La Private Notice Question (PNQ) du leader de l’opposition, Paul Bérenger, en fin de matinée, sur les détails de l’affidavit accablant au sujet de Dufry AG (Suisse), société approvisionnant la Mauritius Duty Free Paradise Ltd, a eu pour principal effet d’apporter un cinglant démenti aux « gesticulations verbales » pour tenter d’escamoter les faits dans l’affaire de la nuit du 16 au 17 février dans l’appartement de l’Attorney General, Ravi Yerrigadoo, à Quatre-Bornes. En effet, le Premier ministre, sir Anerood Jugnauth, a confirmé les détails publiés dans l’édition de Week-End de dimanche dernier sur ces discussions entre trois membres du gouvernement, en l’occurrence les ministres Pravind Jugnauth, Roshi Bhadain et Ravi Yerrigadoo en présence de Rakesh Gooljaury, avec les deux représentants de Dufry AG, Michel Galet et Simo Carevic. Il a ajouté que suite à cette rencontre portant sur des documents susceptibles d’incriminer l’ancien Premier ministre Navin Ramgoolam dans des affaires de commissions portant sur au moins Rs 100 millions, une Objection to Departure a été logée contre ces deux étrangers. Pas plus tard qu’hier, le ministre de la Bonne gouvernance avait accusé le groupe Le Mauricien et un de ses journalistes de manipulation quand il fut interrogé sur ces deux points (voir encart en page 1).
Dans sa réponse liminaire, le Premier ministre est revenu sur les détails des transferts de fonds d’un montant de Rs 100 millions au profit de la compagnie Dryfu, dont la principale actionnaire n’est nulle autre que Nandanee Soornack, la femme d’affaires rouge et proche de l’ancien Premier ministre. Cette société a été incorporée en Suisse pour les besoins de versement de commissions de 4,2 % du chiffre d’affaires réalisé par la MDFP sur les ventes de produits de luxe dans les boutiques hors taxes des aéroports à Maurice et à Rodrigues. Il a ajouté que jusqu’en 2013, le dénommé Rakesh Gooljaury était partenaire à parité avec Nandanee Soornack quand il fut éjecté de la compagnie pour être remplacé par Laurent Obadia. Pour la première partie des opérations, l’ancien partenaire de Nandanee Soornack et patron de Fashion Style avait déjà fourni des documents sur les versements de commissions et autres échanges avec Dufry AG.
Sir Anerood Jugnauth a tenté de protéger ses trois ministres dans cette affaire de réunion dans la nuit du 16 au 17 février sur des dossiers majeurs en avançant que « they were not investigating. Ils voulaient tout simplement aider à recouvrer des documents pour dévoiler les dessous des commissions versées ».
De son côté, Paul Bérenger s’est insurgé contre la présence de Rakesh Gooljaury en affirmant que celui-ci aurait dû être incarcéré pour son rôle dans l’affaire de Roches-Noires dans la nuit du 2 au 3 juillet 2011. Il a formulé le souhait que les deux ressortissants étrangers puissent bénéficier de garanties et de l’immunité pour revenir à Maurice en vue de confirmer leurs versions des faits. Il a aussi indiqué que l’opposition est en faveur des enquêtes sur des malversations et des scandales mais à condition qu’elles se déroulent dans les règles établies et menées par les autorités compétentes.
Les échanges lors de la PNQ se sont déroulés dans une ambiance quelque peu électrique avec le ministre de la Bonne gouvernance rappelé à l’ordre par Madam Speaker en pas moins de deux reprises et le député Rajesh Bhagwan trouvant que l’excitation de Roshi Bhadain était quelque peu inquiétante.
Bérenger : Par rapport aux discussions présumées se déroulant entre d’une part, le ministre de la Technologie, des Communications et de l’innovation, Pravind Jugnauth, le ministre des Services financiers, de la Bonne Gouvernance et des Réformes institutionnelles, Roshi Bhadain, l’Attorney General, Ravi Yerrigadoo, et Rakesh Gooljaury, et des représentants de Dufry Ltd, fournisseur étranger de la Mauritius Duty Free Paradise Ltd, d’autre part, peut-il confirmer effectivement cette rencontre tout en indiquant la teneur de ces consultations, si le dénommé Rakesh Gooljaury était partie prenante de ces échanges et si les deux représentants de Dufry Ltd ont été empêchés de quitter le pays ?
