Les amis de Zippy ont célébré au mois d’août, les cinq ans de l’implantation de ce programme «extra scolaire» à Maurice. Pour marquer l’événement, Chris Bale, le directeur de Partnership for Children, l’organisation non gouvernementale qui gère le programme Zippy, avait fait le déplacement à Maurice. Il nous explique comment ce programme permet aux enfants de développer leur bien-être émotionnel.
Après ses études universitaires, Chris Bale commence une carrière de journaliste tout en rêvant de pouvoir voyager à Londres. A 23 ans il se rend à Hong Kong où il obtient un job dans le journal en langue anglaise de l’île. «Je ne vivais pas comme un expatrié mais comme un Hongkongais, avec le même salaire, le même logement, les mêmes problèmes. J’ai appris à vivre avec les Hongkongais, ce qui donne une autre perspective sur cette enclave britannique située à des centaines de kilomètres de Londres et à quelques dizaines seulement de la Chine.» Quatre ans après son arrivée à Hong Kong, il est recruté pour présenter les nouvelles en anglais à télévision locale. Il occupera ce poste pendant dix-sept ans. Tout en travaillant à la télévision, il découvre le monde des ONG et aide à établir une antenne d’OXFAM à Hong Kong. «C’était en 1984, l’année de la terrible famine en Éthiopie, et nous avons fait les habitants de Hong Kong, très centrés sur eux-mêmes, découvrir la nécessité de venir en aide à plus pauvres qu’eux.»
Pendant des années Chris sera présentateur de télévision le soir et directeur d’ONG pendant la journée et il travaille notamment avec les enfants handicapés et se sert de son image de présentateur pour organiser des levées de fonds et diverses opérations caritatives. Sa réputation va pousser les autorités hongkongaises à le nommer membre de la Commission anti-corruption et à le faire décorer par la reine pour services rendus à la communauté. En 1998, un an après le retour de Hong Kong à la Chine, et après vingt ans passés en Orient, Chris Bale revient en Grande-Bretagne pour devenir le directeur de Befrienders International. Parmi les nombreuses activités de cette ONG, il découvre un programme destiné à promouvoir le bien-être émotionnel des jeunes enfants, qui a pour nom Zippy’s Friends. «Le programme était passionnant mais il était placé sous l’ombrelle de Befrienders, qui s’occupe beaucoup d’adultes dépressifs avec tendances suicidaires. Il y avait une énorme contradiction, pour ne pas dire une opposition, entre les deux types d’actions, toutes les deux très louables. Il a été décidé de créer une ONG qui s’occuperait essentiellement du développement de Zippy’s Friends, on lui a donné le nom de Partnership for Children et on m’en a proposé la direction. C’est une toute petite ONG basée à Londres et qui développe le programme Zippy’s Friends à travers le monde.» Depuis douze ans, Chris Bale dirige donc cette ONG qui développe son programme en partenariat avec des associations dans 27 pays.
Le but de Zippy’s Friends est de «promotes the mental health and emotional wellbeing of young children». Est-ce qu’en 2013 avec les progrès de la pédagogie et de la psychologie on a encore besoin de ce genre de programme ? Est-ce que «to promotes the mental health and emotional wellbeing of young children» n’est pas une chose normale, ordinaire, pour ne pas dire naturelle ? «Pas du tout. Nous vivons dans un monde où l’accent est mis sur la réussite à travers la compétition scolaire, de plus en plus féroce. On apprend à apprendre, pas à s’exprimer, à se construire, à savoir comment réagir face aux problèmes de la vie. Dans les pays dits développés, les teenagers sont en colère et l’expriment par le recours à la violence, la drogue, la mutilation et, trop souvent, le suicide. Quand on les interroge ils disent qu’ils ne savent pas faire face à la vie, qu’ils n’ont pas appris à gérer les situations difficiles, qu’ils sont perdus et font n’importe quoi. Des recherches faites sur ces situations ont démontré que si on apprenait aux jeunes enfants à bien réagir, ils pourraient mieux affronter les difficultés de la vie. C’est sur ce postulat que repose le programme Zippy’s Friends. Il enseigne aux enfants à apprendre à réfléchir pour faire face à une situation donnée, leur apprend à communiquer, à dire, à partager leurs émotions pour mieux les gérer.» Est-ce que ce concept fonctionne dans notre monde du chacun pour soi depuis la maternelle ? «C’est vrai que la tendance des systèmes d’éducation est de pousser l’enfant à apprendre et à se taire. Il n’a pas la possibilité de parler de ses sentiments, il doit les étouffer pour mieux apprendre le programme et réussir les examens qui est le but du programme scolaire et de la vie. C’est le système éducatif fait pour faire passer des examens qui est responsable de la situation. On s’est tellement focalisé sur la réussite aux examens qu’on a oublié le reste et surtout que l’élève est avant tout un enfant qui a besoin d’exprimer ses pensées et ses sentiments, de communiquer avec les autres pour s’épanouir.» Comment est-ce que les enseignants qui doivent boucler leur programme et les parents qui veulent que les enfants aient de bons résultats scolaires réagissent à Zippy qui est une activité «extra scolaire» ? «Au départ, les uns et les autres n’étaient pas d’accord et pensaient qu’une activité en dehors du programme c’était du temps perdu. Quand le programme a été lancé à Shanghai, en Chine, des parents d’élèves sont venus manifester devant l’école. Ils disaient que c’étaient une perte de temps, que leurs enfants doivent apprendre les langues et les mathématiques et qu’essayer de comprendre leurs sentiments, c’est du temps perdu. Ils le disaient en se basant sur leur propre enfance. Mais on sait maintenant que le bien-être émotionnel de l’enfant a un lien direct avec les performances académiques. Les enfants qui sont bien émotionnellement étudient mieux que les autres. Aujourd’hui, ces mêmes parents manifestent pour que Zippy 2 soit inclus dans le programme scolaire. Ils le font parce qu’ils ont noté les changements positifs survenus chez leurs enfants après qu’ils ontt suivi Zippy’s Friends.»
