Le nom de Raffick Peerbaccus occupa la une de l’actualité mauricienne à la fin de 1986. Cet ancien employé d’Air Mauritius fut, en effet, la Star Witness de la Commission sur la drogue présidée par sir Maurice Rault. Il vint dénoncer des parlementaires, des membres de la force policière et des chefs de la mafia de la drogue qui furent arrêtés et poursuivis. Vingt-huit ans après, Raffick Peerbaccus se présente comme un ancien trafiquant de drogue repenti qui veut aider les Mauriciens à sortir de la drogue. Voici son portrait.
Né dans une famille pauvre de Plaine-Verte qui comptait cinq garçons et cinq filles, Raffick Peerbaccus fréquente l’écoleprimaire avant de pratiquer divers petits métiers pour gagner sa vie : «Mo ti bizen gagne mo lavi lor lari.»Après avoir vendu des légumes et des savates, travaillé comme aide-mécanicien et apprenti maçon, il arrive à décrocher un job de planton à Air Mauritius en novembre 1977. «Je travaillais à la section Travel formalities et étais chargé de transporter les documents de MK aux différentes ambassades pour les formalités de visas.» Intelligent, travailleur et serviable, Raffick se fait vite remarquer et obtient des promotions et des billets d’avion gratuits pour voyager. Ce qui lui permet de se rendre souvent en Inde pour satisfaire une des passions : l’opium. «Je n’étais qu’un petit fumeur qui, grâce à ses billets d’avion gratuits, a pu développer un réseau dans le circuit de la drogue en Inde. Je connaissais les endroits et les marchands.»La nouvelle de son « expérience indienne » se répand dans le milieu local de la drogue et des parrains de la mafia viennent voir Raffick pour lui proposer d’acheter de la drogue pour eux en Inde. Nous sommes en 1985 et le trafic de la drogue est en train de se développer à Maurice grâce aux liens tissés entre la mafia et le pouvoir politique. Quand Raffick Peerbaccus évoque les contrôles de police et de douane, les parrains lui répondent par une phrase devenue célèbre : «Pas tracas. Gouvernement dans nous la main.»En mars 1985, Raffick accepte la proposition et commence à travailler comme passeur pour la mafia mauricienne :«Mon job consistait à aller en Inde acheter et tester la marchandise, la mettre dans une valise que je remettais à des membres du Parlement mauricien qui rentraient à Maurice sans être fouillés à la douane.»Après plusieurs voyages, Raffick est arrêté au départ pour Bombay en juin 1985. Agissant sur des informations précises, un policier fouille ses bagages, saisit une boîte de mantegue scellée, la fait ouvrir et découvre 19,441 dollars enveloppés dans un sac en plastique. La somme représente plus de Rs 300,000 – une fortune à l’époque – et est destinéeà financer l’achat de la drogue en Inde. Raffick Peerbaccus est accusé d’avoir enfreint la loi sur le contrôle des devises étrangères et condamné à une amende de Rs 860,000 roupies.
L’arrestation de Raffick Peerbaccus ne ralentit pas le trafic de drogue et d’autres passeurs continuent le «travail». Au matin du 31 décembre 1985, les Mauriciens sont réveillés par une nouvelle choquante : quatre de leurs parlementaires ont été arrêtés à l’aéroport Schipol d’Amsterdam avec deux valises de drogue. Les liens entre la politique et la mafia de la drogue éclatent au grand jour. Une immense vague de colère et d’indignation submerge le pays et une majorité de parlementaires signent une pétition pour réclamer une commission d’enquête sur la drogue. Le Premier ministreAnerood Jugnauth est obligé d’accéder à cette demande et l’ancien chef juge, sir Maurice Rault, est nommé président de la Commission qui commence ses travaux en août 1986. C’est, en fait, en novembre que les choses sérieuses commencent, quand Raffick Peerbaccus se présente devant la commission dont il devient la Star Witness. Il a rencontré Anerood Jugnauth auparavant et lui a fait une série de révélations sur le trafic de drogue impliquant des membres de son parti. Au cours de plusieurs auditions, Peerbaccus va dénoncer pêle-mêle, des parlementaires, des officiers de police et des caïds impliqués dans le trafic de drogue sur l’axe Maurice-Bombay. Ses allégations provoqueront un véritable séisme politique, feront suspendre et traîner en cour plusieurs dizaines de personnes. On apprendra plus tard que la Star Witnesspurgera sa peine de prison pour ne pas avoir payé son amende de Rs 800,000 dans un «quarter» de la SMF à Vacoas transformé en prison privée où il bénéficie d’une protection policière 24 heures sur 24. Il «logera» à Vacoas de novembre 1986 à octobre 1988, est libéré et sera mêlé, par la suite, à plusieurs affaires dont une d’escroquerie et une autre de possession de drogue. Selon Raffick Peerbaccus, on l’a «installé» dans cette dernière affaire: «On a découvert de la drogue et des psychotropes chez mon beau- frère et on a fait croire à ma femme que c’est moi qui l’avais fait et elle a fait une déclaration contre moi à la police. J’ai été arrêté et obligé de plaider coupable.»Revenu à la vie civileRaffick Peerbaccus se sépare de sa femme et retourne vivre chez sa mère. Il essaye de trouver un emploi sans succès et va frapper à la porte d’Anerood Jugnauth qui refuse de le recevoir et obtient une petite aide financière des députés de Port-Louis. L’attitude d’Anerood Jugnauth, qui a oublié son Star Witnesspour se débarrasser des brebis galeuses de son parti, est dénoncée par l’opposition alors que Raffick Peerbaccus fait des petits boulots — et quelques trafics qui lui vaudront des ennuis avec la justice — pour survivre. En novembre 1990, des démarches sont faites pour qu’il aille rejoindre un de ses frères établi en France, mais il revient à Maurice après quinze jours. Il va continuer à vivoter jusqu’à ce que d’autres démarches soient faites pour le caser à l’étranger. En juin 1995, «on» parvient à lui faire obtenir un statut de réfugié politique en Grande-Bretagne où il dispose d’un logement et d’une pension avant d’obtenir la nationalité britannique en 2009.
