Radhakrishna Sadien (photo d'archives)

Le président de la State Employees Federation, Radhakrishna Sadien, considère, dans l’interview qu’il a accordée cette semaine au Mauricien, qu’il est temps que les fonctionnaires soient autorisés à participer aux élections municipales et villageoise. Il s’élève toutefois contre le financement des partis politiques à partir des fonds publics. Il souhaite également que la Service Civil Act ainsi que l’Employment Relations Act soient présentées à l’Assemblée nationale à la rentrée parlementaire.

L’année a commencé par l’annonce de l’éducation tertiaire gratuite dans les institutions publiques. Qu’en pensez-vous ?
À Maurice, l’éducation secondaire est gratuite depuis un bon bout de temps. Toutefois, si l’écolage est gratuit, il ne faut pas oublier que les parents doivent acheter des livres et payer des leçons particulières, qui sont entrées dans nos mœurs. L’introduction de l’éducation tertiaire gratuite à partir de cette année est une bonne chose, surtout pour les familles qui n’ont pas les moyens d’envoyer leurs enfants à l’université. Toutefois, il est important de savoir comment cette initiative sera gérée. Le Premier ministre a fait cette annonce dans son message du Nouvel An à la nation, il faut maintenant attendre le budget pour voir plus clair au sujet des provisions budgétaires à ce sujet. On se pose beaucoup de questions et on se demande si le gouvernement a bien réfléchi avant de faire cette annonce.

Maintenant que les cours sont gratuits, n’y aura-t-il pas une augmentation dans la demande de candidats souhaitant suivre des cours universitaires à temps partiel par les professionnels ? Quelles seront les répercussions sur les jeunes qui voudraient avoir accès à l’université ? Celle-ci sera-t-elle en mesure de répondre à la demande ? Le “career guidance” doit occuper une place très importante afin de guider les jeunes dans les secteurs porteurs d’emplois, et surtout si on veut éviter l’inadéquation entre la formation et les emplois disponibles.

Concernant ceux qui fréquentent les institutions publiques payantes, les parents contractent des prêts importants pour financer l’éducation de leurs enfants et doivent assurer le remboursement quelles que soient les circonstances. En Grande-Bretagne, ce sont les étudiants qui contractent des prêts à un taux d’intérêt très faible, ce qui réduit la pression chez les parents, d’autant plus que le remboursement ne débute que lorsque l’étudiant commence à travailler, et ce après avoir obtenu son diplôme et son degré. Cela permet aux étudiants d’assurer leur propre éducation. C’est une initiative qui devrait être étudiée à Maurice.

L’autre mesure qui a attiré l’attention est la baisse du prix de l’essence. Comment l’avez-vous accueillie ?
Lorsque les prix des produits pétroliers baissent sur le marché international, le gouvernement a la possibilité de réduire le prix de l’essence. Il est évident que le prix des produits peut baisser davantage en abolissant certains prélèvements effectués par le gouvernement sur chaque litre d’essence. Beaucoup de personnes bénéficient d’une allocation d’essence de leur entreprise mais il ne faut pas oublier ceux, qui utilisent leur petite voiture ou leur moto pour les déplacements familiaux et pour lesquels le prix de l’essence pèse lourd dans leur budget. Le gouvernement dispose encore de la marge pour baisser davantage le prix des produits pétroliers. Nous faisons déjà partie de la plateforme militant pour la baisse du prix de l’essence.

Que retenez-vous de l’année 2018 sur le plan syndical ?
2018 a été marquée par l’introduction du salaire minimum. Ce n’est pas suffisant mais c’est une étape vers un salaire décent. Il y a eu, dans le passé, beaucoup d’exploitations. La Negative Income Tax est également une mesure qui a apporté un soulagement pour le secteur privé. Cela ne veut pas dire que tous les problèmes ont été résolus car beaucoup d’entreprises, qui veulent maximiser leurs profits, ont utilisé le salaire minimum pour obtenir des concessions du gouvernement mais ont également procédé à des licenciements dans certains secteurs.

Elles ont également éliminé certains bonus en les incluant dans le salaire minimum. Certains entrepreneurs ont trouvé une voie de sortie pour ne pas augmenter leurs frais d’opération et ont pris des mesures malhonnêtes au point que le gouvernement ait dû intervenir. Il faut s’assurer que tout le monde respecte le paiement du salaire minimum et vienne par la suite avec un salaire décent.

L’année 2018 a aussi été marquée par beaucoup d’accidents. Les amendes ont augmenté. Si nous regardons de près qui sont ceux qui paient les amendes, nous verrons que ce sont les plus démunis qui sont les plus affectés alors que d’autres sont devenus des éternels tordus. La répression ne suffit pas, il faut qu’il y ait un travail de prévention très agressif.
Le gouvernement a annoncé une lutte sans merci contre la drogue. C’est une bonne chose. Toutefois, je déplore la fermeture de NATRESA, qui faisait un travail majeur sur le plan de la prévention. Sur le plan sociétal, nous assistons à une érosion de nos valeurs.

