La littérature, ce n’est pas seulement lire pour s’enivrer des mots. La littérature, ce n’est pas seulement se perdre dans diverses époques historiques, se plonger dans l’intériorité des personnages, se lamenter sur leur sort ou rire de leur mésaventure. Dans ce contexte de crise où la France a été touchée par des attaques terroristes, et où beaucoup de gens ne comprennent pas la défense acharnée de ce journal satirique qu’est Charlie Hebdo, un détour par les grands mouvements de la littérature française nous permettrait peut-être de mieux comprendre ce phénomène d’attraction et de répulsion, de glorification et de dénonciation.
Pétrie dans la culture mauricienne depuis ma plus tendre enfance, nimbée de tous ces discours religieux, happée par la nécessité de se livrer à tous ces rituels si souvent incompréhensibles, je n’étais qu’une girouette, tournoyante dans un monde où le nom de Dieu dominait toutes les sphères morales, culturelles et politiques. Puis un jour, je découvris la littérature. Un jour, je suis allée à la rencontre de ma conscience, lorsqu’en lisant, « Le Rouge et le Noir » de Stendhal, je me suis interrogée sur la capacité des hommes à se révolter, à se dresser contre un ordre injustement établi. J’ai alors appris à rire de moi-même, de mes nombreux défauts, de ma lâcheté, de ma pensée formatée par des années de conformisme. Puis est venue la question, peut-on comprendre le monde, sans avoir recours à cette puissance supérieure que l’on nomme Dieu ? Peut-on accéder à une autre vision de la moralité, sans se baser sur l’impératif religieux « Tu ne dois pas » ?
Voltaire, Diderot, Descartes sont autant d’écrivains emblématiques qui ont apporté une autre vision du monde, une autre vision de l’humain, une autre conception sur la place de l’homme au sein du monde. En insistant sur la raison humaine, sur l’esprit critique, sur la capacité de discernement, le siècle des Lumières a ainsi remplacé Dieu par une confiance renouvelée en l’humain. Les droits de l’Homme sont venus remplacer des discours religieux, jugés comme étant obscurantistes, retenant l’homme dans la gangue de l’ignorance. L’accusation envers les institutions et les croyances passe ainsi par le recours à un humour qui vise la dérision, le rire devenant une arme redoutable pour désamorcer le sérieux du religieux. La satire, l’ironie, le burlesque contribuent alors à la naissance des polémiques. Si on ne comprend pas que la société française d’aujourd’hui reste façonnée par l’esprit des Lumières, par la verve satirique de Voltaire, par l’insolence du Marquis de Sade, par le rationalisme de Descartes, alors on ne peut comprendre l’existence d’un Charlie Hebdo au sein du XXIème siècle. Si nous, Mauriciens, nous croyons en Dieu et sommes un peuple religieux, les Français n’ont pas une considération comme la nôtre à l’égard du « sacré ». Leur « sacré » se construit autrement et ne se base pas sur la présence et sur les commandements de Dieu. Leur « sacré » passe par la capacité des humains à devenir meilleurs à travers des idéologies, des institutions, des droits de l’homme. Si je ne connaissais pas les grands mouvements de la littérature française, je serai comme ces milliers qui dénoncent une utilisation malfaisante de la liberté d’expression. Mais quand on a lu Voltaire, on ne peut pas ne pas comprendre. Il n’y a pas que le religieux qui puisse s’ériger comme garant de modèle moral. Il peut y avoir d’autres conceptions du monde. La littérature permet de dépasser le manichéisme réducteur dans lequel le monde moderne s’enferme. Alors, pour mieux comprendre ces phénomènes historiques, politiques et culturels qui agitent le monde moderne, un détour par les grands textes littéraires qui véhiculent l’évolution de la pensée humaine est peut-être plus que jamais nécessaire.