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« Dépi plizir zour mo pa pé dormi. Mo latete fatigué. Mo pa conner sipa mo zenfan li bien ! » Cri du coeur de A. F, papa d’un garçonnet de 3 ans. Pour cause, ce père, séparé de son épouse, n’a pas vu son fils depuis bientôt deux mois. Pourtant, il habite à deux kilomètres à peine du domicile de sa femme. Mais à cause du confinement, il ne peut se déplacer pour visiter son fils, en dépit d’un ordre de la cour lui concédant des droits de visite. Une situation que nombre de parents – en témoignent les nombreux posts sur les réseaux sociaux et les différentes questions envoyées à notre rédaction – vivent actuellement. Les dispositions légales ne faisant pas provision pour ce genre de situation, les autorités n’ont aucune réponse pour les parents divorcés ou séparés qui vivent dans la détresse de ne pas voir leur enfant depuis plusieurs jours. Les parents, eux, réclament un fléchissement des mesures de confinement en cette période exceptionnelle s’agissant de la garde et du droit de visite des enfants, souhaitant pouvoir disposer au moins d’un Visiting Application Permit. Une lettre en ce sens a été envoyée au Premier ministre par l’association SOS Papa. Lettre demeurée sans réponse.

C’est la voix brisée par le chagrin que A. F raconte son histoire. Cela fait bientôt trois ans qu’il est séparé de son épouse avec qui il a un enfant de trois ans. Ce n’est qu’en mars 2019 qu’il a réussi, après plusieurs démarches légales, à obtenir un droit de visite pour voir son enfant. Si la situation est difficile du fait de ne pas avoir son fils avec lui tous les jours, A. F s’est tout de même habitué, depuis un an, à le voir quatre fois par semaine, trente minutes le lundi et le vendredi, deux heures, le mercredi, quatre heures, le dimanche ou le samedi. « C’est dur, mais j’ai toujours respecté cet ordre de la cour. Car pour moi, même si mon fils ne vit pas avec moi, le plus important c’est de le voir en attendant que la cour tranche la question » dit-il. Mais le confinement a chamboulé sa vie. « Depi de mois mo pa pe trouve mo zenfan. Mo pa pe kapav tini », dit-il. Pourtant, il habite la même localité que son épouse.

« Au départ, c’est d’un commun accord que nous avions décidé que je ne viendrai pas le voir. Le Premier ministre avait annoncé deux semaines de confinement. Je me disais que ce serait difficile, mais pour des questions de sécurité, on allait s’y plier. Mais aujourd’hui cela fait deux mois ! Et les choses sont de plus en plus compliquées. Mon enfant me manque terriblement », dit A. F.

Le manque est si grand qu’il en a perdu le sommeil. Surtout que si son épouse a concédé qu’il appelle l’enfant quotidiennement, elle a, selon lui, prétexté ne pas avoir accès au Wifi  pour qu’il puisse le voir via WhatsApp ou toute autre application mobile. Et les conversations téléphoniques avec son enfant de 3 ans sont difficiles. « Un enfant de cet âge ne sait pas manier correctement le téléphone. Quand il ne joue pas avec les boutons, il ne tient pas en place, il bouge et préfère aller jouer. C’est difficile pour moi de retenir son attention », explique A. F. Selon lui, son épouse n’y met pas du sien. « Des fois, il faut appeler cinq, six fois pour qu’elle réponde et à peine ai-je dit bonjour à l’enfant qu’il est parti et elle raccroche  », dit-il. Et encore plus dur lorsqu’il entend l’enfant dire au loin par téléphone : « Papa voiture. Papa vini. Papa dehors». Preuve que je manque aussi à mon enfant et qu’il attend que je vienne le voir , dit A. F.

« Mo leker déchiré »

Depuis le début du confinement, il s’est tourné dans un premier temps vers son avocate, mais cette dernière lui a fait comprendre que la loi ne faisait pas provision pour ce genre de situation. Il a tenté auprès de la police d’obtenir un laissez-passer pour pouvoir circuler et rendre visite à son fils. En vain. « Il ne s’agit pas d’une priorité », lui ont répondu les policiers. « Pourtant, j’ai dépensé plus de Rs100 000 en frais d’avocats pour obtenir ce droit de visite et à peine un an après, je ne peux pas voir mon fils. C’est inhumain. C’est injuste. Pourtant, ma femme pourra emmener notre enfant à la garderie lorsqu’elle reprendra le travail. Etranzer pou kapav trouve mo zenfan. Moi mo pa trouv li. Mo leker fer mal », dit A. F

Un sentiment que partage R. P comme d’autres parents privés de leurs enfants en raison du confinement. « Mo leker déchiré. Et le mot est faible. Je suis anéanti », dit ce papa qui n’a pas vu son fils de deux ans depuis le 19 mars. Le 13 mars, il se réjouissait d’un nouvel ordre de la cour qui étendait ses heures de visite. « On m’accordait une extension, avec plus d’heures le vendredi et le dimanche jusqu’à 17 heures. J’étais heureux. Mais je n’ai pu mettre cela en pratique », dit-il. Comme A. F, il habite à quelques kilomètres du domicile de son épouse de qui il est séparé depuis deux ans. Et en vertu de l’ordre de la cour, en respectant les consignes sanitaires, les jours où la lettre de son nom lui permet d’aller faire des courses, il se rend chaque semaine chez son épouse pour lui remettre des couches et d’autres nécessités pour son fils. « Mo madame permette moi vine kit couche, mais li refiz mo trouv mo zenfan », dit-il. Dès le 19 mars, par voie de message, son épouse lui a fait compendre qu’il n’aura aucun contact avec l’enfant pour des raisons sanitaires et que tel sera le cas tant que le confinement ne sera pas levé. « Meme par la fenêtre li refiz montrer moi zenfan la. Li dir zenfan la pou envi sorti », dit-il. S’il a obtenu d’elle qu’il puisse appeler son enfant tous les jours par WhatsApp, cela n’est pas pour autant simple. « C’est difficile de parler à mon enfant. La plipar le temps mo p guette rido ou soit plafond. Souvent mo pe coz dans vide. Zenfan la fini aller », dit R. P. L’enfant est attiré par des jouets dans d’autres pièces. « A part la mise à disposition de son téléphone et de décrocher mes appels, je n’ai aucune collaboration de la maman. Mo pa gagn trouve zenfan la mem », dit ce jeune père. Lui aussi a contacté son avocat afin de solliciter la cour pour un ordre intérimaire : « Mon avocat m’a dit qu’il n’y a rien à faire. Il n’y a aucune disposition légale pour ce genre de situation », dit-il, dépité.

