Steve Obeegadoo au centre

L’ancien ministre de l’Education et ancien cadre de la Banque mondiale pour le dossier de l’éducation pour la région Afrique livre une observation particulièrement critique et sévère du Higher Education Bill. Cette révision de la loi en remplacement de la Tertiary Education Commission Act, qui régit l’enseignement supérieur, se concrétise après presque 30 ans. Toutefois, Steven Obeegadoo observe que la nouvelle législation pèche par manque de vision et de réflexion, affirmant que « le gouvernement a privilégié l’aspect administratif ». À son avis, la ministre de l’Education aurait dû avoir présenté en premier lieu un plan directeur, ce qui lui fait dire que le gouvernement a mis « la charrue avant les bœufs ».

Au vu des développements majeurs dans l’enseignement supérieur partout dans le monde, n’est-ce pas une bonne chose de dépoussiérer la Tertiary Education Commission Act, qui remonte à plusieurs années  ?

La législation en vigueur date de 1988, soit d’il y a plus de 30 ans et, comme vous le dites, il était logique qu’elle soit révisée et remplacée pour être en phase avec l’évolution aux plans national et international. On n’utilise plus le terme “Tertiary education”, mais plutôt “Higher Education” (enseignement supérieur) parce que la nature des institutions et celle des formations dispensées ont changé. Il y a eu un processus de différenciation par rapport aux diplômes et aux institutions, et le terme “Higher Education” décrit l’articulation de tout ce qui concerne les études et la formation après l’enseignement secondaire.

A Maurice, il est important d’avoir une nouvelle perspective, une nouvelle vision de l’enseignement supérieur et, de ce fait, il est primordial que les lois évoluent. Seulement voilà, ce projet de loi révèle un manque total de réflexion et de vision pour l’enseignement supérieur.

Que reprochez-vous à ce projet de loi  ?

Je voudrais d’abord souligner le manque de communication de la ministre de l’Education sur un projet de loi aussi important et qui a circulé il y a seulement quelques jours. Si la ministre de l’Education est convaincue de sa démarche, pourquoi n’a-t-elle pas tenu – avant d’aller présenter le projet de loi – une conférence de presse pour expliquer à l’opinion publique l’objectif de cette législation  ? La présentation d’une loi ne concerne pas seulement les députés. La ministre aurait pu faire circuler le projet de loi afin de permettre à tous les “stakeholders” et au grand public d’en prendre connaissance et d’exprimer leurs opinions. Elle aurait pu ensuite la présenter au parlement en mars, après les vacances parlementaires. On a attendu quasiment 30 ans, alors pourquoi ne pas attendre encore trois mois, le temps de permettre à toutes les parties prenantes de se prononcer sur le texte de loi  ? Où est l’urgence  ?

Selon mes informations, il y a eu une seule rencontre il y a deux mois avec les prestataires de l’enseignement supérieur pour leur présenter l’ébauche de ce projet de loi. Ils ont fait part de leurs commentaires et suggestions et ont appris par la presse que le projet de loi sera débattu ce vendredi. Cette manière de procéder me met mal à l’aise car le secteur éducatif n’est pas l’affaire des députés seulement. Qui plus est, avant d’établir un cadre régulateur, il faut énoncer une politique de l’enseignement supérieur. Je crois que ce sont les objectifs et les principes qui doivent inspirer la loi, mais nous ne savons pas quelle est la politique du gouvernement.

Après avoir décortiqué ce projet de loi, quelles en sont vos observations  ?

Les questions essentielles ne sont pas traitées, notamment celles ayant trait à la division artificielle entre enseignement technique/formation professionnelle et éducation académique. On perpétue à Maurice cette fausse distinction alors qu’il y a un seul ministère de l’Education et de la Formation professionnelle. Or, de nos jours, cette distinction a disparu. Par exemple, il est question de plus en plus de Vocational Higher Education, et cela concerne la formation pour les professionnels dans des disciplines telles la comptabilité, le tourisme et le droit.

En outre, dans le passé, il y avait seulement des universités qui délivraient les diplômes de licence, de maîtrise et de doctorat. Mais aujourd’hui, des institutions avec l’appellation “College” ou “Écoles” proposent des études postsecondaires menant à des diplômes en tout genre. C’est pour cela qu’il y a une plus grande complexité et une plus grande différenciation à l’intérieur du secteur postsecondaire. Cependant, on découvre que ce projet de loi ne tient pas compte de ces changements importants et ne tend pas vers une redynamisation de l’enseignement supérieur. L’impression qui se dégage est qu’il n’y a pas eu de réflexion quant à la politique et la stratégie qu’on souhaite pour l’enseignement supérieur. Il faut savoir où on va.