SAJ : Madame le Speaker, comme le leader de l’opposition est au courant que le gouvernement présent a été élu avec un mandat clair, soit d’enquêter sur les mauvaises pratiques et irrégularités au regard des contrats concernant l’Etat durant le précédent régime. En effet, l’honorable leader de l’opposition avait promis à la population qu’il allait se débarrasser de telles sortes de pourritures et, pour ce faire, il m’a sorti de Réduit !
Ce gouvernement a déjà procédé à l’élimination de “serious malpractices” au niveau de contrats majeurs impliquant l’Etat, dont Betamax, Jin Fei, Neotown et l’autoroute Terre-Rouge-Verdun. Un nouveau ministère des Finances et de la Bonne gouvernance a été mis sur pied et l’adhérence à la bonne gouvernance figure parmi les priorités du gouvernement.
Beaucoup a été dit concernant Mauritius Duty Free Paradise Ltd (MFDP). Il est bon de mentionner que le CEO de MFDP est un représentant de Dufry. Le second membre de Quartier-Militaire/Moka, Pravind Jugnauth, a rapporté cette affaire à la police en janvier 2013, mais rien n’a été fait. Ce gouvernement n’épargnera aucun effort pour endiguer les mauvaises pratiques. Actuellement, MDFP est sous la tutelle du bureau du Premier ministre. Tel n’a pas toujours été le cas. L’ancien gouvernement avait décidé d’enlever MFDP du ministère des Finances pour le transférer sous sa tutelle.
Mon gouvernement a démarré une révision complète de MDFP et les deux contrats majeurs entre MFDP et le fournisseur étranger, Dufry, soit un contrat exclusif d’approvisionnement de Rs 1 milliard pour des produits à être vendus à Maurice et à Rodrigues. Il est bon de mentionner que, selon le Sales Management Agreement, le CEO de MFDP est un représentant de Dufry.
S’agissant de la section a) de la question, on m’a informé que plusieurs documents ont été fournis par Rakesh Gooljaury au sujet d’un autre contrat entre Dufry et une autre compagnie, Frydu, compagnie incorporée en Suisse. M. Gooljaury a fourni plusieurs emails entre le top management de Dufry, en Suisse, Mme Nandanee Soornack et un avocat de Suisse, et lui-même au sujet d’une structure pour le paiement de commissions. Un Share Purchase Agreement a été fourni également montrant que les actionnaires de Frydu étaient Soornack et Gooljaury, et les actions ont été transférées à Wigam Holdings Ltd, en Suisse.
Une rencontre était programmée le 16 février 2015 à 15h à l’Office of the Secretary for Home Affairs à laquelle un membre senior de Dufry de Suisse et le CEO local furent convoqués. Toutefois, à la place du senior member, c’est un junior member qui fut délégué d’Afrique. Plusieurs questions furent posées mais ils ne purent y répondre.
Une autre rencontre a eu lieu à la résidence de l’Attorney General, où ce dernier et ses colègues, et les deux représentants, étaient présents. Les discussions ont tourné autour de la présentation de documents de Dufry au gouvernement de Maurice au sujet de l’Agency Sales Agreement entre Frydu et les tansferts d’actions à Wigam Holdings Ltd.
S’agissant de la partie b) de la question, M. Gooljaury a fourni des documents concernant les transactions ayant eu lieu en 2013. M. Gooljaury a demandé aux représentants de Dufry de fournir au gouvernement tous les documents. Les deux n’ont pu le faire et ont eu à contacter plusieurs représentants du higher management.
