Des familles en situation de précarité économique improvisent pour être connectées à l’eau, celle-ci étant encore inaccessible à de nombreux foyers mauriciens. Sans salle de bains, la toilette des petits se fait en plein air

L’île Maurice s’est engagée dans un sprint pour ne pas rester en marge du développement infrastructurel. Mais entre-temps l’écart entre les mieux lotis et les plus démunis se creuse sans qu’on ne réalise que dans ce pays où poussent des bâtiments en une nuit, des enfants grandissent encore dans des maisons en tôle rouillée, sans électricité et eau courante.

Jusqu’à récemment, Nathalie, 10 ans à peine, prenait son bain tous les jours à l’extérieur de sa maison. À la tombée de la nuit, quand l’obscurité envahissait la cour, la fillette se lavait rapidement devant le palier de la maison en tôle où elle vit avec sa mère, Mary, et son frère, un adolescent de 17 ans. Pour des raisons de logement, la famille a emménagé chez des proches. La quarantaine, Mary explique que sa maison ne disposant pas de salle de bains ni de toilettes, elle n’a d’autre choix que de se laver elle aussi en plein air.

La maison est entourée d’habitations précaires également, toutes construites sur les terres de l’État. Mais depuis quelques années, la situation des occupants a été régularisée. Mais pas leurs conditions de vie. « Kan nou begne personn pa trouv nou, parski isi pena lalimier. Aswar fer nwar partou », explique Mary. Située sur une terre en pente et loin de la route principale animée par les passages incessants des véhicules, la localité où vit Mary et son voisinage n’est pas visible des passants. D’ailleurs, la précarité et tous les problèmes et fléaux qui en résultent sont une problématique invisible pour la majorité des foyers mauriciens qui ne sont pas en marge d’une société qui se veut dynamique.

Tandis que les grands chantiers qui vont laisser place à d’importantes infrastructures dans quelques années nous rappellent à quel point le pays tient à son image d’État moderne, une frange de la population vit encore dans des conditions où les besoins les plus basiques leur sont inaccessibles.

Du Morne à Olivia

Malheureusement, aucune étude n’a été faite pour quantifier le nombre de familles qui ne sont pas connectées à l’électricité ou l’eau. Quand on sait qu’il y a des enfants qui n’ont jamais vu une ampoule électrique chez eux, il faut croire aussi que beaucoup d’autres ne peuvent s’offrir un loisir aussi simple que  regarder des dessins animés pendant cette période de vacances scolaires. Il y a deux semaines, des familles vivant en situation de précarité dans d’anciennes longères de Chebel ont vu leur connexion à l’électricité coupée. Le Central Electricity Board ne souhaitait plus pourvoir cette commodité de base à des habitations qui ne disposent pas des normes de sécurité requises, nous a-t-on expliqué.

À l’heure où Maurice s’apprête à poser les rails du Metro Express, de nombreuses familles n’ont pas accès à l’eau potable, certaines se fiant essentiellement à l’eau de la rivière de leur localité pour les tâches du quotidien ou encore se laver et préparer leur repas. « Kan ena gro lapli ou bien kan ena inondasion, nou kontan pou larivier. Nou kapav gagn delo pou fer louvraz, lave lasyet  » confie Linda, une habitante du Morne, privée d’eau courante. Du Morne à Olivia en passant par Roche-Bois, des mères de famille partagent des contraintes d’un autre temps.

Drogue, grossesse précoce

Selon, Edwige Dukhie, travailleuse sociale de Roche-Bois et coordinatrice de programme à l’Action Familiale, la pauvreté et ses corollaires sont une « réalité que nous ne voulons pas voir. » Cette dernière, qui compte plus de 40 ans de travail social, s’explique en précisant que beaucoup de Mauriciens ne connaissent que la partie développée du pays. Et ce, sans chercher à comprendre ce qui se passe dans l’arrière-cour de l’île. Il y a notamment la crise du logement, et elle frappe fort.

« Le droit au logement pour les plus nécessiteux de la société est une des plus grandes problématiques du moment. » Mais, fait-elle remarquer, l’attribution d’un toit actuellement se fait non seulement au compte-gouttes, mais sans accompagnement. Ce qui explique l’échec de certains projets de relogement, avec pour conséquence une amplification des fléaux sociaux, principalement la toxicomanie, dont les drogues dures.

L’agression mortelle du petit Ritesh Gobin, 11 ans, le week-end dernier, interpelle particulièrement ici. L’enfant et sa jeune sœur de neuf ans se trouvaient à l’extérieur de la cellule familiale et fort tard quand le drame s’est produit, sur un fond d’alcool. À Gros Cailloux où il vivait dans une maison sociale, il n’y a jamais eu de suivi auprès des familles après leur installation. Idem à La Valette, où l’on sait que le premier village intégré du pays qui devait être une référence dans la région est devenu un repaire de drogués. Par ailleurs, alors que le système éducatif est entré de plain-pied dans une réforme qui a pour ambition « de rendre l’école agréable » et combattre l’échec scolaire, il y a encore des enfants en marge de l’éducation. Et les 2 000 cas de grossesse précoce en quatre ans attestent de cette réalité.

Si l’on se base sur les chiffres officiels, il y aurait 11 222 familles qui seraient en situation de vulnérabilité économique. Celles-ci, dont le revenu mensuel ne dépasse pas Rs 9 520, comptent sur les Empowerment Schemes du Social Register of Mauritius (SRM) pour sortir de l’assistanat. Or, le 12 dernier, le Cabinet a entériné la décision d’étendre le contrat social entre le ministère de l’Intégration sociale et les bénéficiaires des différents programmes de soutien du SRM jusqu’au 30 juin 2020. Cette décision a été prise parce que, deux ans après la mise en place du SRM — dans le cadre l’application de la du Plan Marshall pour lutter contre la pauvreté —, les foyers ont encore besoin de soutien financier et matériel.

