« Isookanga reconnaissait facilement les gens venus de Kinshasa à leur regard masqué par des lunettes de soleil. Le jeune Ekonda appréciait l’allure énigmatique qu’elles leur conféraient. On aurait pu croire qu’ils ne venaient pas de la capitale mais de bien plus loin encore. Peut-être d’une autre planète. Tout était différent chez eux. Alors que les notables de Wafania s’entêtaient continuellement à s’éponger le front et à faire tourner leurs mouchoirs comme des chasse-mouches, les Kinois, eux, malgré le costume et la cravate serrée, restaient enfoncés dans leurs fauteuils, impassibles sous la chaleur intense, bougeant peu, comme si le conditionnement d’air était devenu l’une des options de leur organisme. Isookanga se délectait du spectacle. C’était pour lui une leçon de savoir-vivre. Et puis ce n’était pas tous les jours qu’un événement de la sorte se déroulait. Il voulait recueillir toutes les informations nécessaires à son avenir kinois. Et tant pis si cela faisait plus d’une heure qu’on attendait sous un soleil de plomb.
Tout avait été bien préparé, pourtant. Dès le matin, la rue principale avait été envahie par une population habillée comme pour aller à l’église, dans des couleurs qui avaient été chamarrées jadis. Malgré le dénuement presque total, les visages étaient radieux et brillaient de l’huile de palme dont chacun avait enduit son épiderme le matin. À un moment, deux 4×4 avaient surgi au pied de la tribune occupée par les décideurs de Wafania. Les six policiers locaux, sanglés dans leurs uniformes, les mains gantées de blanc, se tenaient dans un garde-à-vous impeccable. Leur sergent-chef s’était précipité pour ouvrir la portière aux dignitaires. Puis avait immédiatement retenti un “Ahaar d’à vous !” martial, suivi d’un “Fixe !” retentissant. L’air s’était tout à coup figé. Les arbres eux-mêmes avaient opté pour l’expectative. Un à un, les êtres venus de Kinshasa étaient sortis du véhicule. Derrière leurs verres fumés, ils semblaient ne rien voir, comme s’ils n’en avaient pas besoin, possédant des moyens de perception différents. Ils marchaient au ralenti, la pesanteur semblait ne pas avoir de prise sur eux, tant leur gestuelle était sûre. Isookanga appréciait en hochant la tête doucement. Pas très longtemps parce que, aussitôt, un ordre guttural avait encore jailli de la poitrine du sous-officier, tout le monde s’était mis debout et le clairon avait sonné l’hymne national. Après la dernière note du cuivre, après un conciliant “Repos !” venu du sergent-chef, la population debout dans la canicule eut droit à une succession de discours interminables sur la modernité en tant que fer de lance du développement. Succédant à tout cela, des tambours au loin annoncèrent enfin ce que tout le monde attendait depuis longtemps : le défilé inaugural. »