Je constate par ailleurs qu’il y a un gros travail à faire au niveau de l’éducation, qui est trop académique alors que l’accent n’est pas suffisamment mis sur les valeurs. Nous sommes devenus une société de consommation et égocentrique. Une mentalité de chacun pour soi s’est développée. La drogue et la violence ont fait leur entrée dans les écoles. Aujourd’hui, les parents sont préoccupés par autre chose, laissant ainsi beaucoup d’enfants à la dérive.

Ceci constitue un gros problème. La croissance économique ne doit pas être le seul indicateur de progrès d’un pays. L’avancement doit également se mesurer par ce qui se passe dans la société. Or, le pays est malade socialement. Tout le monde doit porter une attention spéciale à ces problèmes de société, d’autant plus que Maurice est un pays touristique. Le paradis mauricien, ce n’est pas uniquement la beauté du paysage et le sourire des Mauriciens, mais également la paix sociale.

Votre fédération regroupe essentiellement des fonctionnaires. Comment se porte le service civil ?
Le service civil a joué un rôle majeur dans le développement du pays. Mais, aujourd’hui, il est important d’accorder une attention particulière au recrutement. Il est important que la PSC revoie sa méthode de recrutement. C’est malheureux que malgré le fait que nous ayons toujours dénoncé le “delegation of power” par le PSC, celui-ci continue de déléguer ses pouvoirs aux ministères concernant les recrutements.

Nous avons vu que le Public Bodies Appeal Tribunal (PBAT) a cassé plusieurs décisions concernant le recrutement parce que les personnes non qualifiées ont été nommées. Sans compter que des promotions injustifiées ont été effectuées. Le PBAT doit obtenir plus de pouvoir de manière à mieux faire son travail et envoyer ainsi un signal à la Public Service Commission (PSC).

Je reconnais qu’il y a eu beaucoup de recrutements ces derniers mois mais la PSC a trop délégué ses pouvoirs dans beaucoup de cas. C’est avec le temps qu’on ressentira les conséquences lorsqu’on fera une évaluation du service civil.

Je dois vous dire que le grand souci de la fonction publique est qu’il y a eu une dégradation en termes de qualité. Le nombre de responsables à la tête des ministères a augmenté mais la qualité a baissé. Il ne faut pas oublier que beaucoup de ministres, qui arrivent au pouvoir, ne connaissent pas la fonction publique. Il leur faut une période d’adaptation après leur nomination. Or, vous avez de hauts fonctionnaires, qui cherchent à leur plaire sans faire leur éducation.

En ce faisant, ils font beaucoup de tort à la fonction publique. Pour vous citer un exemple, qu’est ce qu’un politicien a à faire dans le transfert des fonctionnaires ? Où allons-nous ? Est-ce le travail du politicien ? Tout cela est dû au fait que les hauts fonctionnaires concernés n’assument pas leurs responsabilités. C’est pourquoi je demande au gouvernement de venir de l’avant une fois pour toutes avec le Public Service Bill, qui attend depuis dix ans. Je souhaite qu’à la première séance de l’assemblée ce Public Service Bill devienne une réalité. Ce texte de loi définit clairement le rôle d’un ministre en tant que politicien ainsi que celui des fonctionnaires et des conseillers. De plus, la fonction publique devrait avoir une “ombudsperson” qui pourrait entendre les doléances des fonctionnaires qui se sentent lésés et qui subissent la pression d’un politicien. Si un ministre considère qu’un fonctionnaire l’empêche de faire son travail, il pourra avoir recours à elle. Le Public Service Bill permettra d’avoir plus de discipline dans la fonction publique. Je dois ajouter que nous avons un Public Management System, qui ne fonctionne pas car il a mal démarré.

Il a été introduit pour faire plaisir à la Banque mondiale. On aurait dû commencer à la base et non pas pratiquer une “top down approach”. Si un chef peut évaluer ses employés, pourquoi ces derniers ne peuvent-ils pas évaluer leurs chefs ? Le Civil Service College a été créé. Je dois dire que, malgré toute la bonne volonté du gouvernement, beaucoup de ministères ne croient pas dans la formation. Malheureusement, le budget alloué à chaque ministère n’est pas utilisé. Ce qui fait qu’une décision du PRB n’est pas respectée comme il le fallait. Certains ministères utilisent l’argent mis à leur disposition pour faire du “team building”.

Le chef du service civil doit se ressaisir et faire comprendre aux ministères que la formation est importante. En dernier lieu, je pense qu’il faudra introduire le “collective bargaining” dans le gouvernement. Il faut que les conditions de travail soient négociées entre le syndicat et le service civil, d’où l’importance d’un Bargaining Council, qui s’occupera des négociations dans le gouvernement.

Concernant le PRB, je me demande ce qui l’empêche de publier un rapport à la fin de cette année. Je suis certain qu’il a toutes les possibilités pour le faire. Une demande a été faite au gouvernement lors des négociations tripartites. De plus, nous avons constaté qu’il y a un retard concernant l’ajustement salarial. La loi du travail stipule que le PRB doit prendre une décision administrative pour corriger les déséquilibres salariaux. Je ne vois pas la raison pour laquelle il faut prendre autant de temps pour le faire. Que cet ajustement soit payé le plus vite possible et soit applicable le plus vite.

