On vient de fêter les quarante-six ans de l’indépendance du pays et par la même occasion, nos vingt-deux ans d’accession au statut de république. Nous pouvons nous réjouir que notre petit territoire soit passé du tiers monde au leader des îles de l’océan Indien en moins d’un demi-siècle. Nous avons une cybercité, des routes (elles valent ce qu’elles valent, mais elles ont le mérite d’exister), une presse plus ou moins libre (lorsqu’il n’y a pas de gagging orders qui lui pèsent dessus) et un gouvernement élu démocratiquement par le peuple. Fort bien. Nous avons de quoi être heureux. Ou du moins, pas trop malheureux. En cette période de joyeusetés, de parades et de patriotisme facebookien subit, je profite pour en faire quelques suggestions à bas coût à nos leaders, histoire d’accomplir mon devoir civique. De plus, à la veille des élections, “pa vinn dir pann dir”, puisque je le fais dans ces colonnes. Les propositions que je vais oser émettre ont pour but de s’attaquer à la frustration et à la délinquance, car n’étant pas assis dans un fauteuil à longueur de journée, je marche dans les rues, prends le bus et j’entends le peuple parler. Et je me suis fait une petite idée d’où vient le malaise actuel de notre société.
Notre île manque de loisirs. Pour preuve, nos concitoyens doivent exprimer leur originalité à travers l’utilisation de leurs divers outils de construction. Les rares lieux de loisirs dont nous disposons sont les centres commerciaux. Bon, ‘loisir’ est un bien grand mot, car lorsqu’on a fini son shopping et qu’on se soit sustenté, même ces centres n’ont plus grand attrait. Hormis cela, nous avons aussi deux magnifiques salles de théâtre – éventrées, malheureusement. Et un salon du livre annuel. Et quelques concerts auxquels on peut assister en vendant un bras ou un oeil, tellement les prix sont élevés. Tout ceci pour prouver que la gamme de loisirs dont nous disposons laisse à désirer, et que notre ministre de la Culture, fraîchement flanqué du titre de G.O.S.K., n’avance pas tellement pour remédier à cette situation. Bon, beaucoup d’entre vous me parleront de village halls et autres structures du genre, mais non. Il y en a un en face de chez moi, et c’est aussi lugubre que la piscine de Norma Desmond dans Sunset Boulevard. Et ne parlons pas de la population qui vieillit avec le centre, car rien n’est fait pour attirer la jeunesse. Qui voudrait passer ses soirées et ses week-ends à jouer au Carrom et au Domino lorsqu’on peut rester chez soi à ne rien faire, faute de mieux ?
Et pourtant, sans d’argent mais avec un peu d’organisation, nous avons les moyens de pallier cette situation de manque de loisirs. Ne construisons pas d’autres centres. Et si nous transformions les enceintes des écoles et collèges en centre de loisirs après les heures de classe, par exemple durant les week-ends ? Dispenser des cours de danse, de théâtre, de chant, et animer des ateliers de lecture, d’écriture, de peinture ? Des représentations, des concerts, des débats ? Des cours d’alphabétisation pour adultes ? Des matches de foot régionaux, des projections de films. Y installer des bibliothèques, des vraies, contrairement à celles actuellement dans des écoles et municipalités (avec des livres poussiéreux qui ont vu les dinosaures ou du moins, Mahé de Labourdonnais). Je ne fais que peu de propositions pour ne pas trop déborder, mais vous voyez un peu l’idée. Cela coûterait très peu car des volontaires pour mettre en place de tels cours, j’en connais à la pelle. L’avantage est que ces activités seront accessibles au plus grand nombre vu que les écoles et collèges sont un peu comme les politiciens à la veille des élections : il y en a partout.
Après avoir planché sur ce problème de loisirs, je me suis permis d’aller plus loin et de m’attaquer au chômage. En fait, l’équation est simple. Si l’on a un travail et de quoi exprimer sa créativité, on n’irait pas braquer les banques la veille de son mariage, ni jouer au médecin légiste qui fait une chasse au trésor. On serait heureux et souriants. Donc, pourquoi ne pas reprendre l’idée de micro-crédit de M. Yunus du Bangladesh et financer les gens défavorisées qui ont des idées ? Monter des petites entreprises sur une base de coopérative, avec pour but de créer un commerce dans lequel sera spécialisé le village ou quartier en question. Il est impératif d’instituer ce système de micro-crédit en amont car les institutions bancaires ne prêtent guère aux gens défavorisées, dit-on. Elles préfèrent davantage un rapport avec les possédants. Un peu comme du plâtre sur une jambe de bois, quoi.
La question logique qui suit est : Mais où va-t-on trouver l’argent ? La réponse est non moins logique : et si l’on stoppait les subsides aux religions et qu’on injectait cet argent dans des projets viables qui ne créeraient pas de divisions ? Les chefs d’entreprises seront certainement moins nocifs que certains de nos religieux. Puis entre nous, les institutions religieuses ont beaucoup, mais alors beaucoup d’argent. Je suis sûr qu’ils peuvent en prêter à l’État et si elles faisaient leur travail correctement, la pauvreté ne serait qu’un mot dans le dictionnaire sur notre île.
Voici donc mes deux propositions à l’occasion des célébrations de notre indépendance. L’année prochaine, je reviendrai avec d’autres dans le même esprit, à savoir, si elles ne marchent pas ou s’effondrent avant leur mise en place, on n’aura pas perdu quelques milliards.