Directeur général de l’Université des Mascaraignes (UDM), le professeur Pierre Guillon a fait la une de l’actualité grâce à deux déclarations. La première qu’il démissionnait de l’UDM ; la deuxième qu’il revenait sur la première. Dans l’interview qu’il nous a accordée jeudi dernier, il nous explique les raisons de ce qui semble être, à première vue, un vaudeville en deux actes.
Comment êtes-vous arrivé à Maurice?
Il faut savoir qu’il existait déjà des liens entre l’Institut supérieur de Technologie de Camp Levieux, qui allait devenir l’Université des Mascareignes, et l’université de Limoges. Quand l’UDM a été créée, il était prévu que les premiers directeurs généraux seraient proposés par l’Université de Limoges. Elle m’a proposé ce poste et j’ai choisi de l’accepter.
Avant cela, vous avez eu une carrière professionnelle plus qu’intéressante, vous qui êtes scientifique de formation.
Effectivement, j’ai crée un laboratoire interdisciplinaire employant 450 personnes dans le domaine des communications micro-ondes, à Limoges. J’ai travaillé au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS), le plus grand organisme de recherche en France et en Europe, où j’ai dirigé l’Institut des sciences pour l’ingénierie pendant six ans. Là-bas, j’avais sous ma responsabilité 150 laboratoires — dont une vingtaine à l’étranger — et près de 1000 chercheurs et enseignants-chercheurs. Auparavant, j’avais été le directeur scientifique de la Délégation générale pour l’armement en France et puis j’ai occupé bien d’autres positions ailleurs.
Qu’est-ce qui fait qu’un professionnel avec votre parcours et votre expérience en France et en Europe accepte de venir diriger une université balbutiante dans une petite île au milieu de l’océan Indien?
A la fin de mon mandat au CNRS, j’étais en présence de plusieurs propositions en Afrique du Nord, au Canada, aux Etats-Unis, en France et à Maurice. Quand l’Université de Limoges m’a proposé Maurice, que je ne connaissais pas du tout, je suis venu un jour en repérage. Ce qui m’a surpris, et touché même, c’est qu’après une présence française lointaine et une présence anglaise beaucoup plus récente, la langue française soit restée aussi présente.
Vous avez surtout accepté le poste pour le côté francophone de Maurice ?
Le côté francophone m’a attiré et puis le poste que l’on me proposait nécessitait la construction d’une structure, ce que j’aime faire.
Par rapport aux 150 laboratoires du CNRS, c’était une toute petite, une micro construction.
Certes, mais elle m’intéressait beaucoup cette construction. J’ai donc accepté le poste et je suis arrivé ici le 19 mars de l’année dernière.
Vous avez démarré rapidement les opérations et aujourd’hui vous avez 1200 élèves, quelques centaines d’enseignants et, miracle, vous arrivez à vous entendre avec le ministre de l’Education tertiaire…
Ça s’est bien passé, ça se passe bien même avec le ministre et les acteurs principaux du tertiaire, aussi bien du côté administratif que professionnel.
L’UDM, c’est quoi aujourd’hui?
La quatrième université publique de Maurice…
Elle a toutes les reconnaissances universitaires requises?
Elle les a. Elle a deux campus, un à Rose-Hill et l’autre à Pamplemousses. Pour construire cette université, j’ai essayé de faire quelque chose qui soit spécifique à Maurice et dans la région: qu’elle ne soit pas la copie conforme de ce qui a pu exister. Nous avons eu de la chance dans la mesure où le monde universitaire est totalement globalisé, ce qui nous a permis de monter une université avec des critères internationaux, tout de suite, sans nous préoccuper d’un certain historique que d’autres établissements ont peut-être eu: ce qui complique leur tâche. Nous sommes donc une université internationale ouverte sur la région et le monde, nous enseignons en français et en anglais et, spécificité importante, les diplômes que nous décernerons sont à la fois mauriciens et français.
Ils seront valables en France ou uniquement à Maurice comme c’est le cas pour certains diplômes dans le domaine de la médecine pour certains cours?
Nos diplômes sont délivrés conjointement par l’UDM et celle de Limoges à niveau équivalent. Ce sont les mêmes programmes et les mêmes diplômes. Ce qui nous a permis de proposer des licences et d’ouvrir, cette année, des mastersqui pourront être complétés par un doctorat. Donc, dans le domaine de la science et de la recherche, on n’a plus besoin d’aller faire des études tertiaires en France ou ailleurs à l’étranger.
