Le roman Une destinée bohémienne est arrivé dans les librairies mauriciennes. Sa sortie chez l’Harmattan, annoncée l’an dernier, est venue ajouter à l’idée qu’il existe dans la vie mauricienne, si ce n’est parfois dans l’art vestimentaire de certaines de ses habitantes, un goût de bohème… Ce titre scelle le premier roman du poète Sylvestre Le Bon, qui nous confie avoir à travers un de ses personnages (Antoine, un marin à la retraite) célébré le souvenir d’un ami disparu qui lui était particulièrement cher.
Difficile en lisant ce texte de se départir de l’idée que l’auteur n’y raconte des faits réels, tant ils semblent inspirés par l’île Maurice ordinaire autant que celle de nos journaux. S’il y décrit des parcours de vie relativement singuliers, s’il y raconte certaines aventures assez surprenantes, nous savons par la lecture des journaux, ou quelques histoires glanées à droite à gauche, qu’elles sont ici tout à fait plausibles : passage à tabac, conflits raciaux et routes barrées, interrogatoires policiers musclés, etc.
Si ces faits sont en eux-mêmes marquant, l’auteur ne semble pas chercher à en forcer le trait, à en dramatiser l’action. « Les yeux d’un écrivain doivent être secs pour être clairs. » Cette clé que l’auteur/narrateur livre à la fin de l’ouvrage permet de comprendre le détachement parfois désillusionné qui fait le charme du roman. Il apparaît que ce détachement, ce récit fait sans passion aveugle, semble être la condition de descriptions parfois jubilatoires de certains faits et rencontres. S’il décrit la vie de bohème que le narrateur va peu à peu épouser, il le fait à la fois par soucis de « recréer l’existence des êtres qui ont compté pour lui » et peut-être aussi pour vivre ce « partage transcendant les barrières » qu’est l’écriture. L’auteur laisse entendre à la fin qu’il n’est pas guidé par un goût effréné de la fiction.
Ce roman commence par le récit d’une vie ordinaire, à travers le personnage principal. Ernest est alors un « trentenaire ambitieux » tout juste revenu à Maurice pour démarrer une carrière commerciale après ses études en France. Son parcours semble a priori tout tracé, quand en réalité il ne cessera d’errer dans cette existence, se rapprochant chaque jour un peu plus de l’instant présent. Ce retour est émaillé des réminiscences de l’enfance, puis le feu de paille d’une amourette passagère, un accident qui tourne en émeute vont imprimer un tournant inattendu à sa vie.
La lecture devient alors plus truculente, à commencer par une rencontre avec de sympathiques rastas de Chamarel qui ont le don de lui faire tourner la tête. La description de ces moments est désopilante par sa bonhomie et son caractère inattendu. Ce trentenaire cherche aussi l’âme soeur, ce qui nous vaudra des passages d’une franche et saine sensualité où le poète laisse poindre son sens de l’image et de la sonorité. Dans cette destinée bohémienne, Rimbaud, le poète aux semelles de vent est clairement évoqué et cité. En quête d’amour bien que ne voulant pas y croire, Ernest dérive tout au long de ce texte comme si finalement uniquement les mots avaient compté.
Ne souhaitant pas décevoir un nouvel espoir, il préfère recréer les personnages qu’il aime à défaut de jamais les revoir. Et la sage et frugale vie de marginal qu’il se construit peu à peu ne vise pas d’autre but que de lui permettre d’habiller ces personnages de ses mots. Peu à peu, se logeant dans une roulotte comme il n’en existe pas à Maurice, le narrateur ne se voue plus qu’à cette magnifique quête d’amour qu’est l’écriture. Et qui sait ? Cet art est peut-être en mesure d’apporter le bonheur dans la vie réelle. L’allusion en fin de texte à un certain poète dénommé Sylvestre Le Bon qualifié « d’écrivain bohème » semble confirmer l’intuition d’une fiction très proche de son auteur, du moins d’un jeu incessant avec la réalité et ses illusions.