Voilà un an qu’ils sont rentrés au pays avec leur diplôme de médecin en poche. Pourtant, ils ne peuvent exercer la profession car n’ayant pas entrepris l’internat. Sans cette formation pratique (“clinical training”) en milieu hospitalier, ils ne pourront obtenir leur “Certificate of Registration”, autrement dit le permis obligatoire pour pouvoir travailler. Or, ils sont une centaine à attendre leur tour pour l’internat. Et l’attente commence à être pesante. D’autant que cette liste d’attente s’allongera davantage avec un nombre significatif de nouveaux diplômés en médecine chaque année. Trois questions fondamentales se posent : cette formation pratique ne devrait-elle pas faire partie intégrante des études très coûteuses que proposent les écoles de médecine ? Le gouvernement mauricien est-il obligé de prendre en charge l’internat ? Et y a-t-il suffisamment de médecins formateurs dans nos hôpitaux pour faire un “monitoring” des connaissances et des aptitudes des internes ?
Ne pas savoir à quelle date ils auront une place pour l’internat commence à saper leur moral. « Nous n’avons aucune indication sur la date à laquelle nous allons commencer l’internat. C’est frustrant, décevant et inquiétant de rester dans l’incertitude… On ne peut plus continuer à dépendre de nos parents », lâche, sur un ton plein d’amertume, Nitesh, qui a étudié à la Zhejiang Medical University en Chine et qui est rentré au pays en mars 2013. C’est lui qui a pris l’initiative de mobiliser les autres jeunes qui se trouvent dans la même situation. « Mis à part les amis, qui étaient dans la même université que moi, je me suis renseigné sur les autres qui attendent.  Il est important de se regrouper et d’être solidaires », dit-il au Mauricien au sujet de sa démarche. Son appel lancé sur Facebook n’a pas été vain et, mercredi, une trentaine de ces nouveaux diplômés en médecine, qui sont rentrés depuis au moins un an et qui attendent l’internat, se sont réunis à Bagatelle pour partager leurs difficultés quotidiennes et pour décider d’une action commune afin d’alerter l’opinion publique sur leur sort. « On était content d’avoir des étudiants des différentes universités à notre réunion de mercredi dernier. Ce jour-là, quelqu’un nous a fait part qu’il attend l’internat depuis… septembre 2012 ! », relate Nitesh. Selon les chiffres du  Medical Council, il seraient 150 “Pre-registered Doctors” à attendre une admission pour l’internat. Parmi eux, on dénombre les diplômés du SSR Medical College (à Belle-Rive) ainsi que ceux ayant entrepris leurs études en Chine, en Russie, en France, au Pakistan, en Ukraine, en Roumanie et en Inde. Une rencontre beaucoup plus large est prévue dans les jours à venir.
La majorité de ces diplômés en médecine proviennent de familles modestes et sont confrontés à des problèmes similaires. Le problème financier devient épineux. « Nos parents ont contracté des dettes pour nos études. Et il nous faut commencer à aider nos familles. Nous sommes gênés d’avoir à leur demander de l’argent pour nos besoins personnels. A 26 ans, on devrait pouvoir être autonomes financièrement », dit encore Nitesh, qui s’est fait le porte-parole de l’action.
« Nous avons travaillé dur pour obtenir ce diplôme et nous sommes déconcertés par ce qui nous arrive. Cette longue période de chômage est déprimante. C’est très dur », ajoute Mary. « Comment songer à de  nouveaux projets d’avenir lorsqu’on n’est pas fixé sur sa carrière professionnelle ? » se demande le jeune homme avec beaucoup de lucidité. Les parents ont investi une somme de Rs 2 millions pour les études en Chine et la formation à Maurice n’est pas moins chère.
Aussi, que font-ils entretemps pour subvenir à leurs besoins ? La question semble les embarrasser mais, après quelques hésitations, le porte-parole répond : « Des petits boulots à droite et à gauche. » Quelques-uns ont ainsi trouvé de l’emploi dans des Call Centres, tandis que d’autres sont représentants de produits pharmaceutiques ou encore vendeurs dans de grandes surfaces. Deux ou trois d’entre eux ont même accepté de travailler sur des… chantiers de construction. Sans compter celui qui vend des noix de coco. Quant aux autres, assez nombreux, de ces “diplômés médecins”, ils sont simplement chômeurs. « Je n’ai pas honte de prendre un emploi moins gratifiant, mais à chaque fois que je passe une entrevue pour un job, on me dit : “Vous êtes trop qualifiés pour ce métier”, voire : “Vous pouvez nous quitter à n’importe quel moment et on ne peut prendre le risque de vous embaucher.” C’est injuste ! » dit avec colère un de ces aspirants médecins.
Plusieurs de ces diplômés ont écris à titre personnel depuis novembre  dernier au ministère de la Santé pour l’informer de leur « agony of unemployment » et pour s’enquérir de la date pour le recrutement des prochains internes. Aussi sont-ils déçus de n’avoir reçu aucune réponse. « On a l’impression que le ministère se désintéresse totalement de notre sort », estime Mary. Ces jeunes rappellent au   ministre Bundhoo l’engagement qu’il aurait pris l’an dernier, selon lequel il y aurait un exercice de recrutement en mai 2013 et un autre quatre mois plus tard. « On a été patient et on a fait preuve de beaucoup de compréhension parce que le ministre nous avait dit qu’il n’y avait pas d’argent pour nous payer  et qu’il n’y avait pas de place pour l’internat. Le ministère ne peut avancer les mêmes arguments maintenant car il y a eu un nouveau budget. Sans compter que 169 internes ont complété leur stage en décembre dernier. Ils nous mènent en bateau depuis 2013 et c’est injuste ! », disent ces jeunes. Le porte-parole demande au ministère de la Santé d’accélérer les procédures pour leur “clinical training” en soulignant que « la patience a des limites ». Depuis mercredi dernier, un groupe sonde leurs amis à propos de l’organisation d’un grand rassemblement, où participeront leurs proches afin « de mieux faire entendre leurs voix ».