Pourquoi avoir choisi pour nom les Mascareignes alors que c’est l’Etat mauricien qui est le principal actionnaire de cette université?
Je ne peux pas répondre à cette question dans le mesure où le nom de l’université a été choisi bien avant mon arrivée. Mais cette spécificité mascareignes se retrouve dans les étudiants, il y en a pas mal de la région. Nous avons pour la première année 10 % d’étudiants étrangers, mais l’objectif est d’atteindre le quart des effectifs à terme. A l’avenir, nous entendons développer des relations avec tous les pays de la Commission de l’Océan Indien.
L’histoire de l’UDM ressemblait à une “succes story” avant de sombrer, subitement, dans le vaudeville. Deux inspecteurs du ministère du Travail débarquent dans vos locaux pour commencer une enquête et vous déclarez: “Je vais démissionner !”
Je suis un peu d’accord avec vous: c’est un vaudeville. Cette affaire est curieuse. J’ai un contrat d’un an et au dernier conseil d’administration j’ai annoncé que je ne comptais pas le renouveler pour des raisons qui n’ont rien à faire avec Maurice. On m’a proposé une fonction en France que j’ai acceptée et je ne peux pas faire les deux à la fois. Mais on avait travaillé en amont et on avait dit que j’allais prendre la présidence et que Mme Driver allait prendre la direction générale de l’université. La presse a annoncé que je quittais l’université, ce qui n’était pas vrai et à la mi-janvier on me fait part de la réception, au ministère de l’Education tertiaire, d’une lettre anonyme critiquant mes compétences et ma gestion et disant que le poste devait revenir à un Mauricien.
Ce n’était qu’une banale lettre anonyme.
Comme vous dites. Puis il y a quinze jours je vois débarquer dans mon bureau deux inspecteurs du ministère du Travail avec une employée avec qui ils avaient pris rendez-vous. Et là ils disent qu’il veulent faire une enquête à partir de la lettre anonyme. Je leur ai répondu que je souhaitais plutôt qu’ils enquêtent sur l’auteur de la lettre anonyme et que je n’avais rien à leur dire.
Mais vous avez ajouté que vous alliez démissionner…
J’ai dit que j’envisageais de démissionner effectivement.
Est-ce que votre ego est tellement surdimensionné que vous n’arrivez pas à supporter que l’on remette en question votre gestion?
Pas du tout! Ce n’est pas dans mon caractère. Ce que je ne comprends pas, c’est qu’on puisse prendre au sérieux le contenu d’une lettre anonyme. On me dit : c’est un sport national à Maurice et je dis que c’est pas normal. A mon avis, il n’y a qu’une place pour ce genre de courrier: la poubelle!
Il y avait trois grandes accusations dans cette lettre: votre favoritisme, vos compétences et le fait que le poste aurait dû revenir à un Mauricien.
Sur le favoritisme, je ne connais personne à Maurice. Il y a ici 120 personnes — 70 administratifs, le reste étant des enseignants et des chercheurs. J’ai mis en place une commission pour définir les critères de promotion et j’ai demandé et obtenu des crédits supplémentaires pour les promotions et le recrutements.
Comme nous avons déjà parlé de votre parcours professionnel, nous allons passer rapidement sur la partie de la lettre qui met en doute vos compétences. On prétend que vos conditions d’emploi seraient trop généreuses.
J’ai le même traitement et le même statut que les Vice Chairmans des autres universités mauriciennes.
Vous pouvez comprendre que l’on pose la question que le poste que vous occupez revienne à un Mauricien…
Je le comprends parfaitement. Mais dans le cadre de l’acte de création de l’université il est clairement spécifié que ce poste devait, dans un premier temps, revenir à un candidat présenté par l’Université de Limoges. Par ailleurs, dans le cadre de l’internationalisation et de la globalisation, il est tout à fait normal que l’université soit dirigée par un étranger.
Mais êtes-vous conscient du fait que le personnel des universités mauriciennes fait preuve d’un conservatisme effrayant quand il s’agit d’employer un étranger? Ce conservatisme n’existe pas que dans le milieu universitaire d’ailleurs.
C’est vrai qu’il y a une forme de conservatisme à Maurice et que, par rapport aux critères internationaux, ce conservatisme bloque, empêche d’avancer. Je pense que ce conservatisme était un des éléments de la lettre anonyme.
