Le crime politique le plus célèbre de Maurice survint le 25 novembre 1971. Cette tragédie humaine frappa en premier la famille d’Azor Adelaïde et ensuite un petit garçon de 7 sept dont le père Ignace Bahloo  a été impliqué dans l’affaire et emprisonné. Au terme d’un travail de réflexion et de mise à distance, Eric Bahloo, fils de Ignace, agent politique impliqué dans l’affaire Azor Adelaïde, livre aujourd’hui sa vérité après que la justice mauricienne a fait son travail. Il s’exprime sur un sujet sensible, délicat, voire tabou. Le livre paraîtra aux Editions de la Tour bientôt.
Bien qu’âgé de 7 ans seulement à l’époque des faits, certaines paroles humiliantes et d’innombrables images sous forme de flashs, resteront à jamais gravées dans ma mémoire. Le cerveau étant un formidable outil, il enregistre tout sur son passage pour le ressortir inévitablement un jour. Vivre un tel évènement aussi tragique est une expérience, somme toute traumatisante et déroutante. Depuis au moins 25 ans, je me suis interrogé en long et en large sur cette affaire : et si Azor Adélaïde n’avait pas été tué ? Et si mon père n’avait pas rencontré Gaëtan Duval à la fin des années 50 ? Est-ce que nous ses enfants, aurions eu alors une existence différente ? Est-ce que la configuration de la scène politique aurait été dès lors différente sans l’avènement de ce crime ? Et si encore si, etc., etc…
Des questions à perte de vue, qui étouffent et qui à un certain stade de votre existence, vous la pourrissent. Où se trouve finalement la solution à ce tourment, qui parfois conduit alors à la déprime, la dépression, voire des fois au suicide ?
Sans faire d’amalgame entre celui qui y a laissé la vie en cet après-midi du 25 novembre 1971, et ceux qui ont participé de loin ou de près à provoquer ce crime affreux, une seule conclusion en découle à mes yeux : la plupart de ces activistes, et Azor Adélaïde le premier, ont été victimes d’un système mis en place par les politiciens, complètement aveuglés par leur quête effrénée de pouvoir et de gloire. Pour certains, tous les moyens justifiaient leur fin. Et y compris la violence.
Paul Bérenger avait la grande ambition de conquérir Curepipe, le bastion par excellence de Gaëtan Duval. Ce dernier était le ‘Roi Créole’ plus ou moins proclamé, et trônait comme tel sur la ville-Lumière en particulier, entouré de sa Cour de partisans et de courtisans qui pour certains étaient prêts à sacrifier leur vie et celle de leur famille pour leur King. Comme tout bon souverain, Duval visitait ses sujets. Du haut de son cheval d’où il balançait des bonbons aux enfants, il saluait la foule qui venait l’acclamer.
Ces cités ouvrières habitées pour la plupart par des Créoles, cités qu’il avait fait construire dans les faubourgs des grandes villes, du temps où il était ministre du logement du Dr Ramgoolam, pour pallier aux besoins créés par les destructions causées par le cyclone Carol (1960). Dès lors, il était devenu le porte-drapeau, haut en couleur, de toute cette communauté qui voyait en lui un digne représentant, voire un sauveur, capable de défendre ses intérêts.
Anti-indépendantiste convaincu, Gaëtan Duval prêchait une association avec la Grande-Bretagne tandis que sir Seewoosagur Ramgoolam prônait haut et fort l’indépendance de notre pays des Anglais, qu’il allait finalement obtenir le 12 mars 1968. Duval brandissait comme arguments des plus tranchants, l’hégémonie hindoue et l’écrasement social et économique des Créoles et des Chrétiens en général. Selon lui, avec l’avènement de l’indépendance et la force du nombre aidant, les Hindous allaient tout accaparer. Le message de Duval, soutenu par le pouvoir financier des barons de la canne de la communauté blanche, devait remporter un fort écho auprès de la population  chrétienne et d’autres minorités : tamoule, musulmane et chinoise. D’autant plus qu’une certaine peur s’installe très rapidement auprès des plus nantis des Créoles. Ce qui provoque finalement, à partir de la deuxième moitié des années 60, le début d’une hémorragie au sein de cette communauté et l’exode de son élite vers l’Australie et la Grande Bretagne. Ceux qui émettent l’opinion que l’indépendance fut obtenue dans l’harmonie et la paix, sont évidemment ceux qui veulent occulter les bagarres raciales entre Hindous et Créoles, notamment à L’Escalier, Plein-Bois, Trois-Boutiques et Malakoff (1965), ainsi que les heurts très sanglants, à la veille de l’indépendance entre Musulmans et Créoles (1967). Ceci devait provoquer dans ces régions du sud, l’exode de bon nombre de ses habitants vers les hautes Plaines Wilhems, et notamment à la Cité Atlee.
Les élections d’août 1967 devaient départager les deux camps, celui dirigé par le Dr Ramgoolam, soutenu par Abdool Razack Mohamed (CAM) et Sookdeo Bissoondoyal (IFB) et celui dirigé par Duval. Les résultats devaient donner la victoire au Parti Travailliste et ses alliés avec 56 % des voix. SSR devenait ainsi le premier Premier ministre de l’Ile-Maurice indépendante. Mais Duval avec ses 44 %, perdait cette grande bataille électorale avec tous les honneurs d’un homme qui avait su rassembler presque toutes les minorités grâce à sa formidable énergie politique. Même une grande partie des Musulmans lui fit confiance grâce à des gens comme Dahal ou Monaf Fakira. Au lendemain du départ des Britanniques, soit en 1969, Gaëtan Duval remballe ses convictions et se joint à celui qu’il avait, quelque temps plus tôt, âprement combattu. Et contrairement à sa promesse faite lors de son fameux meeting du Quai, il alla conclure, dans le salon d’un grand palace parisien, un accord avec le Premier ministre Ramgoolam. Ceci donna naissance au fameux gouvernement de coalition,au sein duquel il prit le poste taillé à sa mesure, de Ministre des Affaires étrangères. C’est le début d’une grande saga.
Si pour certains comme mon père, il était hors de question de remettre en question la décision de son leader, pour d’autres hommes de calibre, tels Guy Ollivry ou Maurice Lesage, c’en était trop. D’ailleurs, ces derniers devaient peu de temps après, claquer la porte du PMSD pour aller créer l’UDM (Union Démocratique Mauricienne) que certains qualifiaient allègrement d’Union Des Mulâtres. Cela allait être dans la vie de Gaëtan Duval un tournant décisif qui, inexorablement, allait le conduire à la perte d’une bonne frange de son électorat créole, qui ne comprenait pas une telle trahison. Face à lui, se trouvait un jeune Blanc, natif de Quatre-Bornes, qui allait se servir de cet argument pour lui mener la vie dure. C’est Paul Raymond Bérenger.