Au cours de ces quinze dernières années, il y a eu des tentatives pour changer le monde. Les livres « La Multitude » et « Umpire » de Tony Negris et Michael Hart figurent parmi les exemples flagrants. Il y a eu la grande mobilisation de « Occupy the street », les actions des altermondialistes. À Maurice, une lueur d’espoir se dessinait pour un court moment avec « 15,000 youngsters ». Mais ces initiatives avaient des limites, étaient ponctuées de certaines confusions et s’imprégnaient d’une certaine « illusion politique et sociale ». Dans la pratique, ces courants se contentaient d’un système de contre-pouvoir. Et de là provient l’illusion béante de croire qu’on peut changer le monde sans prendre le pouvoir.
Dans le monde ouvrier et progressiste, après les trente années du néolibéralisme, on pèche par une incapacité de dessiner un modèle d’ensemble, alternatif et crédible au système présent. Un modèle qui démontre comment l’autre monde que nous cherchons peut fonctionner.
D’une part, bien évidemment, il ne peut y avoir un quelque « blue print ». Il n’y a pas d’horizon social concret et crédible. Il n’y a aucune expérience pratique ou modèle pour décrire cette alternative crédible. D’autre part, l’idéologie dominante a subtilement, depuis des lustres, distillé l’image qui fait identifier nos propositions à un contre-modèle qu’était le stalinisme et de ce qui s’est passé dans les pays de l’Est. Un contre-modèle puissant avec lequel les militants du vrai changement n’ont rien à faire et n’ont aucune affinité.
Mais le plus dramatique c’est que pendant les quelques décennies que la société était fouettée par ce vent du néolibéralisme cinglant, il y a eu l’effondrement de deux siècles de réflexion politique sur la société.
Repenser la stratégie, repenser la politique
Jusqu’au début des années 70, la discussion sur la stratégie politique, notamment la question du pouvoir était vivante. Et puis pour des raisons évidentes, il y a eu une cassure dans la continuité, dans la réflexion politique. Cela a entraîné une panne intellectuelle importante et a permis un flou politique et idéologique de s’installer. On ne discute pas. Le débat est rare. Ces grands axes de réflexion ne sont pas actualisés.
En vue des conditions socio-économiques qui prévalent, de l’acharnement de la crise multiforme du capitalisme, on a le dos au mur et on est condamné à ne plus simplement résister mais WE HAVE TO WIN. À cause de cela, il est important de reprendre le fil de la discussion sur les questions de stratégie. Il faut un retour à la question politique.
Si on peut faire un constat de la situation d’où l’on est, si on peut savoir vers quel changement social on veut aller, du moins une esquisse de celui-ci, la question à élaborer, à travailler est de savoir comment, par quel moyen on oeuvre de la première au second. C’est là l’essence de la stratégie politique. Celle-ci est bel et bien le fil d’aplomb de toutes nos activités politiques.
On ne doit pas rester coller aux schémas stéréotypés. Le monde a changé. Les données ne sont plus les mêmes. Les éléments constitutifs d’un projet stratégique doivent être réexaminés. Ses constantes traditionnelles, dont l’État, le pouvoir, la conquête du pouvoir, le rapport de forces, le rassemblement de la majorité, l’avancée organisationnelle doivent être reconsidérés en fonction du stade de développement de la société. Tout cela demande à être clarifié, questionné,  mis en cause, compris et reformulé.
Mais si les éléments mentionnés sont des constantes traditionnelles faisant partie des débats des années de braise, nous devons aussi prendre en compte les nouvelles constantes telles la mondialisation, la démondialisation, le nouvel impérialisme, l’écologie (que nous allons prendre en exemple plus bas). Il y a aussi de nouvelles constantes d’un autre ordre à cerner telles le phénomène de la bureaucratisation, la faillite de la stratégie de la social-démocratie, etc.
Mais surtout il faut éviter le piège qui pousse à croire qu’il faut faire table rase du passé et se poser en futuriste. On ne peut aborder un projet de reconstruction politique nouveau en faisant table rase du passé. On ne peut s’embarquer dans cette entreprise sans un mémoire du passé, sans assurer une continuité, sans apprendre de notre propre histoire. Mais on doit bien sûr interpréter les événements et les propositions de  chaque période selon les contextes existants.
Spécimen de suggestion : intégrer la question écologique dans le cadre stratégique
La constante écologique n’était pas au point focal du débat sur la stratégie, il y a quelques décennies. On considérait le problème comme existant mais localisé. Il y a eu erreur d’appréciation. Mais avec l’ampleur des destructions en cours de la planète, cette question ne peut ne pas être reléguée à un appendice de quelques lignes au programme politique, comme c’est le cas dans les programmes traditionnels des sociodémocrates et réformistes.
