne change pas d’avis : “J’aimerais avoir une télévision.”

Mais même si le désir de Géraldine Ferdinand se réalisait, elle ne pourrait apprécier sa télé.

Géraldine vit sans eau courante et sans électricité. C’est à la rivière du village qu’elle fait tous les jours sa lessive et sa vaisselle

Chez elle, il n’y a pas d’électricité. Aucun de ses six enfants (âgés de 26 à 15 ans) et neuf petits-enfants n’ont jamais connu une ampoule électrique dans le logement précaire de Géraldine Ferdinand. Ni l’eau courante. La télévision, c’est chez les autres que Géraldine Ferdinand et les siens l’ont regardée. “Sa fer mwa kiksoz. Mo ti’a kontan ki enn zour mo kapav asize kot mwa get enn ti fim”, poursuit la chef de famille.

“Tou le zour mo leve sink-er”.

Comme certaines habitations en bois et en tôle qui se trouvent coincées dans des allées non loin de Cité d’Olivia, celle de Géraldine Ferdinand a été construite sur des terres qui ne lui appartiennent pas. Et comme chez les autres, les poutres en bois et la tôle ont connu l’usure. Chez les Ferdinand, il n’y a pas d’eau courante; en revanche, la pluie s’infiltre à la moindre occasion.

On est jeudi. Un jour ordinaire pour ces femmes que nous rencontrons. Ce sont elles qui le font comprendre. “Tou le zour mo leve sink-er, mo fer dite, mo okip lakaz, mo al lav linz ek lasiet larivier, mo koz koze…”, confie Géraldine Ferdinand. Un peu plus loin, dans la même impasse, un balai coco à la main, Jennifer, 33 ans, s’empresse de “netway inpe avan lapli tonbe”. Ce jour-là, le temps capricieux, les nuages gris et les averses inquiètent les femmes. Ce qui se passait au même moment ailleurs – les drames et les trames politiques, les achats controversés de la Présidente, les travaux liés au Metro express, les 50 ans de l’indépendance… tout cela n’avait que peu, voire pas d’intérêt pour elles. Leur préoccupation : que leur logement tienne encore debout et ne cède pas aux prochaines intempéries.

Ça y est, le ciel s’est assombri et il pleut des cordes. L’eau commence à s’infiltrer par le toit d’une des trois pièces de Jennifer. Elle y pénétrera par d’autres voies. Jennifer, maman de cinq enfants, âgés de 11 à 1 an, y est habituée. Mais comme l’attestent la propreté et l’ordre qui règnent chez la jeune femme, elle s’empresse d’installer des récipients pour éviter que l’eau ne tombe sur le sol de la maison. Elle ne laissera jamais l’eau salir sa maison.

Comme le lauréat de Triolet.

Tout comme elle ne laissera jamais ses enfants s’absenter de l’école sans raison valable. “Même quand il m’arrive de ne pas pouvoir leur donner un repas avant qu’ils n’aillent à l’école, je les y envoie, car ils ont à manger là-bas. L’éducation est la clé de la réussite. L’autre jour à l’église, le prêtre nous a parlé de ce lauréat qui habite Triolet et dont le père est maçon et la mère cleaner. Cela me donne de l’espoir”, confie Jennifer.

Déscolarisée à l’âge de 14 ans, cette dernière est devenue mère de famille nombreuse et ne travaille pas. Elle compte sur l’allocation qu’elle perçoit pour ses enfants pour subvenir à leurs besoins, et le revenu aléatoire de son mari, maçon, pour faire bouillir la marmite et parfois payer les factures. Il y a quelque temps, ce dernier a pu acheter de la tôle et d’autres matériaux pour agrandir la maison.

Géraldine Ferdinand est rentrée à temps de la rivière du coin où elle se rend tous les jours pour faire la lessive et la vaisselle. “Kouma mo trouv lapli koumanse mo’nn degaze, tansion delo monte.” Ce jour-là, elle est accompagnée de ses filles, dont une adolescente. Ce serait dans une poubelle publique à la rivière que Géraldine Ferdinand se débarrasse de certaines ordures ménagères, y compris les couches de sa mère, 70 ans, paralysée. Depuis le décès de son époux, il y a quatre mois, la dame âgée partage le logement de sa fille. Dans cette maison exiguë où un vieux lino recouvre le sol en terre tassée, il n’y a ni toilettes ni salle de bains. “Mo al kot mo tifi”, confie Géraldine.

“Mo’nn reisi aste enn frizider”.

À cause de la pluie, Prisca, 32 ans, a dû interrompre la récolte des “pistaches”, dans un potager non loin de sa maison. Pendant qu’elle s’y trouvait, sa fille Seane, 15 ans, déscolarisée, regardait la télévision en compagnie d’une autre adolescente, 14 ans. Seane est une des sept enfants de Prisca. L’aîné, 18 ans, ne vit pas avec elle. Le benjamin, 4 ans et demi, ne va plus à la maternelle. Comme Seane avait pris pour habitude de changer d’itinéraire à la sortie du collège, sa mère a décidé de la garder à la maison. Depuis, la jeune fille lui donne un coup de main dans la vente des “pistaches grillées”. Ce commerce lui a permis de faire un peu de progrès. “Mo’nn reisi aste enn frizider ek sofa segonn me”, dit-elle.

Sa maison est une vraie passoire lorsqu’il pleut. Prisca raconte que c’est son mari qui est à l’origine de son petit commerce. D’ailleurs, ce jeudi-là, elle ne se rendra pas à son point de vente. Sa fille s’en chargera. Prisca doit rendre visite à son mari, hospitalisé. Depuis que celui-ci est tombé malade, c’est elle qui a pris la relève. “À nos débuts, c’était la galère ! Il m’est arrivé de rentrer à la maison avec seulement Rs 150 après une journée de travail. Aujourd’hui, je ne touche pas une fortune, mais j’ai de quoi m’acheter à manger. Ce qui est certain, c’est que mes pistaches, avec ma signature bonnto, se vendent bien. Mo pistas inn vwayaze, inn al partou. Mwa mo ankor lamem !”