Scope a interrogé l’observateur politique Jocelyn Chan Low sur les manoeuvres qui ont cours sur la scène politique depuis la déclaration de principe d’une alliance MMM/MSM. L’universitaire émet aussi un avis sur la prorogation des travaux de l’Assemblée. Et observe que le peuple dans tout cela demeure spectateur comme le préconise la démocratie représentative !
Quelle est votre lecture de la présente situation politique ?
Elle découle de la structure même de la vie politique à Maurice, qui est caractérisée par le multipartisme et le first past the post. Il est reconnu que le système de scrutin majoritaire uninominal entraîne la bipolarisation, car il amplifie le nombre de sièges du parti qui remporte les élections, le parti en deuxième position ne récoltant que des miettes, et le troisième repartant les mains vides. D’où la recherche d’alliances préélectorales souvent contre-nature, et qui finissent par se désagréger après les élections.
Le jeu politique tourne aussi autour du jeu des alliances, car les partis se sont vidés de différences idéologiques, voire programmatiques, ne représentant que des intérêts, souvent dynastiques, familiaux.
En ce moment, nous assistons à un de ces épisodes croustillants dans le jeu d’alliances, qui est devenu le plat principal de l’agenda politique depuis des années.
Et évidemment, le peuple admirable est totalement dérouté. Il est aussi dérouté parce que le leader du MMM est sans doute en train de semer délibérément la confusion autour de ses intentions réelles. Il envoie tellement de signaux contradictoires qu’il semble que ce soit une stratégie délibérée. Qui a fini par porter ses fruits. Parce que toute cette tempête politique ne résulte que d’un simple vote du principe d’un remake d’alliance par le comité central du MMM, qui n’a même pas été ratifié par l’assemblée des délégués, ne sachant même pas quand celle-ci va se réunir… Il y a mieux : qui connaît le fonctionnement du MMM doit se poser des questions quant au vote secret et la dérogation publique de Jayen Cuttaree…
La prorogation des travaux de l’Assemblée est-elle une réponse de Navin Ramgoolam à la tractation d’alliance entre le MMM et le MSM ? Ou faut-il y voir, notamment avec le nouveau discours-programme à venir, un moyen de faire face à la crise économique ?
Pourquoi faut-il un nouveau discours-programme pour faire face à la crise économique ? Est-ce que ce fut le cas en 2008 ? C’est vrai que le gouvernement a changé de composition et c’est bien qu’il y ait débat sur les mesures qu’il compte introduire. Mais c’est aussi renvoyer les décisions à plus tard, alors que la crise est déjà là. La prorogation est davantage un move politique d’un Premier ministre qui ne compte plus subir les événements, et qui compte utiliser toutes ses prérogatives pour reprendre l’initiative et asseoir son autorité. C’est aussi buying time pour consolider sa majorité et se mettre à l’abri de surprises d’une opposition qui déclare publiquement qu’elle a les moyens de faire dégringoler cette majorité étriquée.
Quel est le but de ces manoeuvres au niveau de la politique politicienne ?
Il y a trop d’opacité pour faire une vraie lecture. Mais le but est évidemment une recomposition de la scène politique et une clarification des intentions réelles des différents protagonistes. En même temps, l’opposition joue son rôle de déstabilisateur alors que le gouvernement tente de se maintenir au pouvoir malgré sa courte majorité. Et le peuple mauricien reste un spectateur. C’est cela la démocratie représentative ! À quand une démocratie plus participative, à quand les réformes, constitutionnelle et électorale, qui mettront fin à ces petits jeux à la pont d’Avignon, où l’on tourne en rond à la recherche d’alliances déjà vues, qui finissent par épuiser la nation et la détourner des grands enjeux, des grands défis ?
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“La prorogation est davantage un ‘move’ politique d’un Premier ministre qui ne compte plus subir les événements, et qui compte utiliser toutes ses prérogatives pour reprendre l’initiative et asseoir son autorité”
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LINDSEY COLLEN :Mouvements politiques pour amortir les effets de la crise économique

Lindsey Collen établit un lien entre la crise économique et les manoeuvres politiques qui, à ses dires, ont pour but l’instauration d’un pouvoir fort afin d’assurer les intérêts du patronat quand la crise battra son plein. Ce membre de Lalit soutient, de plus, que différentes sections du patronat veulent soit une coalition MSM/MMM, soit Ptr/MMM. D’où les différents moves.
Derrière la crise politique actuelle se trouve la crise économique qui, avec la chute de l’euro, a entraîné le chômage. Un chômage qui à Maurice est, aux dires de Lindsey Collen, “masqué” par des mesures déjà prises en amont. Elle évoque la décision prise, dans le passé, de rendre l’école obligatoire jusqu’à l’âge de 16 ans par le gouvernement MSM/MMM. Un premier mouvement pour amortir le chômage. S’ensuivent l’organisation de Job Fairs proposant des cours d’esthétique ou des stages de massage. Des initiatives qui, selon notre interlocutrice, ont aussi servi à amortir les chiffres du chômage et ses effets sur la société.
Lindsey Collen poursuit en expliquant que les prix du sucre, du textile, des produits touristiques et des billets d’avions sont grandement tributaires de l’euro. Une monnaie qui perd de la valeur tandis que le dollar s’apprécie vis-à-vis de la monnaie européenne. En raison de cette crise dans la Zone Euro, le chômage gagne du terrain en Europe, avec pour conséquence un ralentissement dans la vente des produits que propose Maurice.
Toujours selon Lindsey Collen, “une crise économique de cette envergure inquiète le patronat qui, dans ce genre de situation, souhaite une coalition afin d’avoir un pouvoir fort pour contenir la masse des travailleurs quand la pression montera dans le sillage du chômage et de l’emploi précaire”. Elle soutient que différentes sections du patronat veulent soit une coalition MSM/MMM, soit une coalition Ptr/MMM. D’où les différents moves. Elle note que ces éventuels rapprochements sont perçus comme une solution pour la bourgeoisie, mais pas pour le peuple.
“Sur le plan politique, afin de favoriser ces rapprochements, les partis qui sont au Parlement parlent de réforme électorale ou de nouvelle République.” Des propositions qui, selon elle, pourraient comporter un agenda caché. Elle note aussi que Navin Ramgoolam a mis Anerood Jugnauth dans une position délicate, car le Président devrait donner lecture du discours-programme Ptr/PMSD. Elle estime que le Premier ministre n’est pas à l’aise dans sa majorité, tandis que Pravind Jugnauth est gêné par l’affaire MedPoint. D’où le principe proposé par Paul Bérenger d’une alliance entre le MMM et le MSM, avec Anerood Jugnauth comme leader, pour renforcer un soutien politique qui, selon Lindsey Collen, s’affaiblit.