Grand comme deux fois et demie l’île Rodrigues, le quartier de Rivière-Noire est la seule région du pays qui a gardé un cachet particulier lié à son passé servile. Aujourd’hui encore, 181 ans après l’abolition de l’esclavage, ce quartier reste un livre ouvert. Quels sont les traits marquants qui ont perduré malgré le passage du temps pour nous livrer son passé ? C’est que nous essayerons de faire revivre au cours de cet exposé.
Quelle que soit la route que l’on choisit pour pénétrer dans ce district, l’on est frappé d’emblée par la splendeur du paysage grandiose qui s’offre à nous, encadré par des chaînes de montagnes aux couleurs d’un bleu d’azur et ceinturé au loin d’une mer d’émeraude et de saphir .
La Rivière-Noire d’aujourd’hui, c’est aussi ces champs de canne qui s’amenuisent pour faire place à ces grands travaux d’infrastructures en cours pour qu’elle devienne une région phare du tourisme haut de gamme. Que de changements dans ce quartier où à peine trois quarts de siècle le paludisme sévissait encore sur cette population de descendants d’anciens esclaves laissés pour compte durant toute la période coloniale !
Alors que les descendants des colons détenteurs de concessions avaient délaissé leurs demeures seigneuriales dans la région côtière pour migrer vers les hauts plateaux afin de fuir la malaria dès le milieu du 19e siècle, seuls sont restés ces descendants d’esclaves là où, chassés des domaines sucriers après l’abolition de l’esclavage, ils ont élu domicile dans cette Rivière-Noire profonde, cette région côtière où le poisson et les fruits de mer pouvaient seuls les prémunir contre la faim.
Çà et là, ils ont construit des hameaux de fortune devenus villages à Petite-Rivière-Noire, Case-Noyale, Chamarel, à La-Gaulette, au Morne-Brabant à Baie-du-Cap et des petits coins excentrés, tels Trou-Chenille. Aujourd’hui encore, ces villages sont pratiquement les seuls à Maurice où une majorité des habitants sont d’origine africaine et malgache.
Durant toute l’occupation britannique, ils furent considérés comme des « children of a lesser god » et laissé pour compte, car les colons n’en voulaient plus. Quoi d’étonnant que ces villages furent dépourvus de tous : point de centres médicaux, d’écoles primaires et autres services essentiels. Les gens vivaient et mourraient selon la loi de la sélection naturelle lors des grandes épidémies. Végétant quasiment en autarcie et dans l’illettrisme, demain ne pouvait être un autre jour. Leurs seuls recours, c’était la pêche et les petits métiers.
De père en fils pécheurs, ils tombèrent dans les filets des intermédiaires allogènes pour la commercialisation de leurs apports et pour un approvisionnement en biens et services. D’autres encore étaient gardiens de campements, de pavillons de chasse, ou engagés dans la fabrication du charbon et dans une multitude de petits métiers. Les métiers agricoles leur étaient interdits. Les femmes étaient pour leurs parts engagées dans les marais salants, dans les filatures d’aloès, ou encore comme bonne à tout faire dans les campements des nantis.
Le véritable catalyseur
Il faut attendre la fin des années 1950 pour que cette partie de la Rivière-Noire sorte de sa torpeur. D’une part la disparition du paludisme provoqua le retour des familles franco-mauriciennes et autres nantis dans leurs bungalows situés là où les plages sont belles et la découverte des nappes d’eau souterraines pour donner un nouveau souffle à la culture de la canne dans ces régions pauvres en précipitations. Mais c’est le développement du tourisme qui allait être le véritable catalyseur.
L’octroi du droit de vote avec le suffrage universel et la construction des écoles primaires ont tous aidé à une nouvelle prise de conscience. Dire qu’il a fallu attendre 2003 pour qu’un établissement secondaire sorte de terre dans cette partie du district. Mais demain est un autre jour, ailleurs dans le pays, d’autres concitoyens d’origine africaine et malgache et apparentés élèvent la voix, ils veulent connaître leurs histoire. Fini le temps où l’histoire de Maurice étaient l’histoire des colons uniquement.
Le phénomène du malaise créole enclenché par le regretté Roger Cervaux prêtre, que l’on peut qualifier comme un créole consciousness, a contribué pour situer la place de la communauté créole dans la République de Maurice. C’est dans ce contexte que le quartier de Rivière-Noire apparaît comme un laboratoire à ciel ouvert dépositaire des pages d’histoires écrites dans la sueur et le sang des esclaves. Ils apprennent à mieux connaître l’horreur de l’esclavage qu’ont connu leurs ancêtres, les fourches caudines des négriers et la rigidité du Code Noir. Ils apprennent que leurs ancêtres ont été de vrais bâtisseurs de ce pays, car pas une pierre ne fut posée, pas un édifice ne fut construit sans l’apport de leurs ancêtres. 
