Dans un mois tout juste, les cinquante ans de l’indépendance et la 26e année de notreRépublique. Rien pourtant n’indique que ce sera un grand rendez-vous, une belle fête nationale et, encore moins, l’occasion d’un frisson patriotique. Non, rien de tout ça. Parce que nous marchons à reculons. Nous dépensons notre énergie dans des choses qui ne nous élèvent pas comme une nation unie et solidaire.

La notion de l’intérêt général et du bien commun n’a plus de sens. Tout nous montre, dans le quotidien, que nous ne sommes pas Singapour et encore moins la Finlande, la Suède, le Canada et encore l’Australie ou la Nouvelle-Zélande. Et, pour faire régional, peut-être même pas les Seychelles.

Qui aurait dit qu’en l’an 50 de notre indépendance qu’une aussi jolie fête que le Maha Shivaratree serait à ce point marquée par la récupération partisane et que le lieu sacré qu’est Ganga Talao serait devenu le théâtre des frictions politiciennes de bas étage ? Hier c’était l’incident diplomatique, parce que Raj Dayal voulait que le Premier ministre indien vienne visiter son temple. Aujourd’hui, entre la guerre des chief guests et celle des “tentes”, que reste-t-il de la célébration véritablement religieuse ?

Et ce ministre Mentor qui, à son grand âge, 88 ans le mois prochain, a eu besoin d’un élévateur du service des pompes à incendie pour monter à plus d’une dizaine de mètres pour procéder à des rites ? Un exercice d’ailleurs marqué par un incident qui aurait pu être grave, sa tête frôlant des câbles électriques. Pourquoi ce privilège particulier ? Est-ce que la même facilité sera étendue à ceux qui en feront la demande ? Certainement pas, et le plus absurde c’est qu’il s’en trouvera pour dire que c’est tôt à fait normal. La notion de l’impartialité de l’État, connaît pas !

Voilà, il y a comme ça de petites choses qui confirment que nous avons considérablement reculé. Et nous voulons comparer Maurice et sa classe dirigeante largement défaillante aux lords britanniques qui offrent leur démission pour avoir été en retard d’une minute. Non, ici, en république bananière, un député, qui n’est pas content d’un agent de l’ordre, se permet d’écrire au commissaire de police pour exiger son transfert parce qu’il aura probablement refusé de se prosterner devant Sa Majesté et qu’il n’a pas obtempéré à ses “honorables” injonctions.

L’autre tirera la langue, photographiera ses parties intimes au Parlement pour envoyer les clichés à une jeune femme et il continue à siéger et à accompagner le Premier ministre dans ses pérégrinations. D’autres se rendront coupables d’attaques sexistes et vulgaires ou seront mis à mal par une commission sur la drogue et ils continueront à vaquer à leurs occupations. Pour eux, contrairement, à Lord Bates, c’est plutôt pas une minute à perdre. Lorsqu’il s’agit d’user et d’abuser des largesses publiques. Et d’enfreindre la morale.
Il y a aussi la somme de nos caricatures. Elles sont partout. À la MBC. Dans le registre des nominations politiques, comme celle du nouvel homme fort de Pravind Jugnauth, Ken Arian, qui, avant même qu’il ne s’installe dans le fauteuil de président à temps partiel d’Airports of Mauritius Limited, a déjà décrété qu’il faut agrandir l’aéroport qui vient d’être rénové au coût de Rs 14 milliards il y à peine quatre ans.

Le summum de la caricature ces jours-ci, ce sont les administrations régionales. Celles qui avaient donné l’exemple en matière de gestion il y a trente ans sont devenues des repaires de petits arrivistes, des marionnettes aux ordres de leurs maîtres. Entre démission pour mieux revenir et motion de blâme pour mieux rester, le triste folklore perdure.
Paul Bérenger a offert sa démission hier comme leader du MMM. Un vote, par bulletin secret, une pratique, quoi qu’on en dise, rarissime dans le fonctionnement des formations politiques locales, en a décidé autrement et l’a maintenu à son poste. Alors que certains, devenus grands connaisseurs, avaient supputé que tout vote pris au Comité central ne serait pas à son avantage.

Victime d’une campagne insidieuse et d’un lynchage sur les réseaux sociaux depuis la partielle, le vieux briscard dont on avait pu penser que la carapace était à toute épreuve, en a paru très affecté. D’où sa démarche d’hier.

On ne pardonnera pas ses erreurs politiques à Paul Bérenger, mais on jugera en même temps avec la plus grande indulgence ceux qui se comportent comme les propriétaires du pays, qui distribuent des prébendes à leurs proches, qui pillent les ressources nationales, qui volent, blanchissent et s’enrichissent.

Sur les routes depuis ses 24 ans, qu’est-ce que Paul Bérenger a encore à prouver ? Il est une des grandes figures de l’histoire politique contemporaine. Il est de ces dirigeants qui se sont construits tout seuls et qui n’ont pas attendu d’avoir le bon patronyme pour tenter de s’imposer et obtenir une large adhésion. Il a été le seul Premier ministre qui ne présentait pas le profil classique. Il l’est devenu dans le cadre d’un arrangement électoral, certes, mais il a par ailleurs été largement plébiscité. En tout cas, ce n’est pas une histoire qui risque d’être prochainement égalée.

Il faut se rendre à l’évidence : nos plus belles années sont probablement derrière nous. Le beau projet de remplacer la lutte des races par la lutte des classes a pris l’itinéraire exactement opposé. Ce n’est pas que l’on est pessimiste, mais la lucidité nous commande de regarder sans concession ce que nous sommes devenus : un pays morcelé où certains croient avoir plus de droits que d’autres.
De ceux qui, de manière inquiétante, ont le sentiment d’avoir été relégués au statut de locataires et qui ne doivent qu’accepter les miettes que l’on veut bien leur jeter. Le “noubanisme” s’est décomplexé. Il est même triomphant. Le cinquantenaire qu’est Maurice est loin d’être fringant.