Vous aviez vraiment l’intention de démissionner ou ce n’était qu’une menace sur un coup de colère?
Ce n’était pas un coup de colère, j’avais vraiment l’intention de partir. J’ai ensuite rencontré le ministre de l’Education tertiaire qui m’a soutenu…
 Et il vous a référé au ministre du Travail qui vous soutient lui aussi. Et le vaudeville continue puisque nous nous retrouvons avec deux inspecteurs du ministère du Travail qui viennent enquêter sur vous alors que leur ministre vous soutient publiquement. Les auteurs de comédie de boulevards n’oseraient jamais inventer une histoire pareille! Et, en plus, vous avez le soutien de 85% du personnel de l’université…
Avec des lettres signées, s’il vous plaît!
Il faut souligner que c’est très rare. Généralement le personnel mauricien des institutions tertiaires signe des pétitions pour faire partir l’étranger pas pour le soutenir et demander qu’il reste. Quelle est la méthode que vous avez employée pour le séduire?
J’ai vraiment l’impression que globalement les gens sont satisfaits du fonctionnement de l’université. Elle a une belle image de marque, on fait des choses qui ne se faisaient pas, on va lancer une équipe de laboratoire de recherches, une école doctorale. Ceci étant, il y a sans doute quelques-uns  qui sont probablement liés par le conservatisme dont vous parliez.
Qu’est-ce qui vous choque le plus: que des membres du personnel aient participé à la rédaction de cette lettre ou que les autorités l’aient prise au sérieux?
Que des gens d’ici, même très, très peu nombreux aient participé à la rédaction de cette lettre. C’est ça qui est pour moi le plus choquant. Après, ce que je n’ai pas compris c’est que cette lettre, envoyée au ministère de l’Education tertiaire, se soit retrouvée au ministère du Travail. C’est peut-être un processus normal à Maurice.
A partir de tout ça vous dites: “ Je pars…”
… et maintenant je dis: je reste!
En ce faisant, vous apportez votre contribution personnelle au vaudeville…
On peut le dire. En fait, je reste parce que j’ai l’impression qu’une grande partie du personnel et des enseignants veut que je le fasse. Avec ce soutien, je ne vois pas pourquoi je partirais. Je reste dans le processus que j’avais choisi : je reste jusqu’à fin mai comme directeur général et ensuite je prendrai la présidence du conseil d’administration, alors que Mme François Driver me remplacera.
Vous trouvez cet échange de postes universitaires démocratique?
Franchement, je trouve que c’est une excellente solution. Dès que je suis arrivé, j’ai fait en sorte que Mme Françoise Driver participe à la prise de décision, participe au Management meetingtoutes les semaines et elle sait très bien comment fonctionne l’université. Je pense que ça va être une continuité pour l’université.
Est-ce qu’il n’aurait pas été plus logique de donner la présidence à quelqu’un d’autre. Si j’ai bien compris, vous allez revenir tous les mois pour assister au conseil d’administration. Douze billets d’avion en classe affaires par an, ça va faire un sacré budget pour l’université!
Il n’a pas été question de billets d’avion en classe affaires, ni de réunions tous les mois et il y a aussi des vidéoconférences que l’on peut organiser, il y a le mail.
C’est juste la solidarité qui vous fait rester?
C’est moi qui ai monté l’UDM, j’y suis attaché et j’aimerais participer à son développement. C’est vrai aussi que le fort soutien du personnel et des étudiants me donne le sentiment que je sers à quelque chose à Maurice.
Est-ce que dans le vaudeville il n’y a pas un troisième acte intitulé: je re-reviens sur ma décision?
Non. Tout est réglé: je reste!
A quoi attribuez-vous cette lettre?
L’UDM est sur de bons rails et peut-être que pour certains nous allons trop vite. Peut-être que je vais trop vite parce que l’ouverture des matières était prévue dans trois ans et nous y sommes déjà après à peine douze mois. Peut-être que pour certains, l’UDM est en train de marcher sur des plates-bandes, que son allure met en exergue certaines lenteurs.
Maintenant que nous en avons fini avec le vaudeville, nous aimerons savoir quel est le regard que vous portez sur l’enseignement tertiaire à Maurice …
Premièrement, je n’ai eu, pour ma part, en tant que directeur général, aucune pression du ministre sur aucune décision qui a été prise. Je tenais à le dire. Ensuite, je pense que le ministère de l’Education tertiaire est jeune et s’est créé tout en conservant une administration et des commissions qui existaient auparavant. Pour entrer dans le monde actuel, il va falloir y apporter quelques modifications.
