Amnesty International (Mauritius) vient d’annoncer la publication d’un rapport sur la situation des Droits humains à Madagascar. Ce rapport fait suite à une mission que deux membres d’Amnesty viennent d’effectuer dans la Grande Ile. Nous sommes allés demander à Lindley Couronne, directeur de la branche locale d’Amnesty, et membre de cette mission, plus de précisions sur cette mission et ses objectifs.
Qui a mandaté Amnesty International pour aller faire un constat de la situation des Droits humains à Madagascar ?
Quand Amnesty International constate, à partir de son réseau d’informations et de son analyse, que la situation des Droits humains se dégrade dans un pays, elle y envoie une mission de recherche. Celle qui vient d’être effectuée à Madagascar fait suite à deux missions du même ordre qui ont eu lieu en 2009 et en 2010 dans le sillage de la crise politique malgache.
Quel était le but de la toute dernière mission de recherche d’Amnesty à Madagascar et qui en faisait partie ?
Le but était de faire le suivi de la précédente mission et d’évaluer l’évolution de la situation depuis dans le domaine des Droits humains. La mission était composée de Christian Mukosa, juriste et chercheur au secrétariat international d’Amnesty et de moi-même. Nous avons travaillé de façon intense pendant quinze jours en utilisant un système d’investigation rigoureux et en rencontrant différents acteurs de la société malgache. Ce qui nous permet d’établir un constat de la situation.
Commet peut-on faire le bilan d’un pays en complet dysfonctionnement depuis plusieurs années après un séjour de quinze jours ?
Il faut aller sur place pour pouvoir dire un certain nombre de choses sur la situation à Madagascar…
…sans vouloir remettre en question votre bonne volonté, il faut quand même reconnaître que le rapport que vous allez publier ne sera que le point de vue de deux individus qui ont passé quinze jours dans un pays, ou ce qu’il en reste, en crise depuis plusieurs années…
… nous n’avons pas la prétention d’avoir compris tout ce qui se passe à Madagascar et de l’expliquer. Nous n’avons pas débarqué avec nos gros sabots. Cette mission a été organisée selon les normes d’Amnesty. Des personnes, des représentants d’institutions, des ONG qui ont une analyse de la situation ont été contactés au préalable, des rendez-vous et un programme de travail établis avant le départ. Ces rencontres, ces discussions, ces interviews nous permettent de dire un certain nombre de choses sur la situation des Droits humains à Madagascar.
Quels sont ces constats ?
A Madagascar, l’Etat de droit est en train de vaciller et si l’on ne fait pas attention, il va disparaître…
…beaucoup d’observateurs disent que l’Etat de droit n’existe plus dans la Grande Ile.
Il existe une apparence de l’Etat de droit à Madagascar. Le judiciaire donne l’impression de fonctionner, mais on se rend facilement compte qu’on est dans un système de corruption où l’on peut, si on a les moyens et qu’on connaît les leviers, changer le cours des choses et faire un coupable devenir innocent. On cite l’exemple d’un politicien reconnu coupable de viol sur une mineure et qui est en liberté. La police bénéficie d’une impunité totale et l’on semble trouver cela normal. Cette acceptation du fait que la police a toujours raison existe, même chez les intellectuels malgaches que nous avons pu rencontrer. Nous avons rencontré un homme de loi qui nous a raconté que la police était venue voler, je dis bien voler, des ordinateurs dans son bureau. Et il n’a fait aucune démarche pour récupérer son bien parce que, selon lui, que cela ne servirait à rien. Il n’a rien fait sans doute parce qu’il a peur. Le fait que l’Etat paye quatre à cinq fois plus un policier qu’un enseignant donne une idée de la situation et des priorités du gouvernement de transition. Savez-vous que plus de 400 000 enfants malgaches ont été obligés de quitter l’école faute d’enseignants et de système scolaire. A Madagascar, des petites filles de 5 ans errent dans les rues d’Antananarivo la nuit. Je souligne que cette situation n’a pas été créée par l’actuel gouvernement de transition, mais que c’est un système qui existe depuis plusieurs années à Madagascar. Il va sans dire que les Malgaches n’ont pas confiance dans leur police, comme dans la majeure partie de leurs institutions.
Croyez-vous que dans leur combat quotidien pour essayer de trouver de quoi survivre, les Malgaches ont le temps de penser au fonctionnement des institutions de ce qui reste de leur pays ?