Raffick Peerbaccus affirme qu’il est un autre homme depuis son arrivée en Grande-Bretagne. «Je me suis réfugié dans ma religion, je prie pour demander le pardon de mes péchés. Je fais mes prières cinq fois par jour, je suis un repenti.»Mais on vu des pseudos repentis qui jouaient ce genre de rôlepour continuer à faire le trafic de drogue. «Il y a des trafiquants qui font ça pour abuser les autres. Ce n’est pas mon cas. Je suis un repenti sincère qui est allé à La Mecque et prie cinq fois par jour. Je ne joue pas au repenti, je ne joue pas au religieux avec une longue barbe et une grande robe comme certains. Mo finne retourne dans bon simé grâce a Bondié.»En Grande-Bretagne, Raffick travaille avec un autre Mauricien pour sortir les drogués de l’enfer de la toxicomanie. Il s’agit d’Utam Goodye, originaire de Goodlands, qui travaille dans les hôpitaux et les centres de désintoxication. «Il veut venir donner un coup de main à Maurice et je suis disposé à venir l’aider. On ne demande pas d’argent mais que les structures nécessaires à notre disposition pour créer un mouvement à Maurice sur le modèle de ce qui existe en Grande-Bretagne.»Pour quelle raison est-ce que l’ex-trafiquant s’engage dans cette voie ? «Je connais les tourments et la vie d’un drogué. Je sais comment un drogué peut finir toute sa famille en otage — la drogue li manzé couma caria. J’ai réussi à m’en sortir grâce à Dieu. Il faut sortir le drogué de son environnement pour qu’il puisse  éviter la tentation. J’ai réussi à m’en sortir et je veux aider les autres. On me dit que la situation empire dans certains quartiers de Port-Louis et que même des jeunes filles commencent à consommer du brown. Il faut agir alors qu’il est encore temps.» Est-ce que Raffick Peerbaccus réalise que beaucoup de Mauriciens ont découvert le brown sugar grâce à lui?«Je n’arrête pas de demander à Dieu de me pardonner pour ce que j’ai fait. Je demande aussi aux Mauriciens de me pardonner. Je ne me rendais pas compte, à l’époque, de ce que j’étais en train de faire. J’étais dans la drogue. Je me souviens que quelqu’un m’avait dit en Inde que j’étais en train d’apporter un poison violent dans mon pays. Je ne le savais pas. J’ai été puni parce que j’ai été une des premières victimes du brown sugar. Je sais ce que c’est, ce que le brown peut faire. Grâce à la drogue, j’ai tout perdu : mon travail, ma femme, ma famille qui m’a rejeté. J’étais correct, je travaillais pour MK, je pouvais voyager à l’étranger gratuitement, j’avais une famille et la drogue a tout détruit. Quand je rentre dans la mosquée aujourd’hui, à Maurice,les gens qui me connaissaient à l’époque disent ne pas me reconnaître. Certains pensent que je joue un rôle. Ce n’est pas vrai. Je suis sincère. Je crois qu’aujourd’hui on reconnaît le bon travail que j’ai fait en allant déposer devant la commission sur la drogue. J’espère qu’en ayant fait attrapercertains chefs, j’ai pu effacer une partie de ce que j’ai fait en introduisant de la drogue — et surtout du brown sugar – à Maurice.»
Si ses démarches aboutissent le trafiquant repenti pourra revenir à Maurice et créer son association d’aide aux drogués dans quelques mois. En attendant, Raffick Peerbaccus travaille sur la préparation d’un livre sur sa vie mouvementée d’enfant pauvre de Port-Louis devenu Star Witnessde la Commission sur la drogue après avoir été passeur. Mais même si le témoignage de Raffick Peerbaccus semble solide — comme devant la Commission ? — même si son ton est convaincant, quelque chose me gêne dans son attitude et me pousse à lui poser une dernière question: Vous dites que vous n’êtes plus dans la drogue et vous vous baladez avec un paquet de cigarettes et un briquet. Vous qui aidez les drogués à s’en sortir, vous ne savez pas qu’une cigarette peut être la cause d’une rechute ?«Aio, missié, mo dernier péché ça. Couma carême commencé mo pou arrête fimé ziska mo mort.  Mo promette ou.»Faut-il croire dans le témoignage et les promesses de Raffick Peerbaccus qui affirme être un trafiquant repenti ? L’avenir nous le dira.