« Toutes les blondes sont idiotes »

JOSEPH CARDELLA

S’il y a quelque chose qui est universel, que l’on retrouve chez tous les hommes, d’où qu’ils viennent, ce sont les préjugés. Il y a les préjugés individuels et aussi les préjugés collectifs. Dans les deux cas, ils sont très résistants. Ils ont du mal à changer, et, ce qui est incroyable, c’est qu’ils s’adaptent dans les différentes sociétés qui les cultivent. Car un préjugé, ça se cultive, et si nous y mettons du savoir-faire, de l’attention, de la nuance et de la patience, il peut même prendre l’apparence de la vérité (scientifique, religieuse, etc.). Mais au fait, qu’est-ce qu’on entend par préjugé ? On peut tout d’abord dire que c’est une idée accompagnée d’un jugement pré-établi sur quelque chose de précis, et qui a des effets. Par exemple l’idée que toutes les « blondes sont idiotes», même si on n’y croit pas vraiment, ou alors on y croit durant quelques instants, le fait que cette idée soit répétée dans le temps à plusieurs reprises, cela prend l’allure d’une vérité, sans que beaucoup ne s’en aperçoivent. Une majorité de gens vont considérer cette idée comme vraie, alors que d’autres vont être conscients qu’ils sont sur un terrain mouvant, et qu’il n’y a rien de stable et de certain dans cette proposition, qu’il sentent donc poindre ici le préjugé ou le stéréotype.

Le préjugé, fruit du langage

Mais on peut aller plus loin et parler du langage même. Le langage est performatif, c’est-à-dire que le fait de dire quelque chose va faire exister la chose. Par exemple lors de la cérémonie de mariage, le simple fait de dire « oui » à la question qui est posée par le prêtre… fait exister le mariage. Ce qui signifie qu’à partir de la prononciation de ce « oui », on peut dire qu’on est « réellement » marié. Le langage a donc cette capacité de faire exister ce qu’il dit. Et le préjugé a cette force incroyable qu’il va faire exister avec intensité ce qu’il dit sur un individu ou sur un groupe. Et comme son nom l’indique, l’attitude de celui qui utilise un préjugé, (dont il ignore, la plupart du temps, que c’est un préjugé), va avoir pour effet qu’il va juger avant (pré-) de pouvoir se faire une idée plus précise sur la personne ou le groupe avec qui il à faire.  Dans notre vie quotidienne, il est difficile de ne pas avoir de préjugés, car ils « rythment » nos rapports avec les autres. La logique pour le combattre n’intervient pas vraiment ici, car pour beaucoup d’entre nous, il est spontané et semble avoir ses effets. Soit le préjugé suivant : « Les femmes conduisent mal ». Certains vont dire que c’est vrai, car ils l’ont observé. Or, ce qu’ils ignorent, c’est le fait de dire et de croire ce genre de choses qui va faire exister la « réalité » que les femmes conduisent mal. Il suffirait, pourtant, de faire une étude rationnelle, et de montrer, avec chiffres à l’appui et autre analyse, que les femmes ont moins d’accident que les hommes, qu’elles sont plus prudentes que ces derniers, etc. Mais la force du préjugé, c’est qu’il fait fi du travail de la rationalité : il fonctionne en roue libre.

La lutte contre les préjugés 

Aussi étrange que cela puisse paraître on peut dire que la philosophie, dès ses débuts, a eu à faire avec les préjugés. Elle s’est même instituée comme étant la discipline qui allait combattre les préjugés. Socrate lui-même va l’affirmer en disant que tout ce qu’il sait, c’est qu’il ne sait rien. Il va ériger l’ignorance qui se sait ignorance comme point de départ à toute recherche philosophique. L’ignorance qu’il prône est un savoir. Le préjugé, lui, nous emprisonne, nous ralentit, nous fait prendre les mauvaises voies, nous obstrue le regard. Les préjugés sont, pour Socrate, des formes de croyances qui nous empêchent de connaître et d’accéder à la vérité. Le préjugé consiste à croire savoir ce que l’on sait. Pour connaître ce que c’est que savoir, Socrate va enquêter en allant voir plusieurs savants dans les domaines différents dans sa Cité d’Athènes, et en les écoutant attentivement, il se rend compte que ces « experts » croient savoir, alors qu’en réalité ils ne savent pas. Non pas qu’ils se trompent sur l’objet de leur connaissance, mais le savoir, tel que ces savants l’envisagent (et dotés d’une connaissance aboutie et quasi-fermée dans leur domaine respectif), est comme fixé une bonne fois pour toutes. Or le savoir dont parle Socrate se résume ainsi : « Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien, tandis que les autres croient savoir ce qu’ils ne savent pas ».