– Dis, papa, c’est quoi un ministre ?
Dans le meilleur des mondes, mon petit, un ministre est un serviteur que, nous autres, adultes, recrutons, à travers notre vote, pour servir notre pays, ad-ministrer ses affaires, protéger ses citoyens et, par ricochet, assurer le bien-être de ses générations futures. Sa mission est grande et noble. Il a le devoir, à la fin de son mandat, de rendre le pays qu’il aura eu l’honneur de servir, en meilleur état qu’il l’avait trouvé à sa prise de fonction. Cependant, ce ministre-là, on ne le retrouve que dans les contes de fées et nous rêvons toute notre vie d’en rencontrer un, en vrai.
– Donc, papa, il n’existe pas de vrais ministres?
Il existe sûrement quelques-uns à travers le monde, mais à Maurice ils sont d’une grande rareté. Nous avons, chez nous, un système malsain qui ne permet pas nécessairement à un ministre de servir le pays en toute honnêteté. L’attribution même du poste de ministre se fait selon des critères pernicieux, aux antipodes de la bonne gouvernance. Le ministre n’est pas toujours nommé en fonction de ses capacités, mais en raison de son appartenance ethnique, sa contribution financière au parti, sa popularité auprès d’une frange de l’électorat, sa capacité à courber l’échine, parfois, en récompense pour avoir trahi ses anciens collaborateurs, ou, tout simplement, pour avoir servi de béquille à l’équipe dirigeante. C’est cela qui fait qu’un ministre n’a pas besoin d’avoir le certificat de la Form 4 alors qu’un commis du gouvernement doit impérativement avoir réussi aux examens de la HSC, au minimum. Ne te fais pas d’illusions, mon bonhomme : sauf quelques cas vraiment exceptionnels, quelqu’un qui n’a pas fait d’études supérieures n’est pas équipé pour diriger efficacement un ministère. Soit il demeurera moyen, soit il sera à la solde de fonctionnaires finauds. Pour mettre un peu de dorure à leur mocheté, certains ministres nous donnent l’impression de tomber dans une mégalomanie indécente. Ils semblent vouloir devenir plus riches et plus rutilants que leurs confrères des pays riches.  De ce fait, leurs salaires princiers (royaux en devenir) ne leur suffisent plus et nous n’osons pas deviner où cela peut les conduire. Ils nous mènent directement à l’abattoir.
– T’es pas un peu méchant là, Papa ?
Non, fiston. Je ne t’ai décrit que la partie émergée de l’iceberg. Tu serais choqué d’apprendre le chiffre de la dette qui pèse sur tes petites épaules. Si nous ne faisons pas attention, ce seront des étrangers qui contrôleront bientôt notre port, notre aéroport, notre distribution d’eau et d’électricité.  Devant l’incapacité de nos ministres à gérer correctement ces  départements, ils tentent de se cacher la face derrière des paravents, qui peuvent, en passant, s’avérer lucratifs.  Sais-tu pourquoi des ministres refusent de déclarer leurs avoirs à leur nomination ?  T’es intelligent, je ne t’en dirai pas plus.
– Mais n’avons-nous pas les moyens de les renverser ? À travers les élections ?
Ce n’est pas aussi facile que tu le penses. Nous n’avons, à Maurice, que trois grands partis qui ont les moyens financiers nécessaires pour participer à des élections. De grosses boîtes du secteur privé les financent à coups de centaines de millions. Pas pour rien ! Ce ne sont pas des mécènes : elles auront, le moment venu, leur pound of flesh.  Elles ont cadenassé l’accès au parlement de manière inique aux petits partis. Un peu comme la musical chair que tu connais, ces trois partis ont, depuis l’indépendance, à tour de rôle, tenu les rênes du pouvoir. Du pouvoir, pas du pays ! Le pays est actuellement comme un cheval fou qui n’a pas vraiment de destination connue.
– Papa, j’ai peur. Ne peux-tu rien faire pour sauver ma génération ?
Moi ? Non mon garçon. Hélas, non ! Ma génération a fauté. Elle a cru aux mirages. Elle est aujourd’hui honteuse, mais fatiguée, résignée.  Tout n’est cependant pas perdu pour vous. La solution, c’est vous les jeunes. Vous êtes intelligents, vous criez votre idéal sur les réseaux sociaux, vous participez aux débats citoyens. Il est temps maintenant de passer à une autre étape. Ce pays vous appartient, c’est à vous de décider si ce sera toujours Saint-Roupie notre saint patron. Ne soyez pas aussi idiots que nous, au point de remettre votre avenir entre les griffes de quelques affamés qui ne seront jamais de votre côté. Mobilisez-vous avant qu’il ne soit trop tard et tombez ces infâmes forteresses. Comme disait, avec raison, mon cher cousin Guito : 
« na pa les karia fini toi
degaze dibout lor to lipie
na pa les souval fou amenn toi
li kapav fer toi rekile.»