S’agissant de la partie c) de la question, comme aucune information n’était disponible, les représentants de Dufry ont été informés que les autorités avaient eu vent de l’affaire et une interdiction de voyager avait été retenue contre les deux. Au regard du contrat entre le MDFP et le fournisseur, d’importantes commissions ont été payées à Dufry et à la compagnie appelée Frydu en Suisse. Frydu appartenait initialement à Nandanee Soornack et à Rakesh Gooljaury à 50% et un compte bancaire fut ouvert pour Frydu pour la réception d’argent.
Le 24 octobre 2012, la compagnie a encaissé 431 000 euros ; le 2 mai 2013, 211 351 euros ; le 21 octobre 2013, 464 179 euros. A ce stade, les commissions payées sont de 1 106 530 euros.
Le 1er octobre 2013, Nandanee Soornack et Rakesh Gooljaury ont transféré les actions de Frydu à Wigam Holdings, à Chypre. Un Share Purchase Agreement, daté du 12 octobre 2013, fut signé par Soornack pour recevoir un autre actionnaire, Laurent Obadia. Frydu a continué à encaisser des commissions de Dufry Travel Retai AG sur le compte bancaire suisse durant 2014. Le 6 février, 389 558 euros furent payés à la banque VP à Zurich et le compte bancaire de Frydu fut transféré à une autre banque à Genève. Le 16 juillet 2014, des commissions de 337 134 euros furent versées sur le nouveau compte.
Au 16 janvier 2015, Frydu a perçu des commissions de 296 466 euros, soit 4,2% des ventes totales du MDFP. Au total, Dufry a, à ce jour, payé des commissions de 2 129 688 euros à Frydu. Le gouvernement ne s’épargnera aucun effort pour contourner ces mauvaises pratiques.
Bérenger : Is the Prime Minister telling us seriously that it was proper for the three ministers to respond to a request of Rakesh Gooljaury for a meeting with these two gentlemen ? C’est ce qu’il veut nous faire croire alors que le dénommé Gooljaury aurait dû être en prison pour son rôle dans l’affaire de Roches-Noires ?
SAJ : Ces trois ministres dînaient ce soir-là en la résidence de l’Attorney General. They wanted to have all the relevant documents. I don’t see anything improper in that.
Les premiers brouhahas montent au sein de l’hémicycle avec une première intervention de Madam Speaker pour maintenir le décorum.
Jhugroo : Ki Nandanee Soornack inn fer…
Bérenger : Pe fer expre pou pa kapav poz kestion.
À ce même moment, un des parlementaires de la majorité lâche l’expression « voler ». Paul Bérenger est sous l’impression que ce mot vient du Chief Whip et demande à la présidence d’intervenir. Le Chief Whip proteste qu’il n’est pas l’auteur de cet Unparliamentary Word. Mais très vite tout rentrera dans l’ordre avec le concerné, un autre parlementaire, se rétractant.
Bérenger : Le Premier ministre a confirmé la réunion des trois ministres avec les deux représentants étrangers. Or, pas plus tard qu’hier soir, le ministre de la Bonne gouvernance déclarait qu’il ne pouvait être présent car il n’était pas au pays. (Roshi Bhadain tente d’intervenir.) But it’s on ION News…
SAJ : There must have been some confusion on the date. C’est un fait qu’il y a eu cette rencontre…
Bérenger : Il avait dit qu’il n’était pas à Maurice…
Bhadain (protestant) : Mo pa inn dir sa…
Bérenger : Al guette ION News. Le Premier ministre peut-il nous révéler les dates de la mission du ministre de la Bonne gouvernance ?
SAJ : (Il tente de se retrouver dans les papiers qui lui sont transmis par les fonctionnaires du PMO) : Il est parti du 21 février jusqu’au 2 mars…
Bérenger : That dinner took place on the 16th… C’est facile d’établir les faits. La déclaration du ministre est sur ION News…
SAJ : That I have already said…
Bérenger : J’invite le Premier ministre à prendre connaissance de cette déclaration…
Bhadain : All the press was there.
Bérenger : Il y a un affidavit qui a été juré le 26 février au sujet de cette rencontre. A-t-il eu une copie de ce document ?
