Le gouvernement vient de bénéficier d’une ligne de crédit de Rs 18 Mds de l’Inde, qui a déjà accordé au pays plusieurs millions de roupies dans le passé. Ce prêt, assure-t-on, « n’aura pas d’impact négatif sur nos dettes ». Qu’en pensent les analystes du secteur financier ? Économiste et ancien directeur de la MEF, Azad Jeetun dit « ne pas voir de problème si on prend un prêt », pour autant cependant que l’on l’utilise « de manière productive ». Selon lui, « on peut obtenir une ligne de crédit de l’Inde, de la France ou de l’Angleterre, mais tout dépend de l’utilisation qu’on en fait pour la rentabiliser afin de rembourser le prêt ». Un autre éminent économiste, qui préfère garder l’anonymat, estime que « les critiques sur les risques d’endettement du pays sont un peu exagérées ». Faisant ressortir les désavantages de cette ligne de crédit, il dit juger mieux « d’emprunter avec l’Inde à un taux d’intérêt peu élevé que d’aller emprunter sur le marché international ».
Suite à l’annonce de cette ligne de crédit d’une aussi grande valeur de l’Inde, des appréhensions ont été émises de part et d’autre quant aux risques d’endettement sur le pays et sur la génération future. « Je ne vois rien de mal dans un tel prêt », affirme toutefois l’économiste Azad Jeetun. Cependant, poursuit-il, « quand on a pris un tel prêt de l’extérieur, il faut l’utiliser dans des projets qui sont susceptibles de contribuer au développement du pays, à sa croissance et faire de sorte que les industries fonctionnent mieux en produisant plus et en exportant ». Il ajoute : « On peut avoir une ligne de crédit de l’Inde, de France ou d’Angleterre, mais tout dépend de l’utilisation que l’on en fait pour la rentabiliser. » Selon l’ex-directeur de la MEF, il ne faut pas oublier qu’il faut rembourser cet argent. « Donc, il faut bien l’utiliser en renforçant les infrastructures du pays et en s’assurant que les projets que cet argent financera soient bien viables. » Par ailleurs, si le prêt en lui-même ne comporte « rien de mal » à ses yeux, pour mieux se prononcer sur cette aide sollicitée de l’Inde, « il faut savoir quels sont ces projets ». Il poursuit : « Il faut aussi connaître quel est l’accord établi entre les deux pays. » Ce qui n’a, pour l’heure, pas été dévoilé.
Pour notre autre économiste réputé, qui a beaucoup travaillé dans le secteur financier à l’étranger comme à Maurice, mais qui a préféré partager son opinion sous le couvert de l’anonymat, « les critiques sur la question d’endettement sont un peu exagérées ». S’il est bien vrai, dit-il, que notre ratio d’endettement est « assez élevé d’après la définition internationale, si vous lisez le dernier rapport de Moody’s, ce n’est pas grave si on maintient ce ratio à ce niveau ». Il explique : « Une ligne de crédit de l’ordre de USD 500 millions représente 4% du PIB environ. Ce qui veut dire que le ratio d’endettement pourrait atteindre 70%, ce qui est assez élevé. Toutefois, une ligne de crédit ne sera pas déboursée tout de suite, mais sur trois ou quatre ans, voire même cinq, car il faut qu’on soit prêt pour importer des équipements et des services de l’Inde. Donc, tout cela prendra du temps. Ce n’est que dans cinq ans que le taux atteindra 70%. Il y aura une progression graduelle de notre “debt ratio”. Le gouvernement peut prendre des mesures pour réduire le déficit budgétaire. »
Cet analyste du secteur financier énumère ce qui représente, selon lui, « les avantages » de ce prêt. « C’est une ligne de crédit concessionnelle. Donc, le taux d’intérêt est la moitié peut-être par rapport au marché international. Aussi, on a sept ans avant de payer le capital. Il ne faut donc pas se concentrer sur les dettes. Entre-temps, si le fonds est investi dans des projets qui consolideront les infrastructures et augmenteront la croissance, le PIB augmentera. Deuxièmement, c’est un prêt concessionnel et il est mieux d’emprunter de l’Inde que sur le marché international », estime-t-il. Les aspects plus négatifs, selon lui, « c’est qu’il s’agit d’un “tight credit loan”». Ce prêt, dit-il, « est lié à la condition selon laquelle il faut absolument avoir recours à des contracteurs et des services indiens ». Or, « ce n’est pas sûr que la technologie de l’Inde soit la meilleure ». Il poursuit : « Deuxièmement, ces services sont peut-être plus chers que ceux qu’on aurait pu obtenir d’un autre pays. Donc, on sera amené à faire un sacrifice alors qu’on aurait pu chercher la meilleure technologie mondiale à un prix compétitif. Il faut faire la balance. » Quand on pèse le pour et le contre, ajoute-t-il, « on doit se demander ce qui compte ». Et de poursuivre : « Nous sommes un pays à revenus moyens. Qu’est-ce qui importe le plus ? D’avoir de l’argent à meilleur marché ou des technologies à meilleurs prix ? Moi, je dis chercher de l’argent à bon marché. Si on est pauvre, on n’a pas le choix. La priorité, c’est l’argent. »
Quid du projet de métro express ? Notre interlocuteur considère qu’il « n’y a pas suffisamment d’études concluantes » pour se faire une opinion. « Ce serait mieux si le gouvernement demandait à l’organisation singapourienne de continuer dans ses études pour déterminer si le projet vaut la peine économiquement. Les informations dont on dispose jusqu’à l’heure ne nous permettent pas de conclure si c’est à l’avantage de Maurice. Cela apparaît plus comme un projet prestigieux et moderne. Ce n’est pas suffisant comme argument. Il faut que ce soit avantageux économiquement », explique-t-il. Et d’ajouter : « Il n’y a pas une seule étude qui a été publiée sur l’impact économique de ce projet, contrairement à l’ancien gouvernement. Il faut une étude sérieuse. Or, là, on se lance un peu à l’aveuglette et on se limite à l’Inde pour fournir le design. Ce n’est pas sûr que les firmes indiennes soient à la pointe pour le projet que l’on envisage car il y a plusieurs types de métro. Pour les besoins des Mauriciens, ce n’est pas sûr que la technologie indienne soit la meilleure pour nous. »  
À présent que le pays a bénéficié d’un montant aussi important de l’Inde, la population peut-elle aspirer à un bon budget ? Notre économiste attire l’attention sur le « déficit budgétaire assez élevé ». L’argent, c’est un prêt. « Il faut le repayer. Ce n’est pas un don. Il faut voir le déficit budgétaire. C’est cela qui détermine une évaluation du budget. Est-ce qu’on n’est pas en train d’encourir des déficits trop élevés ? Si on continue à avoir des déficits budgétaires élevés, on va aller vers une crise économique. »
Brossant en dernier lieu un constat de la situation économique actuelle du pays, l’expert en économie souligne que « la croissance stagne en dessous de 4% ». Il affirme qu’il « faut l’augmenter ». Aujourd’hui, la croissance est poussée par la consommation tandis qu’elle « devrait l’être par l’exportation et les investissements ». Comment améliorer la situation ? Il explique : « Il faut réorienter les investissements du secteur immobilier et de l’exportation. Il faut les diversifier. La moitié de nos investissements extérieurs proviennent de l’immobilier. C’est bon, cela fait partie du portefeuille d’investissement, mais nos exportations sont en train de chuter. Il faut continuer à maintenir les efforts envers l’exportation et régler le problème des déficits extérieurs. Par ailleurs, augmenter la productivité. »