Je peux vous dire que même dans leur lutte quotidienne pour la survie, les Malgaches sont révoltés contre cette situation et ceux qui dirigent leur pays. Mais en même temps, on a le sentiment à Madagascar que non seulement les institutions, mais également le citoyen lambda malgache, sous doute pour des raisons historiques et sociologiques profondes, ne semble pas avoir la notion des Droits humains. Il ne considère pas les autres, aussi différents qu’ils puissent être, comme ses égaux. Les malgaches sont instrumentalisés. L’imbrication de la religion dans la politique n’arrange rien. N’oubliez pas que le précédent chef de l’Etat était également le vice-président d’une fédération d’églises
Est-ce que vous n’êtes pas en train de rêver à haute voix, comme le font beaucoup d’intellectuels, Lindley Couronne. Nous sommes en train de parler des Malgaches qui doivent livrer un combat de tous les instants pour pouvoir manger dans un pays ravagé et vous leur reprocher de ne pas avoir conscience des Droits humains ?!!
Quelle est la solution que vous préconisez : se croiser les bras et se taire ?
Je constate simplement que vous me dites que les autorités ont démissionné, que les institutions fonctionnent peu ou pas du tout et vous demandez au citoyen de se préoccuper des Droits humains. Vous le faites juste pour pouvoir écrire un rapport ?
Ce rapport, que vous le vouliez ou non, servira à quelque chose. Je peux déjà vous dire que nous allons dans ce rapport demander le démantèlement de la Force d’Intervention Spéciale. C’est est une organisation parapolicière, qui dépend uniquement de la présidence, qui fait ce qu’elle veut à Madagascar. Ses hommes peuvent entrer chez n’importe quel Malgache, prendre tout ce qu’ils veulent en toute impunité. Ils changent les plaques d’immatriculation des voitures, se conduisent comme une armée d’occupation, effectuent des arrestations, des enquêtes et mettent des gens en détention sans y être légalement autorisés. Nous dénonçons l’existence et le fonctionnement de cette organisation parapolicière et demandons à la Haute Autorité de la démanteler.
Cette Haute Autorité n’est pas au courant de l’existence de la FIS et de ses pratiques ?
Les représentants de la Haute Autorité disent que le FIS est redevable à la présidence. Ils nous ont aussi demandé de quel droit dispose Amnesty International pour venir donner des conseils à un gouvernement souverain…
…de mon point de vue, ces représentants de la Haute Autorité n’avaient pas tout à fait tort…
…mais dans le même souffle, ces représentants et les autorités malgaches se plaignent du fait que la communauté internationale diminue son aide financière à Madagascar. Voilà où Amnesty International peut et va agir. Notre rapport va obliger les organisations internationales à réfléchir à deux fois avant d’aider le gouvernement malgache de transition. Les Droits humains doivent être à l’agenda des Etats qui reçoivent de l’aide de la communauté internationale, ce qui est le cas de l’Etat malgache. Qu’on le veuille ou non, le respect des Droits humains fait aujourd’hui partie du fonctionnement des pays démocratiques. Et les pays, comme Madagascar, qui veulent en faire partie et qui veulent bénéficier de ses aides, doivent les adopter. Si Madagascar veut se retrouver dans le concert des nations, son gouvernement ne peut laisser le pays fonctionner comme un Etat voyou.
Un seul rapport d’Amnesty International peut faire inverser les choses à Madagascar là où plusieurs institutions internationales ont échoué ?
Certes, un rapport ne va pas casser la baraque et faire changer la situation du jour au lendemain. Mais nous sommes une organisation crédible et notre parole a un poids certain. Le prochain gouvernement ou la prochaine autorité malgache ne pourra pas ignorer ce rapport et devra respecter les Droits humains.
Est-ce qu’en allant discuter avec le gouvernement provisoire Amnesty International ne lui donne pas une certaine crédibilité.
La solution est-elle de laisser Madagascar à son destin, sans rien faire ? Nous ne le pensons pas. Nous traitons toujours avec le gouvernement en place, posons les bonnes questions et disons ce que nous pensons d’eux. Nous ne prenons pas position pour ou contre le coup d’Etat, mais disons ce qu’il en est au niveau du respect des Droits humains. On nous a parlé de brutalité, de torture policière allant jusqu’à la mort. D’arrestations arbitraires, de détention prolongée sans passer par un tribunal.
Vous êtes en train de décrire une situation désespérée.
Elle le deviendra plus si les hommes et les femmes politiques malgaches ne prennent pas leurs responsabilités en réglant leurs problèmes pour appliquer la feuille de route politique. Il faut que cette feuille de route soit l’expression d’une volonté politique pour changer le fonctionnement de la politique à Madagascar.
Désolé de jouer au cynique de service, mais cela fait des années que les politiciens malgaches, de tous les partis, disent que la solution passe par le changement et continuent à appliquer les recettes du passé.
Etant un optimiste invétéré, je pense que les politiques malgaches vont finir par se ressaisir. On ne peut pas remettre Madagascar en état de marche sans cette feuille de route politique et, surtout, sans que les Droits humains ne soient respectés. Je crois que même si elle est silencieuse, pour des raisons évidentes, la société civile malgache a atteint le stade du ras-le-bol.