Le programme Zippy’s Friends est pratiqué à Maurice depuis cinq ans. Il est supervisé par le département de Psychologie de l’Institut Cardinal Jean Margéot et enseigné dans les écoles catholiques de Maurice et dans les écoles primaires de Rodrigues, ce qui fait un quart des écoles de Maurice. Le programme coûte Rs 1500 par an pour une heure de cours par semaine pour les enfants de la seconde. Une heure par semaine, c’est suffisant ? Comment réagissent les enseignants mauriciens à cette heure de cours supplémentaire. «Comme partout ailleurs, il a fallu les convaincre de la nécessité de ce programme. Les enseignants sont eux aussi pressurisés par le système pour donner de bons résultats scolaires. Les recherches ont établi le lien entre le bien-être émotionnel de l’enfant et sa réussite scolaire. Ce ne sont pas les théories qui ont convaincu les enseignants mais la pratique du programme et ses résultats. Ils sont unanimes à dire : Disons qu’une heure par semaine c’est mieux que rien, dans un programme scolaire surchargé. Une heure par semaine pour faire autre chose que de la compétition, de se battre pour être le meilleur, juste pour parler de ses problèmes et de ses sentiments, échanger sainement et diminuer l’agressivité ambiante, c’est déjà un commencement. Et depuis Zippy, ils comprennent mieux leurs élèves puisqu’ils les écoutent parler de ce qui les intéressent ou de ce qui les préoccupent. Les participants développent des outils pour mieux affronter la vie, leurs performances scolaires s’améliorent, le « bullyuing » diminue et il y a une meilleure atmosphère dans les classes ou le programme est suivi. Tous les enfants sont égaux, se comprennent mieux, ne cherchent plus dominer l’autre, ils travaillent ensemble. Tous les parents et les enseignants le disent : les enfants changent avec Zippy, apprennent à parler d’eux, de leurs sentiments, à les exprimer, à communiquer avec les autres enfants. Avant, pour l’enfant, communiquer voulait dire écouter, obéir, recevoir, pas émettre, dire ou s’exprimer. Maintenant quand, il rentre à la maison, il parle, s’exprime, interroge, dialogue, au lieu de se contenter d’écouter. Les parents sont au départ un peu perturbés : ils n’avaient pas l’habitude d’entendre, d’écouter leurs enfants. Eux aussi bénéficient du programme, qui nécessite leur participation active.»
C’est donc un président international de Partnership for Children heureux de son séjour à Maurice que nous avons rencontré la semaine dernière ? «Oui, je suis très heureux d’avoir rencontré l’équipe de l’ICJM, nos partenaires avec qui nous avons eu de très enrichissantes discussions. J’ai également eu l’occasion de rencontrer certains enseignants qui m’ont dit à quel point le programme avait changé non seulement le comportement de leurs élèves mais aussi leurs relations avec eux. Une étude faite à Maurice sur les cinq ans de amis de Zippy démontre que 204 enfants ont suivi le programme. Que 96 % d’entre eux s’en souviennent encore et que 81 % continuent à le pratiquer.  Zippy’s Friends est un véritable succès non pas par le nombre d’enfants touchés, mais par la qualité de la mise en pratique du programme. C’est un des nos meilleurs programmes, notamment grâce à nos partenaires de l’ICJP. Ils sont très professionnels, très organisés, très concernés. Ils ont su convaincre les enseignants et les parents et en plus ils ont crée une équipe de conseillers qui travaille en étroite collaboration avec les enseignants et peut intervenir auprès des élèves et des parents en cas de besoin. En quelque sorte, nos partenaires mauriciens ont amélioré le programme et grâce à eux des enfants mauriciens ont développé des outils pour mieux vivre qu’ils pourront utiliser plus tard pour faire face aux difficultés de la vie. Face à ces excellents résultats, oui, je suis un directeur d’ONG heureux en visite à Maurice.»