Avec « La France et ses esclaves » *, Frédéric Régent a rendu accessible au public la première histoire de l’esclavage français de 1620 à 1848 dans toutes ses colonies (Antilles, Mascareignes, Louisiane, Guyane). S’appuyant sur des documents nouveaux, il explique dans l’exercice questions-réponses qui suit pourquoi les colons français ont recours à la main-d’oeuvre servile à partir du XVIIIe en remplacement des engagés européens. Il décrit l’évolution des relations entre esclaves, colons, affranchis et libres de couleur, et s’intéresse particulièrement à l’économie coloniale.
Le livre particulièrement remarqué Esclavage, métissage, liberté, la Révolution française en Guadeloupe (1789-1802) s’appuie sur votre thèse de doctorat. Pourquoi avoir étudié l’esclavage dans cette période où l’abolition a été de si courte durée ?
La Guadeloupe était un des rares lieux de l’humanité où l’esclavage a été aboli puis rétabli. Le décret d’application de l’abolition est passé en 1792 et l’esclavage a été rétabli en 1802. Les anciens esclaves sont restés pendant cette période attachés aux exploitations. Leurs services et leur travail continuent d’appartenir à leurs anciens maîtres. Ce n’est plus de l’esclavage mais c’est du travail forcé. Les salaires prévus représentaient un quart du revenu net des habitations, ce qui est très faible.
Vous avez rappelé à votre conférence mardi que la colonisation et les guerres qui l’ont accompagnée étaient financées par les impôts prélevés sur la population. Qui étaient les principaux contribuables à l’époque ?
Sous l’ancien régime sont imposables essentiellement les paysans et les artisans. La noblesse et la bourgeoisie ont des taux d’imposition nettement inférieurs à la paysannerie et le clergé est exempté. Le maintien des colonies dans le giron français se fait au prix de guerres contre la Hollande et l’Angleterre, qui ont été particulièrement coûteuses. La guerre d’Indépendance américaine, qui est considérée comme une guerre préventive contre les Britanniques, coûte un milliard de livres, sachant que le budget de l’État tourne à l’époque autour de 400 millions. Tout cela est financé par un emprunt à fort taux d’intérêts, puis par les impôts du petit peuple.
Vous avez évoqué aussi la guerre de sept ans au XVIIIe qu’on décrit comme une première guerre mondiale, avec des conflits en Amérique, en Inde, aux Antilles ? Quel impact a-t-elle eu dans les Mascareignes ?
Les Mascareignes se retrouvent pendant la guerre de sept ans dans l’incapacité d’exporter leurs productions. Le commerce en Inde est interrompu et les Mascareignes qui servent de relais entre la France et l’Inde se retrouvent isolées dans cette période-là.
Que préconiseriez-vous s’il fallait que les anciennes métropoles coloniales versent une compensation à Maurice comme proposé dans le rapport de la Commission Justice et Vérité ?
La question se pose en France avec des mouvements assez minoritaires qui se positionnent pour la réparation. Nous nous sommes posé cette question entre collègues historiens dans le cadre d’un colloque sur Les héritages de l’esclavage. Nous étions arrivés à la conclusion que finalement la meilleure réparation était de faire de l’histoire, faire de la recherche, populariser et enseigner l’histoire auprès du grand public.
Vous avez beaucoup insisté mardi sur les élites des différents pays concernés par ce commerce…
Effectivement. À titre personnel, je pense que les progrès dans la recherche historique permettent de retracer des flux de main-d’oeuvre, de marchandises, de métaux, etc. De vraies négociations à jeu égal ont lieu très tôt entre les élites d’Europe, d’Afrique et d’Asie. Je crois qu’il faut faire nettement la distinction entre les élites bénéficiaires de ces trafics commerciaux et humains, et l’ensemble des populations.
Quant à faire payer des réparations maintenant, il faudrait regarder des cas concrets. Si on a des descendants de propriétaires d’esclaves qui ont une très forte emprise sur le foncier, pourquoi effectivement ne pas s’adresser aussi à ces personnes ? Mais n’oublions pas le plus important qui est avant tout d’assurer la justice sociale.
Au niveau des systèmes économiques, arrive-t-on à démontrer qu’il y a des prolongements, des logiques d’exploitation qui se perpétuent ?
Oui, il existe des logiques qui vont se poursuivre jusque dans les années soixante-dix pour la culture de la canne.