SAJ : I’ve not got any copy. I’ve read in the press…
Jhugroo : La vérité…
Bérenger : Shut up ! The whole thing was reported in Week-End. Au nom de la bonne gouvernance, n’est-il pas plus approprié d’avoir une copie de l’affidavit de même qu’une copie des enregistrements des échanges ?
SAJ : I’ll be pleased to have a copy. J’espère que ceux concernés feront le nécessaire…
Bérenger : Tout cela a été publié. Puis-je savoir si la police a déjà consigné des dépositions de Rakesh Gooljaury, des trois ministres en question de même que de la rédaction en question ?
SAJ : Je vais voir…
Bérenger : Il y a eu des échanges téléphoniques. La police a-t-elle déjà saisi les téléphones de Gooljaury et des trois ministres ?
Bhadain : Ki fer ?
SAJ : I’m not aware…
Bérenger : Est-il au courant de la teneur de cet affidavit ?
Bhadain : Inn fer affidavit dix zour apre…
Madam Speaker : Honorable Bhadain, j’ai dit pas d’interruptions…
Bérenger : …en vue de s’assurer qu’il était également question de “some dirty business” et qu’il était également question de sortir avec des jeunes filles et des femmes…
Nouvelle interruption du ministre Bhadain.
À une interpellation supplémentaire du leader de l’opposition, le Premier ministre répondra tout simplement « I have no trust whatsoever in these rotten fellows ». Paul Bérenger s’appesantit sur le rôle de Gooljaury dans cette affaire et également le fait que ce dernier était à l’aéroport au moment du départ des deux ressortissants français vendredi. SAJ ajoutera : « I have no information about that ». Il voulait également savoir si Gooljaury avait donné l’autorisation aux deux de quitter le pays ou si c’était la police.
Bérenger : I take it that he has no information on Friday last ?
SAJ : Comment pourrai-je savoir ce qui s’est passé ?
Bancs du gouvernement : Ankor palab…
Bérenger : Palabres ! Shame !
Bhadain : To pe defann Soornack malprop…
Jhugroo : La honte…
Bhadain : Dimand Alan si li pa konn Gooljaury ?
Bérenger : Nous sommes d’accord pour des enquêtes par les autorités dans le respect des procédures. Mais pas par des ministres opérant à la tombée de la nuit…
Nouvelle interruption du ministre Bhadain, qui se fait taper de nouveau sur les doigts par la présidence de l’Assemblée nationale.
Madam Speaker : J’ai demandé à tous les membres de l’Assemblée nationale de ne pas perdre le temps de la Chambre. Allow the leader of the opposition to put his questions and the Prime Minister to answer.
Bérenger : Maintenant qu’il a été confirmé qu’une Objection to Departure avait été logée contre les deux étrangers, peut-on savoir qui a donné des directives en ce sens, les trois ministres ou Rakesh Gooljaury ?
SAJ : La police a pris des décisions…
Bérenger : Peut-il confirmer qu’il y a eu des représentations diplomatiques. Il a été rapporté que l’ambassadeur de France a été reçu par le commissaire de police suppléant à 8 heures du matin ?
SAJ : Personne ne m’en a parlé. Ni l’ambassadeur de France ni le commissaire de police par intérim.
Bérenger : Le Premier ministre serait-il en faveur de la proposition pour faire revenir les deux représentants étrangers avec toutes les garanties et l’immunité pour qu’ils puissent soutenir leur version des faits…
Bhadain : Nou ki vinn akize aster-la. Soornack bez kas, nou vine akize…
Nouvelle intervention de la présidence pour ramener à l’ordre le ministre de la Bonne gouvernance…
Bhagwan : Roshi Bhadain ! To eksitasion inkietan…
SAJ : The ministers did not investigate. Ils avaient entrepris d’exécuter une tâche et voulaient obtenir des documents. All the rest is superfluous.
Bérenger : Superfluous…
La PNQ a démarré avec 18 minutes de retard à la pendule de l’hémicycle. Les ministres Bhadain et Yerrigadoo ont été les derniers à regagner leurs places à 11 h 47 suivis du Premier ministre. Madam Speaker, Maya Hanoomanjee a présenté ses excuses pour le retard en avançant des « administrative and technical problems ».