La problématique écologique doit être au coeur de tout projet stratégique en ce 21e siècle. Le vrai socialisme de l’avenir doit être éco-socialiste.
Et là, il ne suffit pas de faire des campagnes chiffrées ou une grève de la faim, des mobilisations sporadiques et éparses à l’instar de l’action anticharbon / CT Power pour exposer l’ampleur du désastre. C’est important mais très limité. Il faut pouvoir dégager une stratégie pour enraciner socialement le combat écologique dans les autres luttes sociales ouvrières. D’emblée, comment construire ces racines sociales ?
Considérons les travailleurs du secteur du transport public et privé (ex : conducteurs d’autobus, camions et autres véhicules). Notre lutte contre l’émission de gaz à effet de serre ne peut être déconnectée des actions des organisations ouvrières de ce secteur. La pollution doit être aussi le souci de celles-ci. Il faut développer une stratégie qui sache faire les travailleurs du transport devenir des acteurs du changement. Il faut pouvoir articuler les luttes pour les salaires, les meilleures conditions de travail dans ce secteur avec une stratégie écologique d’ensemble.
Les travailleurs du secteur énergétique du CEB, des IPPs, de la CWA, entre autres, ne doivent pas rester en marge de ce projet. Leur implication dans le combat pour l’énergie renouvelable, contre le charbon est déterminante. Leur lutte spécifique pour notamment la sécurité de l’emploi ne doit pas être étrangère ni se révéler contradictoire à ces nouveaux combats écologiques. Une combinaison intelligente des deux reste un défi d’envergure à relever.
L’agriculture aussi ne doit être laissée en reste. On parle du monde vert, de la protection de la nature, etc. Ici aussi il faut réfléchir comment oeuvrer en termes d’enracinement social. Il faut trouver les moyens d’impliquer les planteurs, les paysans dans le combat pour sauver la planète. Il faut être guidé par le concept stratégique qu’il n’y a pas d’avenir pour les paysans/travailleurs agricoles sans l’avènement de l’éco-socialisme. S’il n’y a pas d’éco-socialisme, ils seraient ultimement exterminés socialement par le capitalisme. Il n’y a pas d’éco-socialisme sans le concours des paysans/planteurs et de leurs organisations.
Avec des réflexions en profondeur sur de telles combinaisons dans plusieurs autres secteurs, on pourra mettre la chance de notre côté pour pouvoir rassembler large.
Direction politique collective éclairée
Une équipe d’une centaine de militants transcendant les différents clivages des organisations politiques et directions syndicales de gauche (quelques dizaines de plus seraient un bonus) combinant un caractère de qualité et de quantité demeure une condition sine qua non pour concrétiser les quelques idées émises plus haut.
Comme le dit souvent un camarade, on est engagé sur le chemin de la lumière pour aller vers un monde de la lumière. C’est vrai ! Mais pour marcher vers la lumière, il faut qu’il y ait de la lumière dans la tête de
cette équipe. Le médecin n’est pas médecin, si ses connaissances se limitent aux maladies de la vue et de l’ouïe. Celles-ci doivent s’étendre à toute l’anatomie du corps humain. De même, les missionnaires politiques de la lumière doivent avoir la maîtrise de toute l’anatomie du capitalisme, système dans lequel et contre lequel on combat (notamment son fonctionnement, ses transformations et restructurations, les mécanismes de ses crises).
La clarté, les idées limpides sur les questions non exhaustives embrassées plus haut constituent une prémisse préalable pour s’engager efficacement et contribuer avec pertinence au nécessaire projet de rassemblement large et de l’impératif de changement de rapport de forces en faveur des couches populaires. C’est un impératif surtout à ce moment crucial du changement des conditions objectives de celles-ci avec l’assise de cette crise multiforme.
Une école d’éducation politique moderne équipée, ouverte, à cet effet, serait une grande innovation et très appropriée. Il faut pouvoir rassembler ce « team » (de cent ou plus), le transformer en équipe de formateurs, de pédagogues et dirigeants politiques dont l’intervention pratique pourra redonner confiance à des centaines de jeunes, militants et travailleurs à sortir de leur position de spectateurs et prendre celle des engagés. La clarté politique qui en dégagera aidera à en finir avec les plaies qui rongent les rangs des organisations ouvrières, comme les gabegies futiles des divisions syndicales, actuellement à l’échelle nationale, provoquées par des stratégies à court terme et de bas étage.
Si nous sous-estimons cette nécessité et hésitons à la concrétiser, on ratera définitivement le coche et on se verra toujours avec une gauche « pil en plas lane vini lane ale ».