C’est grâce aux récits des voyageurs, tels le Chevalier de la Motte, Bernardin de Saint-Pierre et le révérend William Ryan que l’on a appris à mieux connaître le vrai visage de l’esclavage et du marronnage lié à la montagne du Morne et en d’autres lieux du pays. Le cimetière de Trou-Chenille au Morne-Brabant est un autre lieu de mémoire où comme nous rappelle cet articulet du Code Noir,  « les esclaves baptisés dans le Christ seront enterrés en terre sainte, les autres la nuit venue seront enterrés dans le champ le plus voisin ».
L’inscription de la montagne du Morne comme patrimoine mondial de l’UNESCO le 20 juillet 2008 est un vibrant hommage rendu à ces milliers d’esclaves qui ont souffert le martyre en essayant de fuir l’enfer de l’esclavage et qui choisirent de vivre en marrons dans les remparts et montagnes escarpées au risque de se faire décapiter par les soldats du roi ou le corps déchiqueté par les chiens. L’Histoire veut que d’autres esclaves en fuite se jetèrent du haut des falaises du Morne, haut de 525 mètres, afin de rejoindre leurs ancêtres bien aimés.
Où que l’on soit à Riviere-Noire, la silhouette de la montagne du Morne ne peut nous échapper, elle s’etend en pronongement dans une mer turquoise, ceinturée aujourdhui de complexes hoteliers cinq étoiles mais qui dans un passé lointain était jonché des restes de ces esclaves épris de liberté abattus par les milices du Roi lancés à leurs poursuite. Mais l’histoire du marronnage reste à bien des égards une histoire non écrite.
Au demeurant, la quête qu’a entreprise les chercheurs de l’Université de Maurice et d’autres passionnés d’histoire de concert avec le Morne Heritage Trust Fund et le Centre Mandela, pour faire la lumière sur la vraie histoire de l’esclavage et du marronnage est loin d’être terminée. Elle se veut pluri-disciplinaire comprenant des études anthropologiques, ethnologiques, socio-économique, politique et culturelle.
Un rapport accablant
La Commission Justice et Vérité qui à livré son rapport en 2011, a mis l’accent sur l’importance de tout mettre en oeuvre pour que ces Mauriciens dont les ancêtres ont connu les affres de l’esclavage retrouvent la dignité, le respect et la place qui leur sont dû en ce début du troisième millénaire, car rien ne sera plus comme avant.
S’agissant des descendants d’esclaves à travers le pays, le constat de la Commission est accablant : (a) à l’orée du troisième millénaire, une majorité d’entre se trouvent encore parmi les citoyens les plus mal lotis, car habitant dans les cités ouvrières dépourvues d’aménités des plus élémentaires ; (b) l’enseignement dispensé tant au niveau primaire que secondaire aux enfants doit être repensé au vu du constat d’échec et des maigres résultats obtenus chaque année. Rien d’étonnant qu’ils n’arrivent pas à se faire embaucher dans la fonction publique et les corps para-publics ; (c) une absence quasi complète dans les métiers agricoles, phénomène lié à l’abolition de l’esclavage ; (d) absence également dans le commerce et l’industrie touchant les petites et moyennes entreprises ; (e) omniprésence dans les métiers de dur labeur et mal rémunérés et (f) contrairement aux autres communautés, ils n’ont pas de groupes de pression à même de faire entendre leurs voix auprès des dirigeants qui fait que leurs griefs ne sont pas pris en compte.
C’est dire que tous ces problématiques ont fait l’objet d’études scientifiques par les responsables de la Commission. Si un certain nombre des recommandations soumises ont pu être mises à exécution, surtout dans le domaine socioculturel, alors que d’autres sont en voie d’être réalisées, un long chemin reste à faire pour assainir la situation dans le domaine éducatif, de l’emploi, du foncier, du logement et à propos du racisme ambiant qui perdure et dans bien d’autres secteurs tant décriés, pour que les tares et les séquelles de l’esclavage qui ont marqué ces Mauriciens ne soient qu’un mauvais souvenir.
Enfin, la démarche des autorités de créer un musée de l’esclavage dans la capitale et un centre d’interprétation concernant le marronnage au Morne seront les deux témoins visant à rendre un vibrant hommage à la mémoire de ces êtres humains victimes tel l’holocauste qu’a connu le peuple juif  durant la Seconde Guerre mondiale.