De janvier 2013 au 22 juillet dernier, 11 cas de prostitution juvénile ont été référés à la police. Sur le terrain, ce nombre serait supérieur. S’il est souvent reproché aux autorités de ne pas en faire assez pour prévenir la prostitution chez les mineures, assurer le suivi des cas avérés, renforcer l’encadrement des victimes, en revanche, le public a aussi le devoir d’assumer sa responsabilité citoyenne en dénonçant des cas suspects. Et en matière de responsabilité, il est attendu que l’État renforce ses actions pour prévenir la prostitution juvénile et encadrer les victimes, pour non seulement protéger ses enfants mais aussi honorer ses différents engagements auprès des Nations unies. Mais face à l’absence de données sur la réalité de cette problématique, une enquête approfondie par les autorités de l’enfance aiderait grandement dans l’implémentation des mesures préventives.
« Il y a une dizaine d’années, quand je me suis installée ici, il y avait une ou deux jeunes filles qui se prostituaient. Aujourd’hui, elles sont une quinzaine. Le pire, c’est qu’elles assument pleinement ce qu’elles font de manière détachée ! » confie Nadine (nom modifié), une habitante d’un quartier qualifié « chaud ». Occupé par une centaine, voire plus, de familles touchées par des problèmes socio-économiques, ce quartier comprend aussi de nombreuses mères adolescentes. D’ailleurs, Nadine, ancienne travailleuse du sexe, explique que certaines de ces grossesses précoces sont la conséquence de rapports sexuels tarifés entre les mineures et leurs clients.
Les jeunes filles du quartier de Nadine, qui se prostituent de manière sporadique ou régulière, se retrouvent dans la spirale du commerce sexuel à partir de 11 ans ! Malgré l’arrestation d’un homme pour avoir incité de jeunes mineures du même quartier à avoir des rapports sexuels avec lui, cette intervention policière n’aurait pas pour autant freiné l’élan de certaines adolescentes qui se prostitueraient volontairement. Des témoignages recueillis sur place indiquent que celles-ci se prostituent en fonction de leurs besoins matériels : par fantaisie et non par nécessité, ou quand des clients font appel à elles. Les contacts se font de bouche à oreille. « Les filles, malgré leur jeune âge, gèrent leurs clients seules. Elles n’agissent pas par contrainte et sous la menace de proxénètes », dit-on. Toutefois, les jeunes prostituées se sont regroupées ! Elles opèrent en bande. Deux groupes ( rivaux) se sont formés.
Service coordonné ?
Cinq ans après avoir voté la Combating of Trafficking in Persons Act, loi qui sanctionne lourdement l’exploitation sexuelle à des fins commerciales (considérée comme du trafic humain), y compris celle des mineurs, l’État n’est pas en mesure d’expliquer avec précision la situation de la prostitution juvénile dans le pays. Malgré des remparts en matière de loi, mécanismes et structures en place pour prévenir et encadrer des jeunes de moins de 18 ans victimes d’exploitation sexuelle à des fins commerciales, les données quantitatives font défaut. Celles-ci sont disponibles une fois les cas rapportés à la police, laquelle est également tenue à les communiquer au Working Together Committee, présidé par le ministère responsable du Développement des Enfants. Ce comité, qui regroupe 14 partenaires dont la police et différents ministères, a pour rôle de travailler en réseau afin de pourvoir un service coordonné et complet aux enfants vulnérables et victimes d’abus.
Toutefois, quand on sait que les autorités ont parfois grand peine à gérer certains cas graves impliquant de jeunes mineurs, l’on peut s’interroger sur l’efficacité de ce comité ! Les seules données dont l’État dispose sont celles que ramènent la police, les effectifs de la Brigade pour la Protection des Mineurs, les enquêteurs de la Child Development Unit ou encore celles du Bureau de l’Ombudsperson pour les Enfants après leurs interventions faisant essentiellement suite aux dénonciations du public, d’organisations non-gouvernementales et des comités de Community Child Watch dans différentes régions. Pourtant, il suffirait aux autorités de s’intéresser de très près, entre autres, à des zones touchées par la précarité, dont certaines à Grand-Baie, pour se rendre compte que le nombre de jeunes filles prostituées est bien au-dessus de celui rapporté à la police en une année (voir plus loin).
