Plutôt que de « gaspiller notre temps oisivement à attendre quand nous sortirons de prison », Jerry Lai Cheong King et Eshan Dotip, jeunes quadragénaires, incarcérés depuis un peu plus d’une décennie, ont opté pour l’éducation. En août 2013, ils décrochèrent chacun une bourse d’études pour entamer une BSc en management, de la Open University of Mauritius. À un semestre de la fin de leurs études, ces deux détenus se sont vus remettre leurs attestations des mains de la ministre de l’Éducation, Leela Devi Dookun-Luchoomun, ce jeudi 19. Présents pour l’événement, les parents de Jerry Lai Cheong King et Eshan Dotip étaient émus aux larmes…
Jerry Lai Cheong King et Eshan Dotip sont « prêts pour le dernier furlong ! » Yeux pétillants, débit posé et précis, même quand l’émotion les gagne, ces deux jeunes quadras, en costume et cravate, cachaient avec peine leur joie quand leurs noms ont retenti au micro, les invitant à récupérer leurs attestations des mains de la ministre Dookun-Luchoomun. C’était jeudi après-midi, à la Training School de la prison de Beau-Bassin, dans le cadre d’une cérémonie de remise de certificats à 30 officiers de la prison ainsi que des détenus. Jerry Lai Cheong King et Eshan Dotip sont, quant à eux, les deux premiers détenus de toute l’histoire de la prison à Maurice à avoir décroché des bourses de la Open University of Mauritius, qui sont en voie de réussir brillamment leur BSc en management, avec spécialisation en marketing. « Ce dernier semestre, confient les deux boursiers de la Open University of Mauritius au Mauricien, est vraiment une rude épreuve : dissertations, mise en application de tout ce que nous avons appris durant ces deux dernières années, développer une approche de « critical thinking » envers les thématiques enseignées… Ça ne va pas être une partie de plaisir ! »
En juin 2016, Jerry Lai Cheong King et Eshan Dotip mettront un point final à leurs études universitaires. L’aventure a commencé en août 2013 (voir plus loin) quand les deux détenus décrochèrent des bourses d’études de la Open University of Mauritius. « Les débuts ont été relativement difficiles », concèdent-ils d’une même voix. Ce que confirme, à son tour, le Commissaire des Prisons (CP), Jean Bruneau : « reprendre des études, à 40 ans, alors qu’on a quitté les bancs des établissements scolaires depuis des lustres, c’est déjà une grande épreuve. Jerry et Eshan n’ont pas été épargnés, en cela. Cependant, ils y ont mis beaucoup d’efforts, de bonne volonté et de « commitment ». Leur détermination, couplé aux soutien qu’ils ont eu de leurs proches et familles, les ont beaucoup aidés à ne pas baisser les bras. » Pour leur part, Jerry Lai Cheong King et Eshan Dotip soutiennent que « effectivement, dans les premiers moments, on ne voyait que les obstacles, le côté négatif des choses… Mais avec l’encouragement de nos familles, qui sont restés soudés à nos côtés — pas les « camarons » qui nous ont abandonné en cours de route, ainsi que la présence des officiers de la prison, nous avons repris du courage. C’est comme cela que nous avons pu nous donner à fond. Fort de tout ce soutien autour de nous, nous n’avions aucune excuse de ne pas réussir… »
L’avenir s’ouvre à nous…
Et pour cause, « les résultats de Jerry Lai Cheong King et de Eshan Dotip sont relevés par les distinctions qu’ils ont reçues », confirme Jean Bruneau. « Les deux étudiants n’ont pas seulement brillé à ces examens, mais ils se sont surtout distingués, en ayant les meilleurs notes ! » Pour le CP Bruneau, « être détenu, étudier et réussir : cela peut se faire. Ces deux-là l’ont fait. Maintenant, c’est au tour des autres d’en prendre de la graine. » Certes, reconnaît-il, « ils étaient avantagés, comparé aux étudiants, de manière générale, puisque eux ont disposé de beaucoup plus de temps libre que, admettons, un étudiant marié et employé. Jerry et Eshan pouvaient se concentrer à 200 % sur leurs études, étant des détenus, et n’ayant pas à travailler pour subvenir aux besoins de leurs familles. Mais cela dit, ils ont aussi fait face à certains obstacles propres à la condition du détenu. Heureusement, ce sont deux battants… Et le résultat est là ! »
Jerry Lai Cheong King et Eshan Dotip relèvent, pour leur part, que « évidemment, l’univers carcéral n’est pas doté des mêmes facilités comme quand on est libres. On est limités, en matière de documentation et d’autres moyens techniques, par exemple. Mais le Commissaire Bruneau et tout son personnel n’ont pas lésiné sur les moyens : ils ont remué ciel et terre pour mettre le maximum de facilités à notre disposition afin que nous ne soyons en aucune façon pénalisés. » De ce fait, les deux détenus souhaitent « remercier du fond du coeur le CP, les officiers qui se sont occupés de notre formation, ceux responsables de la détention, et aussi l’officier en charge de la prison de Richelieu, l’ACP Padaruth et toute son équipe. Ils ont été comme une famille pour nous… Nous n’avons manqué de rien tant ils ont été à nos côtés à chaque étape ».
L’autre obstacle majeur auquel ont fait face Jerry Lai Cheong King et Eshan Dotip durant leurs études, ces deux dernières années, « c’est le fait de ne pas avoir d’autres étudiants ni de chargés de cours pour « debrief » les sessions et les « lectures »… Nous n’avions que nous-mêmes pour décortiquer les modules, les mettre dans un langage plus simple, et en faire usage pour les devoirs, entre autres. » Ce qui a surtout rapproché les deux hommes qui étaient « bons amis depuis qu’on était en « remand »… Notre amitié ne date pas d’hier. Au fil des années et surtout des épreuves que nous avons rencontrées chacun, notre amitié s’est consolidée et surtout, nous avons mûri… » L’essentiel, retiennent nos deux interlocuteurs, « c’est qu’on ait persévéré et réussi. Aujourd’hui, on est là où on souhaitait… L’avenir s’ouvre désormais à nous. »
Même sentiment chez les parents des deux détenus : Amrose et Shenaz Dotip, respectivement mère et soeur d’Eshan, et Sioulin, Sylvio et Judy Lai, mère, père et fille de Jerry. Tous soulignent que « ils ont fait une erreur de parcours et payé pour cela. Ils ont bénéficié d’une deuxième chance. Maintenant, enfin, ils pourront reprendre goût à la vie, et nous serons, toujours, à leurs côtés, pour les soutenir dans cette nouvelle aventure. »