Autrement dit, il va falloir adopter des méthodes d’administration plus modernes et plus efficaces?
Je le pense. Je pense que, par exemple, il faudrait qu’il y ait, comme cela existe ailleurs, une organisation qui s’occupe de l’accréditation des diplômes, une autre qui s’occupe de toute l’assurance qualité et de toute l’évaluation. Or, pour le moment il y a très peu d’évaluation dupersonnel, des diplômes mais aussi des programmes et de la recherche. Il faut qu’il y ait une agence qui permette de développer la recherche et il faudrait — et ça c’est difficile partout — qu’il y ait un engagement plus fort des industriels vers la recherche. Il faut trouver un lien fort entre l’enseignement supérieur mauricien et le milieu industriel.
Je ne vous demande pas ce que vous pensez de l’affaire de l’école de médecine Y.  Patil?
Ne me le demandez pas, puisque je ne connais pas le dossier. Mais, par contre, en tant qu’universitaire, je pense que faire de Maurice un hub de la connaissance est une excellente idée. Qui va tout d’abord permettre d’attirer beaucoup d’étudiants étrangers ici. Par contre, il faut qu’il y ait un organisme régulateur de toutes ces universités qui veulent s’implanter à Maurice. On va dans cette direction mais c’est difficile le changement des structures. Même en France ça a pris du temps. L’évaluation vraiment indépendante date de moins de dix ans.
Donc, le secteur tertiaire mauricien a encore au moins dix ans de tâtonnements devant lui. Certains universitaires mauriciens disent que la recherche est le parent pauvre du tertiaire.
C’est vrai et c’est encore un problème mondial. Depuis quelque temps déjà les universités européennes et américaines ont abandonné l’idée qu’on faisait des études uniquement pour la connaissance. Cette idée est encore trop présente à Maurice. Le système universitaire moderne est basée, bien sûr, sur la connaissance mais aussi sur l’ouverture au monde et sur les besoins du monde. C’est ce qui fait la différence. On ne forme plus des gens uniquement sur la connaissance mais aussi pour qu’ils aient un emploi et rendent service à la société.
On a aussi dit que beaucoup d’universitaires mauriciens ne font pas de recherches, ne publient pas beaucoup et se contentent de donner des cours.
Je pense que cela fait aussi partie des conservatismes. Quand je suis arrivé ici, les gens faisaient essentiellement des cours et peu de recherche. J’ai mis au point un statut d’enseignant-chercheur, ratifié par le conseil d’administration, qui a pour objectif de dégager du temps pour la recherche. Si on veut avoir un enseignant de qualité, validé par les universités internationales, il faut qu’il fasse de la recherche et de la publication. La recherche sans publication ça ne sert pas à grand-chose.
Vous avez le sentiment que l’Université des Mascareignes est en train de faire un travail de pionnier à Maurice ?
Par moments oui. Je crois que nous apportons un souffle nouveau par la recherche, les doubles diplômes, la professionnalisation, le bilinguisme, l’ouverture vers les entreprises. Tout cela n’existait pas, mais nous ne faisons que suivre la voie de toutes les universités qui veulent avancer.
Que souhaitez-vous dire pour conclure cette interview?
Pour moi, l’UDM est sur de bons rails, c’est une université ouverte — la seule — sur les principes que je vous ai énumérés à Maurice…
Est-ce que ces principes ne devraient pas faire partie de la base même de toutes les universités?
On ne peut pas se désintéresser de ce que l’étudiant va faire après ses études. C’est que nous faisons avec l’ouverture vers les entreprises. Ce que je souhaite, c’est que l’UDM puisse former des hommes — c’est aussi la fonction de l’université — et les rendre autonomes à tous points de vue.
Après vous avoir écouté, je comprends maintenant pourquoi on a écrit la lettre anonyme pour essayer de vous faire quitter Maurice!
Ah, bon? Et pourquoi veut-on que je parte?
Parce que vous êtes un trublion, un danger, un élément de comparaison qui dérange dans le monde un peu assoupi de l’éducation tertiaire qui vit au rythme du temps jadis…
C’est peut-être un peu ça. Si ce que vous dites est vrai et si ce que je fais avec mes collaborateurs permet à Maurice d’avancer et aux étudiants de trouver un emploi c’est bien, non? Je suis en train d’accomplir ma mission d’universit