Le Dr Arnaud Carpooran, linguiste et chargé de cours à l’Université de Maurice, nommé il y a quelques jours par le gouvernement au poste de président de la toute nouvelle Creole-Speaking Union, indique la voie que celle-ci doit prendre au début de sa mission.
La loi régissant la Creole-Speaking Union fixe une dizaine d’objectifs très ambitieux pour cette organisation ; à quoi vous attellerez-vous en premier ?
Le principal objectif des diverses speaking unions qui ont été créées est de promouvoir les langues concernées à l’oral et à l’écrit. La mission de la Creole-Speaking Union sera quelque peu différente de celle des autres speaking unions dans la mesure où les langues qu’elles promeuvent sont utilisées surtout à l’écrit et elles mettent alors l’accent sur la dimension orale. Elles organisent régulièrement des pièces de théâtre et des concours pour permettre aux gens justement de prendre la parole. Nous n’avons pas le même problème pour le kreol car la quasi totalité des Mauriciens parlent couramment cette langue. Le défi pour la langue kreol aujourd’hui est l’écriture et il faut encourager les Mauriciens à l’utiliser à l’écrit. Les premiers pas officiels pour la reconnaissance du kreol à l’écrit ont été faits l’an dernier avec son introduction à l’école comme une matière au programme d’études, et la Creole-Speaking Union a pour mission aujourd’hui d’accompagner le kreol davantage dans son incursion dans le monde de l’écriture. Je veux dire par là qu’elle va accompagner cette langue dans sa phase de développement pour l’écriture.
De quelle manière comptez-vous accomplir cette mission ?
Il faut encourager les gens à lire et à écrire et cela implique beaucoup de choses. D’abord, faire en sorte d’avoir un maximum de textes en kreol visibles et accessibles. Il faut les rendre accessibles au plus grand nombre en termes de prix et par rapport à la disponibilité des ouvrages en librairie et en bibliothèques publiques. Ce qui sous-entend qu’il doit y avoir un maximum de textes en circulation. Durant ces trente dernières années il y a eu beaucoup de publications dans tous les styles et dans tous les genres — romans, pièces de théâtre, contes, revues littéraires et scientifiques, magazines, journaux – et un travail de collection d’ouvrages qui existent déjà est donc nécessaire. Il ne faut pas oublier les oeuvres produites à Rodrigues et dans les autres îles faisant partie de la République de Maurice dans cet archivage, qui devra aussi inclure les textes de chansons locales faisant partie du patrimoine mauricien. En outre, il faut encourager les personnes à continuer à produire des textes et tout un chacun devrait soutenir toute initiative dans cette direction.
La graphie officielle pour le kreol n’est que très récente ; le lecteur intéressé ne risque-t-il pas de se perdre et d’être découragé par la variété des graphies employées dans les ouvrages qui existent déjà ?
C’est un peu vrai. Il faut simplifier la tâche du lecteur en harmonisant ce qui existe déjà et faire en sorte que ce soit conforme à ce qui est officiel aujourd’hui. Une speaking union a pour but d’unir une diversité de textes dans une graphie standard.
Demanderiez-vous aux auteurs de rééditer leurs ouvrages dans la graphie standard ?
Nous n’allons pas dicter aux écrivains ce qu’ils doivent faire ou non. Mais aller à la rencontre des auteurs mauriciens pourrait faire partie des missions de cette Creole-Speaking Union. Ce ne sera pas de trop de discuter avec eux sur la manière dont ils pourraient collaborer à ce travail d’harmonisation dans leurs ouvrages en kreol.
Vous parlez d’harmonisation dans la graphie mais comment se fait-il que le mot “kreol” soit libellé de façon différente quand on se réfère au “kreol morisien” et dans l’appellation de cette “speaking union” ?
La question est très intéressante mais elle m’embarrasse en tant que président de cette speaking union. Mais en tant que linguiste, je répondrai que c’est une question beaucoup plus complexe et qui mérite qu’on y revienne à un autre moment.
La Creole-Speaking Union est-elle prête à démarrer ses activités ?
Je suis impatient de commencer cette nouvelle mission mais je n’ai eu rien d’officiel jusqu’ici. Il faut attendre la composition du Board et il y a aussi beaucoup d’aspects d’ordre pratique qui doivent être finalisés, comme par exemple le budget de fonctionnement, le siège de l’Union, et la logistique nécessaire.