Selon nos informations, le nombre de jeunes filles, à peine pubères, adolescentes, se prostituant, pas forcément exploitées par des réseaux, serait bien supérieur aux chiffres officiels déposés récemment à l’Assemblée nationale. En effet, ces chiffres indiquent que de janvier 2013 à juillet dernier, 11 cas de prostitution juvénile ont été référés à la police à des fins d’enquête. Parallèlement, de nombreux cas ne sont pas rapportés. Une des raisons évoquées par des témoins qui préfèrent éviter d’alerter les autorités est la peur de représailles. C’est ainsi que, depuis plusieurs mois, des squatters occupant un terrain de l’État dans un faubourg de Port-Louis observent sans broncher des fêtes improvisées, « à n’importe quel moment, même pendant les jours de semaine », dans une des maisons en tôle du quartier. De très jeunes filles et des inconnus participent à ces fêtes. Très vite, les habitants ont commencé à parlé de prostitution. Mais, malgré les mouvements louches, ces derniers hésitent à alerter la police.
Non-assistance à personne en danger
Ne pas dénoncer relève d’une entrave à la loi pour non-assistance à personne en danger. Depuis la promulgation de cette loi il y a huit ans, les arrestations liées à la prostitution juvénile ont concerné les clients et les proxénètes. « S’il y avait des arrestations pour délit de non assistance à personne en danger, le public aurait eu comme un avertissement ! » note une spécialiste de l’enfance.
En 2011, lors de sa mission à Maurice, Najat Maalla M’jid, rapporteuse spéciale des Nations unies, avait, après ses différentes rencontres avec des responsables d’organisations non-gouvernementales, d’institutions publiques, etc., déclaré « qu’il semblerait que l’ampleur de la prostitution des enfants (…) ne soit pas si important que cela à Maurice ». Najat Maalla M’jid, qui ne remettait pas l’existence de ce problème en question, bien au contraire, déclarait à la fin de sa mission que la prostitution de très jeunes filles serait, selon les données qu’elle a recueillies, « occasionnelles ».
Dans le rapport relatif à cette mission et soumis Nations unies, il est noté : « Statistics regarding cases of the sale of children are unavailable (…) The Special Rapporteur notes discrepancies in the official statistics provided, and in some cases, no data is available at all. There also discrepancies in assessments made by stakeholders regarding the scope of all forms of sexual exploitation of children. Such discrepancies can be explained by the nature of these practices : cases are underreported, there are difficulties in gathering information, differences in qualifying crimes, challenges in identifying victims and perpetrators, social perceptions and stigma linked to these acts, weak monitoring and reporting mechanisms, and limited knowledge of laws and rights. »
Trois ans après la visite de Najat Maalla M’jid, ces manquements n’ont pas été rectifiés ! Cependant, durant son court séjour à Maurice, Mme Maalla M’jid n’a pas fait de constat de visu à même le terrain ! Néanmoins, ses recommandations sont toujours d’actualité, notamment le renforcement de la coordination intersectorielle dans la prise en charge, la mise en application d’un cadre de protection et de prévention visant à intégrer toutes les actions initiées par les différents acteurs, le suivi des jeunes réhabilités… Si l’État mauricien, signataire de conventions et de protocoles (dont celui sur la vente, la prostitution et la pornographie impliquant des enfants) des Nations unies, a fait des progrès sur la protection des enfants, il lui reste encore à faire en ce sens.
L’argent n’est pas un obstacle. Le manque de ressources humaines, le peu d’interventions spécialisées dans les institutions gouvernementales et l’absence de volonté politique ralentissent considérablement la prévention contre l’abus des enfants. Bientôt, les autorités pourront signaler un avancement. En effet, après avoir vainement attendu un gestionnaire pour son Drop-in-Center à Grande-Rivière Nord-Ouest, le ministère de l’Égalité du Genre aurait enfin trouvé une ONG locale qui serait disposée à prendre en main l’administration de cette structure. Les exercices d’appel d’offres n’avaient attiré aucun intéressés. Même que le ministère avait prospecté à l’étranger.