Pour des raisons « sociales, afin que l’on ne puisse pointer du doigt telle ou telle communauté », explique la tante de notre interlocutrice, le prénom qui a été choisi pour la désigner sera X. Jeune Mauricienne de 15 ans, maintenant, originaire de l’Est du pays, elle est partie vivre auprès d’une autre tante, en l’occurrence, sa marraine, en Europe. C’est d’ailleurs, grâce « à sa marraine que X. a pu échapper à l’enfer de la prostitution », confirme l’autre tante qui raconte son parcours.
X a 14 ans. Elle vient d’une famille recomposée. Sa mère s’est remise en ménage avec un autre homme et elles sont à 5 soeurs et deux frères. « Sak zanfan ti ena enn papa diferan, explique notre interlocutrice. C’est pour mieux comprendre la situation familiale dans laquelle cette fillette a été amenée à grandir… »
X. n’est pas allée au collège. « Dès qu’elle a atteint le niveau du CPE et après avoir participé aux examens, nous décrit sa tante, ses parents l’ont retiré de l’école. Pou so bann ser osi, ti parey… » Et d’ajouter que « si X. avait jusque-là échappé à la prostitution, ce n’est pas par chance ou hasard. C’est tout simplement parce qu’elle n’avait pas encore eu ses règles… » D’ailleurs, la jeune fille devait confier à cette tante, qu’« à plusieurs reprises, elle entendait son beau-père et sa mère parler d’elle en ces termes : « Li pankor pare. » Elle ne comprenait pas de quoi ils parlaient ni ce à quoi s’attendre…
La tante souligne qu’en fait « la mère de ma nièce et son concubin vendaient les filles… Bann ki ti finn fini gayn zot reg, mama ek boug-la ti pe fer zot sorti ek zom, al lotel, dan disko, ek apre, gayn relasion… Zot ti pe fer kas koumsa mem ».
X. n’a pas longtemps échappé à ce sort : quand elle a ses premières règles, elle comprend enfin la portée des paroles de sa mère et de son beau-père. « Quelques jours après, se remémore encore la tante, un “ami” du beau-père, un homme d’une quarantaine d’années, s’est présenté à la maison. X. a été appelée à se présenter à l’homme. Celui-ci l’a longuement regardée avant de tendre les bras vers elle… »
« D’instinct, se souvient notre interlocutrice, X. a reculé. L’homme, parlant au beau-père, a dit qu’il voulait “tous marsandiz-la”. C’est-à-dire, qu’il voulait palper les seins de X. et toucher son corps. En fait, selon les habitudes de ces deux-là, cet homme était celui qui couchait en premier avec les filles… »
Mais dans le cas de X., les choses ne se passent pas comme prévu. La fillette se montre réticente à suivre les pas de ses aînées. « Li pa ti kone ki ete gayn relasion ek enn zom, relève encore la tante. Me li ti santi ki pa ti enn bon zafer sa… » Malgré les « pressions de sa mère et ses tentatives de lui faire peur », X. tient bon.
Finalement, « zot finn panse kitfwa si fer enn ti boug fer galant ek li, travay kapav fer… » X. fait la connaissance d’un jeune homme d’une vingtaine d’années. « Il lui a joué la comédie, raconte la tante. Avec tout ce qu’il faut : romance, petits jeux, bisous, rendez-vous, cadeaux… » Au bout du compte, « X. est tombée amoureuse de ce jeune homme. Celui-ci n’a jamais rien éprouvé de sincère envers la fillette. Ce n’était qu’un jeu pour lui, il était d’ailleurs de connivence avec les parents de X… »
Après quelque temps, X. « est amenée à faire l’amour avec le jeune homme. Là, encore, elle n’était pas totalement partante. Même si elle disait qu’elle l’aimait, pour elle, c’était beaucoup de tendresse et d’affection, mais elle ne s’attendait pas à ce que cela devienne forcément physique… » Cependant, « les parents de X. ont bien monté leur coup. Un soir, la fillette a été “sexuellement stimulée” par le garçon et ils ont couché ensemble… » De là, commence, pour elle, « son histoire d’amour… », ajoute notre interlocutrice. « Elle y croyait fermement ! »
Le jeune homme étant devenu “l’amoureux” de X., celle-ci, estimaient la mère et le beau-père, « était prête pour avoir d’autres relations sexuelles… C’est là que le rôle du garçon a été capital : c’est lui qui l’a poussée dans les bras d’autres hommes ! » En effet, élabore la tante de la victime, « le jeune homme lui a fait du chantage émotionnel : elle lui disait qu’elle l’aimait, lui, et qu’elle ne consentirait à avoir de rapports avec aucun autre homme. Et lui, il lui a sorti la rengaine habituelle : “si to kontan mwa, to pou aksepte dormi ek sa boug-la… ” »
Le premier “client” de X. n’a été « nul autre que l’ami du beau-père qui était venu “palper la marchandise” », souligne encore notre interlocutrice. « Durant les 18 mois qui ont suivi, X. a été entraînée, malgré elle, dans le cercle de la prostitution… Elle était devenue vide et sans vie », témoigne sa tante.
La fillette doit son salut à sa marraine : « Quand celle-ci est venue en vacances à Maurice — X. vendait son corps depuis déjà quelques mois —, sa marraine a senti que quelque chose n’allait pas… Elle l’a alors emmenée vers un centre. » Sur place, se souvient encore la tante de X, « quand elle a parlé de ce qu’elle faisait, qu’elle couchait avec des hommes qui lui donnaient Rs 200 ou Rs 300, elle ne semblait n’avoir aucune émotion. Mais, elle maintenait toujours qu’elle était amoureuse du jeune homme qui l’avait entraînée dans cette affaire… C’est comme si elle n’arrivait pas à comprendre que cet homme n’avait été qu’un pion dans toute l’affaire. »
Avec le soutien d’un travailleur social, la marraine de X. a pu « emmener la fillette et lui donner un encadrement différent que celui de sa famille. Aujourd’hui, elle vit en Europe, auprès de sa marraine. Nous n’avons plus de nouvelles d’elle. Mais je prie pour qu’elle reprenne une vie normale… »
Quant aux autres soeurs de X., soutient la tante, « elles n’ont pas eu autant de chance qu’elle. Le trafic se poursuit… La mère et le beau-père proxénète fournissent leurs clients tandis que les filles touchent quelques sous ». Notre interlocutrice avoue que « li pa enn lavi pou bann tifi. Mo konsian li pa bon. Me mo tousel. Mo per pou al lapolis… Mo pou gayn trape, mwa osi ».