La démarche pour la reconnaissance du séga a été entamée depuis longtemps sur le plan local par diverses personnes et groupes culturels. Le séga, d’essence populaire, est reconnu un peu partout dans le monde avec ses nombreux ambassadeurs. À l’heure où la musique populaire vit sous la loi des modes et de diktats de l’industrie du disque, Jean Clément Cangy, journaliste, nous donne l’envie avec Le Séga, Des origines à nos jours (2012) de plonger dans un ouvrage très documenté pour entendre une musique qui résiste à la marée. L’auteur évoque le séga comme fait de culture, comme un rythme propre à la créativité mauricienne, en attendant, comme le maloya réunionnais, son inscription au patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Interdit social, cri de révolte, réflexe collectif contre l’injustice, le séga est rythme avant tout chanté par des figures aujourd’hui légendaires. De Ti Frer, qui a donné sa base traditionnelle au séga, à Sandra Mayotte, figure de l’évolution vers la modernité des échanges et des emprunts, le séga est devenu une fête pour les jours heureux.
Qu’est-ce que le séga ? Jean Clément Cangy revient sur les origines d’une expression musicale chantée, jouée, dansée par des esclaves. Le spleen africain qui a côtoyé les terres d’exil dans l’océan Indien plane dès le début du livre (« Madagascar humiliée / Mozambique violenté / Zanzibar torturé / Afrique pillée… »). À Maurice, le séga a vu le jour dans la violence des relations : « Le séga est né dans la douleur, dans les souffrances de l’esclavage, des humiliations et des privations, dans la révolte devant l’horreur, le crime contre l’humanité, dans le marronnage… » À terre, dans les camps, à base de bobre, tam-tam, ravanne et autres instruments fabriqués (selon Marclaine Antoine) une nouvelle musique familière s’élabore. Le séga va se construire sur des imaginaires, des hommes et des femmes. Nous mentionnons ici quelques noms cités par Cangy : Ti Frer, Jacques Cantin, Maria Séga, Serge Lebrasse, Roger Augustin, Loïs Cassambo, Fanfan ; les anciens Cyril Labonne, Alain Permal, Roger et Marie-Josée Clency, Jean Claude Gaspard, Michel Legris, Mario Armel, Claudio Veeraragoo, Cyril Ramdoo ; et les contemporains Cassiya, Nancy Derougère, Linzy Bacbotte, Mario Justin, le groupe Abaim, Double K et bien d’autres.
Jean Clément Cangy offre un répertoire des ségas qui ont marqué leur époque (Pic-nic, Zoli ti fam, Elena, Roulé mo séga). Esclavage, créolisation et autres élans unificateurs vont entraîner des figures nouvelles préfigurant l’unité nationale. Le séga ne sera jamais vraiment écrit et rimé. Il sera rythme avant tout avec des aspects multiformes : séga lacôte, séga salon, séga typique, séga taverne, séga lotel, séga lakour, séga dan lari… Mais il ne s’agit plus de salon ou de rue, le séga englobe l’humanité dans son ensemble et devient un terrain d’entente pour tous les Mauriciens. Il sera toujours une source inépuisable d’inspiration et de motivation.
L’ouvrage de Jean Clément Cangy renferme une mine d’informations sur le séga, sa base mélodique, son essor, son statut de vecteur populaire porté par la langue kreol, son lien étroit avec les événements liés à la marche de la liberté et contre l’oppression, ses rois et ses reines. L’auteur analyse la base traditionnelle de cette musique et sa valorisation (avec le groupe ABAIM) aussi bien que les cousinages avec d’autres styles de musique (ragga, reggae, etc). Le livre de Jean Clément Cangy, par la richesse de son contenu, montre la nécessité de reconnaître le séga comme patrimoine du monde. Le séga ne vit que dans la mémoire vive et dans la lutte des hommes. Et le père légendaire revient chaque fois que notre coeur bat au son du tambour : « Tamasa vini zanfan nou al bwar divin… »
Livre en vente à Rs 350 dans les grandes librairies.