Shirin Aumeeruddy-Cziffra, la première Ombudsperson pour les Enfants, nommée à cette fonction en décembre 2003, laissera bientôt sa place à quelqu’un d’autre… Pendant ces huit ans, elle a dirigé une institution qui est unique dans la région et qui est devenue un précieux recours pour des milliers d’enfants dont les droits n’ont pas été respectés par des adultes. Durant ces dernières années, l’avocate des enfants a non seulement initié des campagnes et activités qui ont vulgarisé les droits de l’enfant, mais a aussi mené des enquêtes et mis à jour, sans détour, des failles du système d’encadrement et de protection des enfants.
Vous avez présenté votre dernier rapport annuel mercredi dernier. Dans la forme, il se démarque d’emblée des précédents rapports. Il est étoffé, détaillé, « bien habillé »… Votre départ, très bientôt, expliquerait-il cette attention spéciale ?
Oui, parce que mes collaborateurs ont voulu redoubler d’efforts pour travailler sur ces différents chapitres et notamment le bilan sur huit ans. Mais nous n’avons pas tout récapitulé, faute de temps. Pour ma part, je tenais à envoyer des messages assez forts pour permettre à tous ceux qui sont concernés de bien les saisir et espérer que l’on puisse garder une mémoire de l’institution qui a tout de même pris du temps pour bien se consolider. Quant à l’habillage, je dois rendre hommage aux cadres de l’imprimerie du gouvernement qui m’ont fait ce cadeau, connaissant mon goût pour ce qui est beau. Les créatifs se sont surpassés et j’espère que tous ceux qui auront ce rapport en main admettront qu’un document officiel n’a pas toujours besoin d’être austère. Et surtout qu’un organisme gouvernemental peut rivaliser avec le secteur privé dans le domaine de la publication.
À propos de votre départ, pensez-vous avoir atteint les objectifs (lesquels) que vous vous étiez fixés au début de votre mandat ?
Comme je place toujours la barre très haut quand je prends une responsabilité, il me semble qu’il reste sûrement des progrès à accomplir. Il est difficile de résumer mes objectifs. Disons que je voulais surtout peser sur les décisions du secteur public qui apporteraient une réforme en profondeur dans différents secteurs pour mieux respecter les droits des enfants à Maurice. Je pense avoir réussi en partie et je résume les résultats précis dans le premier chapitre. Je tenais aussi à élever le niveau de conscience de tous les Mauriciens en ce qui concerne la nécessité de respecter l’enfant comme un être humain, de le protéger et de lui donner la chance de se développer et de s’épanouir dans un climat de compréhension et de respect. Même si c’est un combat de longue haleine que les défenseurs des droits humains mènent au quotidien, je pense avoir favorisé des progrès appréciables, même si cela m’a valu l’hostilité des bourreaux d’enfants et des obscurantistes en tous genres.   
Quels sont les dossiers/problématiques important(e)s que vous léguerez à votre successeur ?
Le chantier est vaste. Mon successeur ne chômera pas. Comme notre rôle principal est d’assurer un suivi, je pense qu’il ou elle aura de quoi s’occuper entre la loi sur l’adoption qu’on attend depuis des années, la Children’s Act, une certaine réforme au niveau de l’éducation, notamment le besoin de trouver une solution pour les enfants qui ne sont adaptés ni au mainstream ni même au prévoc. Il y a aussi la question de la violence à la maison et à l’école sur laquelle il faut travailler d’arrache-pied. Le dialogue a été établi avec le secteur éducatif, mais les enseignants attendent toujours une réglementation qui leur donne un cadre précis pour des sanctions appropriées.
Et s’agissant de succession, quel est selon vous le profil du prochain Ombudsperson pour les Enfants ?
La loi prévoit que ce soit quelqu’un qui connaisse les lois et les problématiques concernant les enfants. Il faut bien sûr une personne indépendante qui n’a pas peur et qui ne caressera personne dans le sens du poil. Quelqu’un de dynamique qui devra donner son temps sans compter, s’entendre avec tous les partenaires et apprendre à se faire respecter.
Existe-t-il ? Si oui, qui ?
Je ne suis pas dans le secret des dieux. C’est le président de la République qui nomme l’Ombudsperson for Children après consultation avec le Premier ministre, le leader de l’opposition et la ministre chargée de l’enfance. Il peut aussi consulter qui il veut, y compris moi.
Dans l’ensemble, votre 8e rapport est, si on peut dire, un plaidoyer pour une révision systémique : renforcer les différents services vitaux, dont les lois, pour la protection et le développement des enfants…
Je crois à une réforme du secteur public et non à des mesurettes qui n’apportent pas de vrai changement pour tous. Je me suis efforcée de parler de réforme en profondeur des services de protection de l’enfance. Mais là, malheureusement, on a peur du changement. Je crains qu’on ne soit pas du tout sur le chemin d’une vraie réforme qui donnerait de l’importance à ce ministère en lui apportant la capacité de formuler des politiques, des stratégies et d’assurer une surveillance plutôt que d’offrir des services qui seraient plus efficaces si la Child Development Unit était indépendante et professionnelle. Il faut que quelqu’un d’influent arrive à convaincre le gouvernement de la pertinence d’une telle réforme.
En parlant de loi, votre rapport évoque régulièrement le très attendu Children’s Bill. La presse en sera concernée. Quelles ont été vos recommandations sur les médias ?
J’ai déjà envoyé à toutes les rédactions les guidelines internationales destinées aux médias portant sur leur rôle et leur responsabilité en ce qui concerne les enfants en général et les enfants victimes en particulier. Mais je crois que certains ne respectent toujours pas l’éthique dans ce domaine et continuent à faire du sensationnalisme. J’espère que le Children’s Bill trouvera un équilibre entre la liberté de la presse et l’intérêt supérieur des enfants.
Vous avez été souvent très critique à l’égard du fonctionnement de certains services attachés au ministère chargé de la protection des enfants. Et dans ce rapport, vous laissez entrevoir une certaine déception. Il vous arrive d’avoir l’impression d’avoir élevé la voix pour rien ou presque ?
Oui, mais je pense qu’il ne faut pas baisser les bras. Mon successeur et les défenseurs des enfants vont sûrement continuer à advocate. Souvent, les changements prennent du temps, mais il ne faut pas désespérer. Regardez la lutte des femmes. Après plus de trois décennies, il y a encore des progrès.
Que ferez-vous après décembre 2011 ?
Je suis avocate et consultante en droits humains. Aujourd’hui, j’ai en plus une expertise en matière de droits de l’enfant. On m’a fait deux propositions jusqu’ici, mais je dois prendre le temps de réfléchir et voir si vraiment c’est là que je pourrai apporter un plus et aussi me sentir à l’aise. J’ai d’autre part deux courtes missions à l’étranger qui m’attendent avant la fin de l’année. Je crois que je ne vais pas m’ennuyer. Et je continuerai à me préoccuper des droits humains en général, comme je le fais depuis 35 ans déjà, peu importe où je me trouvais, et comme vous le savez, j’ai occupé des postes importants. J’ai aussi milité dans plusieurs ONG au niveau international, souvent en tant que cofondatrice. J’ai dû mettre tout cela un peu de côté pendant ces huit dernières années. Croyez-moi, il y a une vie après un mandat d’Ombudsperson.