L’inquiétude a gagné R. P. Depuis ses un an, son fils a commencé à parler. Et à 2 ans, l’enfant savait bien s’exprimer. Or, des rares conversations téléphoniques qu’il a pu avoir avec son fils, R. P note que l’enfant est nerveux et bégaie. « Je ne sais pas si mon enfant va bien. Il montre des signes d’énervement. Il souffre de ce confinement, j’en suis sûr. Un enfant a besoin de sa maman et de son papa. Il doit souffrir de me pas ne voir », dit R. P. Pour ce papa, « pas facile pou ou ferme ou lizie kan ou pann reci trouve ou zenfan. Kan ou zenfan pe manque ou. Li injuste seki pe arriver. Cela porte sur la santé des enfants et des parents. L’état ti bizin fer kikzoz ».

Contradiction des lois

Sur les réseaux sociaux, c’est le même cri du coeur, d’autant plus avec l’entrée en vigueur prochain des Covid and Quarantine Bills. « Avant nous ti pe kokin kokin pou ale kit zenfan. Nou ti pe risqué enn lamann Rs 500. Mais avec nouveau la loi, pa pou kapav. Kot pou trouve Rs 200, 000 ? », disent les parents, et ce, alors qu’on est juste en train de permettre aux enfants de voir leurs deux parents et leurs frères et soeurs par la même dans certains cas, déplorent-ils. Ils parlent de contradiction dans la loi. « Si on ne dépose pas nos enfants chez leur père ou mère, on risque gros en enfreignant les accords de divorce. Or, avec le Covid Bill, le gouvernement nous condamne à être hors-la-loi. On n’a pas le droit de priver le père ou la mère de voir son enfant quand c’est son tour. Which is which ? », demande une mère. Que fait-on si l’un des parents doit reprendre le travail et l’autre veiller sur l’enfant ? Comment faire pour ramener l’enfant au domicile du parent à qui c’est le tour de garde ? Et si l’un des deux parents décide d’y mettre de la mauvaise volonté, cela devient vite un enfer. Autant de questions que se posent les parents.

Dans cette détresse, les parents réclament que leur droit de visite ou d’hébergement soit respecté. « Surtout qu’on ne sait pas exactement quand le confinement pour les enfants prendra fin. Tantôt on dit que c’est le 1er juin, tantôt on dit que les enfants de moins de 18 ans n’ont as le droit de sortir et que ce n’est qu’à partir du 1er août avec la reprise des classes que ce sera possible », relèvent les parents. Qu’adviendra-t-il s’il faut effectivement attendre encore deux mois ?

D’où la démarche de SOS Papa auprès du bureau du Premier ministre pour solliciter l’indulgence des autorités face à la garde et droit des visite des enfants dont les parents sont séparés ou divorcés. Dans un courrier, l’association rappelle à Pravind Jugnath que « bearing in mind that the paramount interest of children should prevail in all circumstances, we are of the considered view that maintaining regular contact with them is conducive to their proper upbringing ». Et lui demande d’apporter quelques amendements au Covid Bill afin que, d’une part, les parents qui disposent d’un droit de visite ou de garde puissent continuer durant cette période de confinement à exercer leur droit, en respectant les mesures strictes de sécurité sanitaire. Et, d’autre part, de revoir, pour cette période de confinement, les dispositions légales concernant le paiement de pension alimentaire.

Darmen Appadoo, le président de SOS Papa, fait ressortir que, selon la loi, si un parent divorcé qui doit régler mensuellement la pension alimentaire ne s’y acquitte pas pendant deux mois, il risque l’emprisonnement. « Or, plusieurs parents n’ont pas travaillé durant ces deux mois et se retrouvent sans le sou pour payer cette pension. Nous demandons aux autorités de s’attarder sur cette clause et d’accorder à ces parents en difficulté une extension pour s’acquitter de leur dû », dit-il. SOS Papa réclame également aux autorités de considérer d’accorder un «grant » à ces parents en difficultés financières pour pouvoir payer la pension alimentaire et ainsi ne pas priver les enfants de quelconque nécessité.

La ministre, imperturbable

Mercredi dernier, à l’ajournement des travaux parlementaires, la députée MMM du No 16, Joanna Bérenger, a soulevé la question en interpellant la ministre de l’égalité des genres, du Développement de l’Enfant et du Bien-être de la Famille sur le droit de visite et de garde partagée des parents divorcés ou séparés en cette période de confinement. Dans un premier temps, Kalpana Koonjoo-Shah, visiblement n’ayant pas compris la question, a répondu que les provisions légales concernant les droits de visite et de garde alternées étaient très claires et que le prochain Children’s Bill sera sujet à des amendements relatifs pour le bien-être de toutes les parties concernées. Mais sur insistance de la Chambre, imperturbable, elle devait simplement répondre qu’en période de confinement les mêmes règlements sont appliqués.