On a beaucoup parlé de l’Employment Relation Act, n’est-ce pas ?
Le gouvernement a annoncé qu’il amendera la loi pour protéger les travailleurs. Un comité ministériel a été institué pour revoir les amendements qui doivent être apportés. Je souhaite que cette législation soit présentée au Parlement dès la rentrée parlementaire. Il y a un élément qui concerne les fonctionnaires et qui est lié au rapport du PRB. Il préconise qu’une fois qu’un fonctionnaire a signé une “option form”, il n’a pas le droit de contester le rapport PRB. Ce n’est pas normal. Une personne qui n’est pas satisfaite avec le jugement de la cour de district peut avoir recours à la Cour suprême ou au Privy Council. Comment se fait-il que la décision du PRB soit finale après la signature de l’Option Form ? Ce n’est pas normal. La clause appropriée doit être amendée.

Quid de la digitalisation de la fonction publique ?
L’informatisation est une bonne chose, mais elle ne doit pas se faire au détriment du personnel. Cela a permis d’améliorer le service dans plusieurs secteurs, dont au bureau des passeports. Il faut garder un équilibre entre l’informatisation et la dimension humaine.

Quelle est l’étendue de la corruption dans la fonction publique ?
Je ne peux parler de l’ampleur de la corruption, mais il est important que le gouvernement fasse une évaluation de la situation et regarde la corruption dans son ensemble pour voir si nous sommes dans la bonne voie. La digitalisation ne règle pas nécessairement le problème. Il faudrait s’assurer qu’il y ait une prise de conscience à tous les niveaux.

Comment avez-vous accueilli la loi sur la déclaration des avoirs, qui concerne également les hauts fonctionnaires ?
Je suis d’accord avec la déclaration des avoirs des politiciens et des hauts fonctionnaires. Il ne faut pas la limiter au niveau de Maurice, mais il faudrait prendre également en considération les intérêts individuels à l’étranger. Cela m’amène à parler de la réforme électorale, qui ne concerne pas uniquement le nombre de députés et le financement des partis politiques, mais il faut également tenir en compte la démocratie régionale. Il faut permettre aux fonctionnaires de s’engager dans l’administration régionale.

On voit souvent les agents, qui ont travaillé pour les “main stream parties” aux élections générales, participer aux élections municipales et régionales avec pour résultat que ces partis contrôlent également les municipalités et les conseils de district à travers leurs agents. Les partis politiques devraient laisser les municipalités et conseils de district entre les mains des citoyens et des villageois. Ce qui permettrait aux fonctionnaires de participer aux élections municipales et villageoises.

On entend souvent des politiciens accuser les syndicalistes d’avoir des présidents et des membres exécutifs à vie. Qu’avez-vous à leur dire ?
Le mouvement syndical dépend de la contribution des membres et ces derniers ont le droit de choisir leurs dirigeants à la suite des élections, et ce selon les règlements définis par le Registrar of Association. Le mouvement syndical n’a pas les moyens de payer des professionnels. Les dirigeants doivent être au four et au moulin. Les membres recherchent des syndicalistes d’expérience et choisiront ainsi inévitablement des dirigeants qui connaissent le travail et qui sont en mesure de les défendre le mieux possible. C’est la raison pour laquelle ils choisissent démocratiquement des personnes qui ont de l’expérience.

Le gouvernement propose d’introduire une législation concernant le financement des partis politiques. Qu’en pensez-vous ?
Je ne suis pas d’accord. Le secteur privé n’a pas d’argent pour payer les compensations. Comment peut-il maintenant trouver de l’argent pour financer les partis politiques ? De plus, il n’est pas acceptable que l’argent des contribuables soit utilisé pour financer les partis politiques. Les partis doivent trouver leurs propres moyens pour financer leurs propres campagnes, qui doivent être basées sur les valeurs et sur des programmes crédibles. Ils doivent revoir la façon de convaincre la population et éviter d’investir dans des banderoles et des bases, qui sont des dépenses frivoles et inutiles.

Avez-vous suivi la diffusion en direct des travaux du Judicial Committee du Privy Council concernant l’affaire MedPoint ?
Comme tous les Mauriciens, j’ai suivi avec intérêts les travaux du Privy Council. Je suis mal placé pour faire des commentaires à ce sujet. Toutefois, je dois constater que beaucoup de personnes ont été condamnées faute de moyen de faire appel devant la Cour suprême ou devant le Privy Council. Une réflexion sur cette loi s’avère nécessaire.

Comment s’annonce 2019 ?
Il y a de grands défis qui nous attendent. Il y a de grands développements qui arrivent, dont le Metro Express. Il y aura également peut-être les élections cette année. Tout le monde doit rester serein. Comme un syndicat, il nous faudra continuer à travailler. Le rapport PRB arrive aussi de même que l’ajustement salarial et l’amendement de la loi. Nous avons du pain sur la planche. Je pense qu’à l’approche des élections, il nous faudra préparer un programme qui sera présenté bien avant aux partis politiques.