Les cas que vous avez cités sont-ils des exceptions ou la règle générale ?
On a le sentiment que c’est en train de devenir la règle, que les brutalités de la police, que l’impunité dont elle jouit font partie du système. Les droits économiques, sociaux et culturels de la population sont bafoués de façon flagrante.
Est-ce que ces constats concernent l’ensemble de Madagascar ou uniquement sa capitale.
Nous ne sommes pas allées dans la campagne et dans les provinces et sommes restés dans la capitale, qui est le centre politique du pays. C’est un choix que nous assumons. Mais nous pensons que la même situation existe dans l’ensemble du pays.
Qu’elle est la valeur scientifique du rapport qu’Amnesty International dans la mesure où il n’est que le constat de deux individus ayant passé quinze jours dans une ville ?
Je vous le répète, nous ne sommes pas allés à l’aventure à Madagascar. Notre mission a été soigneusement préparée depuis Maurice. Nous avions les contacts nécessaires et pris d’avance les rendez-vous pour notre travail et nous avions aussi une méthode éprouvée par Amnesty qui consiste à vérifier et à revérifier les sources, et à croiser et recroiser les informations avant de les utiliser. Nous avons rencontré les membres du gouvernement et de l’opposition, les représentants des institutions, ceux des corps constitués, les diplomates en poste, les représentants des agences internationales. Nous avons rencontré les agents politiques et les victimes des violations des Droits humains. Mais nous n’avons pas pris pour argent comptant tout ce que l’on nous a dit, mais vérifié et revérifié la moindre information, la plus petite déclaration. Ce n’était pas une enquête décidée sur le terrain, mais un travail fait selon des règles précises qui nous permettent de faire un constat de la situation des Droits humains à Madagascar. C’est une méthode scientifique, précédée d’une mise en place, qui a duré des mois, qui a fait ses preuves ailleurs.
Le rapport va paraître à la fin du mois de novembre. Si les choses évoluent très rapidement à Madagascar, est-ce que ce rapport ne sera pas dépassé, ou carrément périmé, à sa parution ?
C’est pour cette raison que nous avons fait publier un communiqué de trois pages qui est, en quelque sorte, un prérapport. Bien qu’on les accuse d’être pro ou antiaméricain, les rapports d’Amnesty International sont crédibles et respectés depuis cinquante ans. Il n’y a aucune raison que celui sur Madagascar déroge à la règle. Nous sommes un mouvement de citoyens qui travaillons pour que les Etats respectent les conventions qu’ils ont signées. Nous sommes une voix écoutée dans le monde, ce qui explique que les autorités malgaches actuelles nous ont donné les facilités nécessaires pour travailler dans le cadre de cette dernière mission.
Qu’attendez-vous de la publication de ce document ?
Qu’il provoque une prise de conscience sur la situation à Madagascar et que dans la Grande Ile, il provoque une prise de conscience sur le viol des Droits humains qui sont loin du niveau zéro à Madagascar. Ce rapport va dire qu’il faut inclure le respect des Droits humains dans la feuille de route qui va sortir Madagascar de la crise. Il va faire savoir au monde ce qui se passe à Madagascar.
Est-ce que le monde n’est pas au courant de ce qui se passe depuis plus de deux ans dans la Grande Ile ?
Je n’ai pas cette impression. Les médias occidentaux, qui dominent le monde, ont d’autres priorités, comme les gouvernements occidentaux, d’ailleurs. Je n’ai pas le sentiment que ce qui se passe à Madagascar figure dans leurs préoccupations principales. Le rapport d’Amnesty a pour objectif de pousser le monde à regarder vers Madagascar, d’une part. De l’autre, nous espérons qu’avec ce rapport, les politiques malgaches se rendront compte que le monde les regarde, que nous ne sommes plus dans les années cinquante où les régimes pouvaient faire leurs quatre cents coups politiques sans déranger personne. Nous sommes au 21ème siècle et si ces politiciens ne respectent pas les Droits humains, respects qui vont ouvrir les portes de l’aide internationale à Madagascar, le pays va continuer à perpétuer le cycle de crise politique, de l’arbitraire et au lieu de vaciller, va complètement s’effondrer. Le rapport d’Amnesty peut amener la prise de conscience nécessaire pour empêcher Madagascar de sombrer. Je voudrais terminer en citant Huruki Murakami, un écrivain japonais qui a écrit ce qui suit et qui, me semble-t-il, s’applique parfaitement au travail d’Amnesty et répond à certaines de vos questions : « Nous devons être des rêveurs irréalistes qui avancent d’un pas ferme et décidé. »