Toutefois, sans une vraie évaluation et l’impact des programmes, le contrat social entre les familles vulnérables et les autorités est voué à d’autres renouvellements. La responsabilisation des bénéficiaires est primordiale dans les interventions pour éviter la culture, bien ancrée, de l’assistanat.


Edwige Dukhie (travailleuse sociale) :  « Des parents en précarités sont les drop outs du CPE pour qui on n’a rien fait »

Edwige Dukhie est coordinatrice de programme à l’Action Familiale et compte 47 ans de travail social à Roche-Bois, où elle a contribué à la fondation du Mouvement pour le Progrès de Roche-Bois. Ancienne parent médiatrice de la Zone d’Éducation Prioritaire, Edwige Dukhie veut plus que jamais se consacrer au travail social, car elle reste convaincue que l’éducation est la solution de la plupart des grandes problématiques de la société.

l 2 000 cas de grossesse précoce en quatre ans, donc 500 filles-mères en moyenne chaque année. Ce chiffre reflète-t-il la réalité ?

Les chiffres sont non seulement en dessous de la réalité, mais depuis quelques années déjà, il y a un phénomène associé à la grossesse précoce qui m’interpelle. Il s’agit d’adolescentes de 13-14 ans déscolarisées, enceintes ou qui ont déjà eu leur bébé qui vivent en concubinage avec leur compagnon chez les parents de celles-ci, et avec l’approbation de leurs parents. Cette situation est vécue comme une pression pour les parents, ils préfèrent héberger le couple, ne pas en parler ouvertement pour éviter que le concubin, qui lui a généralement entre 18 et 20 ans, n’ait des ennuis avec la justice. Ce phénomène n’est pas propre qu’aux familles pauvres. On le retrouve aussi dans des milieux au-dessus du seuil de pauvreté. Le concubinage et la grossesse précoce ne sont plus des problèmes pour des familles. Elles les ont normalisés.

l Pourquoi de nos jours des parents déscolarisent-ils encore leurs enfants à l’âge de 13 ans ?

Si c’est à cause de la pauvreté, c’est parce que la notion de priorité en milieu précaire est relative. Kan bizin trouv kas gramatin pou aste manze pou tanto, l’éducation n’est pas en première position sur votre liste de priorités. Par manque d’information, il y a des familles qui n’ont toujours pas de vision à long terme. Elles n’ont pas inculqué à leurs enfants l’idée qu’ils puissent rêver et atteindre leurs rêves. À peine sorties de l’enfance, ces filles démarrent une vie d’adulte. Il y aussi le fait que des enfants ne s’adaptent pas au système scolaire parce qu’ils n’arrivent pas à suivre le programme académique et que cela les empêche d’aimer l’école. Face au rejet de l’école par l’enfant, les parents abdiquent.

l L’école est obligatoire jusqu’à l’âge de 16 ans. La loi prévoit une amende allant jusqu’à Rs 10 000 et une peine d’emprisonnement n’excédant pas deux ans…

Il y a la loi et sa mise en pratique ! Qui va demander à un enfant pourquoi il est dans la rue et non en classe ? Qui va obliger ses parents à l’envoyer à l’école ? On a trouvé une stratégie pour encourager la présence scolaire à travers les allocations financières. Toutefois, est-ce que certains parents sont conscients de l’importance de l’éducation ? Pourtant, comparé à d’autres pays africains, l’accès à l’éducation à Maurice est facilité par l’État à travers la gratuité et une palette de programmes. Mais dans la réalité, il y a encore des parents pauvres qui cèdent dès que leurs enfants leur disent qu’ils ne veulent pas aller à l’école.

l Qui doit prendre en charge l’éducation des familles ?

C’est un aspect qui doit être réglé. D’un côté, il y a des enfants qu’on prend en charge pour qu’ils progressent, et de l’autre, il y a leurs foyers et leur environnement, qu’ils retrouvent à la fin de l’école et où les bases ne sont pas solides. Pour un enfant, les normes se trouvent de facto dans sa maison. Si nous voulons encadrer un enfant, un travail social en parallèle avec les parents est inévitable. Nos écoles ont besoin davantage de travailleurs sociaux pour faire le pont entre elles et les parents.

l De manière générale, les cellules familiales ciblées quand ontparle de précarité sont composées de parents âgés entre 30-50 ans. Qu’est-ce qui leur a échappé pour être aussi démunis face à leurs responsabilités parentales ?

Pendant de nombreuses années, on a tiré la sonnette d’alarme sur le sort des recalés du Certificate of Primary Education. On se posait des questions sur l’avenir des enfants qui se retrouvaient dans ces fameux 40% d’échecs. Si on se demande où ils sont aujourd’hui. Eh bien ce sont ces parents qui ont la trentaine, la quarantaine dont vous parlez. Ils ont été laissés sur le pavé, à l’époque où on allait à l’école jusqu’à 12 ans. Ces parents des foyers en précarité ne sont autre que ces drop outs du CPE pour lesquels, malheureusement, on n’a rien fait et dont on s’inquiétait. Ils n’ont pas connu le secteur prévocationnel de la réforme qui est arrivé  beaucoup plus tard. Entre-temps, on se demandait : Ki pou fer ? Mais rien n’a été fait pour eux. Pour rattraper le coup et régler les problèmes sociaux, il nous faut travailler avec leurs enfants. Par la même occasion, ce sont eux qui vont éduquer leurs parents.

Propos recueillis par Sabrina Quirin