Ce projet de loi se limite à un contrôle administratif de ce secteur, comme il est d’ailleurs stipulé dans son “Explanatory memorandum” : « The object of this bill is to ensure better control and regulation of the higher education sector in Mauritius. » C’est juste une vision administrative de l’éducation supérieure. Sous le Parti travailliste, il y a eu un laisser-aller et le gouvernement actuel réagit en voulant mieux réglementer. D’accord, mais faut-il encore définir une vision de l’avenir du secteur ainsi qu’une stratégie pour la concrétiser. Le cadre légal permet alors la mise en œuvre de cette stratégie.

Pourtant, à la clause 7, on lit que « the commission shall formulate and publish policies ». Cela ne vient-il pas vous contredire  ?

Pas du tout. La commission exécute la politique énoncée par le gouvernement et ce n’est pas le rôle de cette instance de venir dire combien d’universités publiques ou privées nous devrions avoir à Maurice, ou de décider sur le principe de l’installation ou non d’institutions étrangères chez nous, de combien ils doivent être et de la nature de la formation dispensée. Comment rapprocher l’enseignement supérieur du monde du travail afin de promouvoir de l’employabilité des jeunes  ? Voilà une autre question fondamentale à laquelle une politique nationale de l’enseignement supérieur doit trouver réponse. Il y a quatre ans, l’ancien ministre Jeetah avait promis un plan directeur pour l’enseignement supérieur et il avait fait appel aux experts de la Banque mondiale pour aider à l’élaboration de ce plan. Mais on n’a jamais entendu parler de ce projet par la suite. Et trois ans après l’entrée en fonction de Mme Dookhun, il n’y a toujours pas de plan directeur pour ce secteur. Dans la logique des choses, le cadre légal est défini en fonction d’un tel plan. C’est pour cela que je considère que ce projet de loi est un non-sens parce qu’elle met la charrue avant les bœufs.

Qu’avez-vous en tête quand vous parlez de la nécessité d’avoir une vision  ?

Il est dans l’intérêt du pays d’encourager le maximum de jeunes et d’adultes, quel que soit l’âge, à se former ou à se recycler. Mais d’abord, il est important de prévoir le flux de jeunes qui poursuivront des études au-delà de l’éducation obligatoire, et ensuite concevoir une offre éducative après l’âge de 16 ans, et  ce en fonction des besoins anticipés du pays et des aspirations des apprenants, tout en prenant en considération aussi les réalités économiques et sociales. Je maintiens que la réflexion autour de l’avenir de l’enseignement supérieur doit être initiée par l’État, une politique précise énoncée ainsi qu’une stratégie de mise en œuvre définie par le gouvernement.

Ne croyez-vous pas que la création d’un Higher Education Advisory Council mentionné dans ce projet de loi débouchera sur un nouveau dynamisme  ?

Alors que Pravind Jugnauth, lors des débats sur le budget, avait parlé de la nécessité de fusionner certaines institutions pour faire des économies et pour éviter le double emploi, ce projet de loi crée trois institutions : une Higher Education Commission pour remplacer la TEC, un Higher Education Advisory Council et une Quality Assurance Authority. Je constate par là même que la notion de coordination nationale incluse dans les fonctions de la TEC disparaît avec la création de la Higher Education Commission. Et le risque de double emploi est réel, comme dans le domaine de l’audit de qualité, avec la présence de la MQA et celle de la future Quality Assurance Authority. Cette augmentation d’institutions est synonyme de gaspillage et d’éparpillement de ressources. Est-ce que la qualité de l’enseignement ne comporte pas les mêmes exigences, que ce soit pour une institution polytechnique ou pour une université  ? Pourquoi faudrait-il dès lors avoir deux organismes distincts pour l’assurance qualité  ?

Quel est votre constat public des institutions publiques de l’enseignement supérieur au bout de cette année  ?

Il y a un désordre indescriptible faute d’une vision d’ensemble. Chacun fait comme il veut et comme il peut avec les moyens de bord. À mon avis, l’urgence n’était pas la présentation de ce projet de loi, mais bien l’énonciation d’une vision, quitte à me répéter. Nos institutions publiques restent prisonnières d’une logique de compétition. De plus, elles offrent les mêmes cours et visent la même clientèle et cette manière de faire résulte en un gaspillage d’argent. L’ère de l’individualisme entre institutions publiques est révolue, il faut que le gouvernement leur demande de travailler en équipe pour élaborer un système d’innovation national, contribuant à l’économie mauricienne.

Ce projet de loi aborde aussi la question de l’appellation « université ». N’était-il pas temps d’y mettre bon ordre  ?

D’après le texte de loi, la Higher Education Commission (HEC) aura le droit d’accorder ou non l’utilisation de l’appellation « université », mais ne donne aucun détail sur les institutions pouvant utiliser cette appellation. Est-ce que ce statut sera réservé uniquement aux institutions offrant leurs propres cours et délivrant des diplômes de licence, de “masters” et de doctorat, et qui sont aussi engagées dans la recherche  ? Et savez-vous que la nouvelle loi conférera, en cas d’appel, une discrétion absolue à la ministre de renverser n’importe quelle décision de la HEC dans l’exercice de ses fonctions  ?

Propos recueillis par Myette Ahchoon