Un carburant vert, inventé au Québec à partir de graine de moutarde, pourrait révolutionner le transport aérien.

Un premier vol commercial propulsé par ce nouvel agrocarburant a traversé l’océan Pacifique, dimanche 29 janvier 2018, avec plus de 200 personnes à bord. Le Canada fait figure de leader dans le domaine.

Le vol de dimanche entre Los Angeles et Melbourne, en Australie, a pris près de 15 heures pour parcourir 13 000 kilomètres, et il est le moins polluant de l’histoire sur une telle distance.

Le carburant de l’avion, majoritairement à base de pétrole, a été mélangé à 10 % avec un biocarburant inventé par la compagnie Agrisoma, de Gatineau. Un premier pas qui ouvre la voie à une avancée considérable pour réduire la pollution croissante de l’industrie aérienne.

On pourrait facilement atteindre une réduction de 80 % des gaz à effet de serre émis par les avions.

Le vol Los Angeles-Melbourne s’est faite avec un Boeing 787-9 Dreamliner de la compagnie australienne Qantas. « Il n’y a pas d’enjeux de sécurité ou de performance », affirme Steven Fabijanski. Le biocarburant fonctionne aussi bien que les autres carburants.

Pour le moment, l’industrie aérienne limite la part de biocarburant qu’un avion commercial peut contenir.« Ce serait possible de faire du 100 %, dit Andrée-Lise Méthot. Mais il n’y a pas encore assez de biocarburant sur la planète pour le faire.»

En 2012, une première mondiale avait déjà été réalisée au Canada. Un petit avion avait volé entre Montréal et Ottawa rempli à 100 % de biocarburant à base de carinata. Le gouvernement fédéral avait collecté des données et conclu que l’avion avait émis moitié moins d’aérosols et de carbone noir, en plus de réduire les particules émises de 25 %.

Graines de moutarde carinata.

Cette petite graine de Moutarde pourrait changer le transport aérien

La moutarde carinata est une plante oléagineuse qui contient beaucoup plus d’huile que d’autres plantes comme le canola, à laquelle elle ressemble. La carinata n’étant pas comestible, elle n’entre pas en compétition avec la production alimentaire. Cela évite de reproduire les effets néfastes de la production d’éthanol qui réduisait les cultures de céréales alimentaires.

« Il ne faut pas qu’on produise de l’énergie en utilisant des terres qui sont destinées à nourrir les gens », prévient Andrée-Lise Méthot, la fondatrice et associée directeure de Cycle Capital Management, une firme d’investissements dans les technologies vertes qui s’implique dans le projet.

Agrisoma a aussi créé différentes variantes de la semence pour s’adapter à la région du monde où elle est cultivée. Elle peut pousser partout. « En Amérique du Sud, on la fait pousser l’hiver, quand on ne peut pas faire pousser d’autres plantes, comme le soya », explique le PDG d’Agrisoma, Steven Fabijanski.

Par ailleurs, une fois l’huile extraite, les résidus de la graine constituent une source de protéines alimentaire pour le bétail. Rien n’est donc perdu.

Le cofondateur d’Équiterre, Steven Guilbeault, juge « intéressante » l’utilisation de cette semence, qui n’est pas un OGM (organisme génétiquement modifié) : «On utilise des bandes riveraines ou des terres marginales, pas assez bonnes pour l’agriculture intensive. En plus, ça peut offrir un revenu supplémentaire aux agriculteurs ».

Le trafic aérien doublera d’ici 2030

Chaque jour, dans le monde, huit millions de passagers s’assoient dans un avion.Plus de 3 milliards de passagers s’envolent chaque année. Ils seront 7 milliards dans moins de 20 ans. Le ciel est de plus en plus encombré… et pollué.

L’industrie aérienne rejette près de 800 millions de tonnes de CO2 par année, soit plus que tout le Canada (550 millions de tonnes).« De plus en plus de compagnies vont ajouter des biocarburants », croit le PDG d’Agrisoma.

L’industrie aérienne, réunie à Montréal en 2016, s’est engagée à devenircarboneutre à partir de 2020 et de réduire de moitié ses émissions d’ici 2050.

C’est la compagnie australienne Qantas qui s’est entendue la première avec la québécoise Agrisoma. Cette dernière aurait aimé s’associer à Air Canada, mais elle n’a pas pris part au projet, déplore Andrée-Lise Méthot.

De son côté, la porte-parole d’Air Canada, Isabelle Arthur, répond par courriel qu’il est « regrettable qu’Agrisoma ne puisse actuellement raffiner ses huiles dérivées de carinata […] au Canada ». Les cultures et la production se font en effet surtout à l’étranger.

La compagnie Air Canada ajoute qu’elle participe à différents projets de recherche dans le domaine des biocarburants et qu’elle en utilisera dans le futur.Agrisoma devrait bientôt annoncer des partenariats avec d’autres compagnies aériennes.

Pour le moment, seuls deux aéroports dans le monde, Oslo (en Norvège) et Los Angeles, ont les équipements pour remplir un avion en biocarburant. Mais d’autres sont en train de s’en donner les moyens. Un projet est en élaboration à l’aéroport de Montréal depuis 2016 pour y installer une première chaîne d’approvisionnement canadienne en biocarburant. Air Canada participe au projet.

Les gouvernements surveillent de près cette évolution technologique. Le ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles du Québec, Pierre Moreau, sera d’ailleurs sur place à Los Angeles, dimanche, pour assister au décollage de l’avion.

(Source:Un texte de Thomas Gerbet, avec la collaboration d’Hugo Lavallée – Radio Canada)