Pagar : c’est sous cette appellation qu’a été placée la toute première édition du Jakarta International Literary Festival (JILF) qui s’est tenue cette semaine dans la capitale de l’Indonésie. En Indonésien, pagar signifie clôture, frontière. Le mot barré donnait le thème du festival, à savoir, en anglais «(Re) Defining borders ».

Présidé par l’écrivain indonésien Yusi Avianto Pareanom, le comité organisateur de ce festival a marqué un grand coup en réunissant des écrivains, traducteurs et éditeurs d’une vingtaine de pays, principalement du Sud. Histoire d’échanger autour de la question de frontières à la fois de plus en plus brouillées et de plus en plus fermées entre pays et cultures, à l’heure de la globalisation et de ses retombées.

La question est littéraire, certes. Mais elle est aussi de brûlante, très brûlante actualité.

La coïncidence veut ainsi que ce premier festival littéraire de Jakarta se tient au moment même où il est question de défaire Jakarta de son statut de capitale de l’Indonésie. Située sur la côte nord-ouest de l’île de Java, Jakarta témoigne du mélange historique de cultures qui a forgé ce pays, entre cultures javanaise, malaise, chinoise, arabe, indienne et européenne. Proclamée capitale du pays à la fin de la guerre d’indépendance en 1949, cette ville extrêmement dense compte aujourd’hui plus de 10 millions d’habitants, avec une conurbation avoisinant les 30 millions d’habitants, ce qui en ferait la deuxième métropole la plus peuplée du monde juste derrière Tokyo.

Mais la pression semble être devenue insoutenable pour cette ville. Au point où le gouvernement indonésien vient d’annoncer qu’il envisage de transférer la capitale dans une autre ville.

De fait, Jakarta se révèle de plus en plus menacée par son affaissement et par la montée du niveau de la mer sous l’effet du réchauffement climatique. Le nord de la ville, construite dans un bassin plat, ne s’élève qu’à quelque sept mètres au-dessus du niveau de la mer. De fait, dans certains quartiers, les bâtiments s’enfonceraient de 25 centimètres par an, ce qui représente le double de la moyenne mondiale des grandes villes côtières.

Ce phénomène est aussi aggravé par le fait que seule 40% de la population est reliée au service public de l’eau. Les habitants se retrouvent ainsi contraints de pomper massivement dans les nappes phréatiques, ce qui entraîne un dessèchement du sous-sol, qui tend du coup à s’enfoncer.

Certaines parties de la ville se trouvent désormais à quatre mètres sous le niveau de la mer. Et au rythme actuel, un tiers de la capitale pourrait se retrouver sous les eaux d’ici 2050, selon des experts environnementaux.

Au-delà de l’image animée d’une ville incroyablement dense, Jakarta est donc une ville dont les sols s’affaissent sous le poids des constructions, et sous l’effet du pompage excessif des nappes d’eau souterraines, alors que la mer monte. Jakarta est une ville qui se noie.

A cela s’ajoutent les risques, élevés, de tremblement de terre, la pollution et les embouteillages, devenus ingérables.

Ce sont semble-t-il toutes ces raisons qui ont amené le gouvernement indonésien à annoncer, en mai dernier, qu’il comptait choisir une nouvelle capitale. Si beaucoup n’y ont pas cru, le président indonésien, Joko Widodo, est venu cette semaine insister : ««Le projet de relocaliser la capitale est sérieux. C’est décidé », a-t-il déclaré. Selon les médias indonésiens, l’annonce de cette décision serait imminente. Certains estiment que Jakarta resterait la capitale économique, mais que la capitale politique serait transférée à Palangka Raya, située dans le sud de l’île de Bornéo.

Reste qu’une grande partie des 10 millions d’habitants de Jakarta sont, eux, condamnés à rester au sein de cette métropole. Et bien entendu, ce sont les plus pauvres qui sont les plus menacés.

Une question qui se pose alors que vient de s’ouvrir, à Biarritz, le sommet du G7 dont le thème est la lutte contre les inégalités. Sommet où les puissants de ce monde vont aussi discuter des incendies gigantesques qui sont en train de ravager l’Amazonie.

D’un côté, des villes comme Venise, Shanghai, Bangkok, la Nouvelle Orléans et Jakarta sont en train de s’enfoncer sous les eaux. De l’autre côté, le plus que symbolique « poumon de la planète » que représente l’Amazonie est en train de partir en feu. Dans les deux cas, les scientifiques s’accordent à mettre en avant la responsabilité humaine, le choix d’un mode de « développement » qui étrangle et asphyxie la planète. Et nous avec.

(Re) Defining borders dit le festival littéraire de Jakarta. Loin d’être coupée des réalités, la littérature, souvent, la préfigure, comme le montre notamment l’extraordinaire 1984, roman où George Orwell semblait déjà, en 1949, prévoir la société de surveillance tous azimuts que nous connaissons aujourd’hui, avec son fameux « Big Brother is watching you ».

Le monde se noie. Le monde brûle. Pendant ce temps, le président d’une des plus grandes puissances mondiales dit qu’il ne se passe rien et se fâche tout rouge parce qu’on lui refuse d’acheter un territoire indépendant. Du nom de Greenland. Aurons-nous assez de bateaux de papier le jour où il n’y aura plus de frontières parce qu’il n’y aura plus de terres habitables ?…