Dr KHALIL ELAHEE

Une demande en électricité de 507,2 MW a été atteinte. Ce record est lié principalement à la climatisation. Celle-ci, avec la réfrigération et la ventilation, est encore plus énergivore compte tenu de la forte chaleur et de l’humidité élevée que nous subissons ces jours-ci.

Imaginons, maintenant, notre île à la fin de ce siècle. Ce n’est pas plus loin, dans le temps, que la Deuxième Guerre mondiale. Certains parmi nos aînés s’en souviennent, ses séquelles sont toujours là. Puisque le temps n’est pas linéaire, l’an 2100 nous est encore plus proche si Dieu nous prête vie. Cette date, c’est ‘demain’ pour notre plus jeune génération. Et si, aujourd’hui, le monde ne réagit pas à la menace du changement climatique, le quotidien sera infernal. Arrêtons-nous à un jour typique de décembre en 2099 et limitons-nous à un seul des effets du réchauffement climatique : l’humidité atmosphérique.

Décembre 2099…

Le fait que nous prévoyons une hausse moyenne de 3 degrés centigrades (°C) implique une augmentation de plus de 20 % de l’humidité absolue, soit de la présence de vapeur dans l’air que nous respirons. Lorsque nous disons une moyenne, il faut savoir que ce sont les situations extrêmes qui font le plus de dégâts. Ces vagues de chaleur seraient plus fréquentes, souvent imprévisibles. Selon la Woods Hole Oceanographic Institution, notre région serait davantage affectée par le réchauffement de l’océan, entraînant aussi des précipitations soudaines.

Au lever du soleil, il fait déjà 28°C à l’extérieur… à Curepipe. À l’intérieur, si nous construisons avec du béton et poursuivons avec le déboisement, il faut s’attendre à plus de 32°C. À Port-Louis, la température est supérieure d’au moins 4°C au même instant. Rapidement, elle y grimpe à plus de 40°C… à l’ombre. Mais avec ce qui est connu comme l’effet ‘heat-island’ résultant de la circulation de véhicules, de la climatisation des bâtiments, de la masse thermique des infrastructures et des activités humaines, il faut s’attendre à plus de 50°C dans les rues à la mi-journée. Dans la soirée, le mercure ne tombera que peu si nos constructions sont en dur et agissent comme des sources de chaleur.

Pour chaque °C, imaginons 7% de plus d’eau dans l’air qui pénètre nos narines et nos poumons. Avec sa chaleur, il y a la lourdeur de cet air qui peut aussi contenir des particules fines polluantes provenant, par exemple, de véhicules. Tout enfant ou personne souffrant de maladie, même d’une grippe, ne pourra respirer qu’avec grande difficulté. Notre population vieillissante, surtout, sera vulnérable à de multiples complications de santé.

Même ceux qui sont en bonne santé ne pourront vaquer à leurs activités normalement sous ces conditions. Il faudra fermer les écoles, mettre au repos les travailleurs manuels et prévoir des facilités d’hydratation sur les lieux de travail et les espaces publics. Il faudra réinventer notre code vestimentaire comme nos horaires d’activités. Le sport ne pourra se faire que sous vigilance médicale ou dans des sites spécialisés. La climatisation ne peut être qu’une vraie fausse-solution si elle est alimentée par des énergies fossiles et si elle provoque le ‘sick-building syndrome’, le syndrome des bâtiments malsains.

Rien ne sera épargné par l’humidité croissante liée à la hausse des températures : le confort des moyens de transport, le sommeil, la conservation des aliments, l’agriculture, le tourisme, le contrôle des vecteurs de maladies, les équipements électroniques, les habitudes de consommation, voire même la criminalité qui, selon certaines études, serait aggravée. Les dégâts ne feront qu’amplifier avec des variations souvent imprévues dans les cycles atmosphériques. Par exemple, la durée de vie d’une batterie d’une voiture électrique diminue de moitié sous ces conditions. Les infrastructures aussi subiront de la fatigue thermique couplée à l’humidité.

L’humidité croissante n’est qu’un problème parmi tant d’autres liés au réchauffement climatique. De la montée du niveau de la mer à l’acidification des océans en passant par la déforestation, l’érosion des plages, les flash-floods et l’impact sur la biodiversité, les conséquences seraient significatives, notamment sur les populations les plus vulnérables. Les crises migratoires, internes comme globales, ne feraient que s’accentuer.

Comme l’affirme Greta Thunberg, le vrai danger, aujourd’hui, ce n’est pas l’inaction mais les décideurs politiques et économiques laissant croire qu’ils sont en train d’agir alors qu’en réalité ils ne font que du ‘green-washing’. Les faits sont là : il faut réduire drastiquement les émissions de gaz à effet de serre en toute urgence. Les actes ne suivent pas les paroles, sinon ils sont insuffisants et arrivent trop tard.

Consciences

Sommes-nous vraiment conscients de la situation ? Ne sommes-nous pas davantage attirés par toutes sortes de distractions ? Comme en cette période de fin d’année ? Comme la séduction des temples de la consommation et du plaisir éphémère ? Comme les promesses de tous ces Pères Noël qui gravitent autour de nous ? Finalement, who cares ?

Les consciences se tuent. D’abord, il y a ce silence complice et complaisant de ceux qui démissionnent devant leurs responsabilités, l’inaction dont parle Greta Thunberg. Des décideurs politiques et économiques, mais aussi le commun des mortels, qui cherchent à survivre au sein d’un système foncièrement injuste et déséquilibré. Sinon, au mieux, ils aspirent au bonheur des siens et de leurs semblables, même si c’est au détriment des autres.

Pire, il y a surtout la tuerie des consciences. Il ne s’agit pas de celles qui se taisent par eux-mêmes ou par intérêt, mais celles qui sont réduites au silence, voire anéanties brutalement, par les forces dominantes qui peuvent être de nature politique, économique, culturelle, matérielle, médiatique et/ou idéologique. Et tant de consciences se tuent lorsqu’elles témoignent de la tuerie de ces consciences insoumises aux puissances mondaines…

Qui osera agir autrement, résister, s’opposer, se lever aujourd’hui contre un système qui détruit irréversiblement tout sur son passage ?