Notre invité de ce dimanche est le Dr Ram Seegobin, du parti Lalit. Dans l’interview qui suit, il analyse le budget et la situation politico-économique du pays. Avec son franc parler coutumier.
Il y a huit mois, vous disiez qu’un des principaux problèmes du gouvernement de l’alliance Lepep était ses incohérences. Depuis, la situation s’est-elle améliorée ou dégradée ?
Ces incohérences, qui viennent du fait que ce gouvernement n’a jamais montréune cohérence au niveau économique et politique, sont en train de se développer. Dès son installation, le gouvernement Lepep a eu un problème avec la nomination d’un ministre des Finances et d’un ministre des Services financiers qui a causé beaucoup de problèmes. Il est clair que les démarcations font défaut et que Bahdain, qui est le numéro 19 du gouvernement, se comporte comme s’il était un super numéro un.
uRoshi Badhain est-il la cause de ces incohérences ?
Non. Il y a incohérences entre le MSM et le PMSD qui a développé des appétits de pouvoir et organise des activités qui énervent Soodhun. Nous avons un ministre des Affaires étrangères alors qu’un autre membre du cabinet, Soodhun, se présente comme le ministre des Affaires étrangères pour les pays arabes et un autre, Duval, semble être celui pour l’Afrique. Comment est-ce possible ?
Pourquoi, plus d’un an et demi après son installation au pouvoir, ce gouvernement n’arrive-t-il pas à faire disparaître ces incohérences ?
Parce que ce gouvernement est composé de trois partis aux trajectoires différentes réunis juste pour les besoins des élections. Des élections qu’ils ne pensaient pas pouvoir remporter. Le PMSD fait partie de tous les gouvernements depuis quinze ans et Xavier Duval a réussi un exploit :ne pas être tenu responsable de toutes les décisions prises par Navin Ramgoolam. Collendavelloo et son Muvman Liberater n’ont qu’un projet politique : finir le MMM.
Le ML n’a peut-être pas de projet politique, mais il a un poids au gouvernement. Quand Anerood Jugnauth décide de nommer deux membres du MMM au sein d’un comité parlementaire, il s’y oppose et obtient gain de cause …
 Encore une preuve de l’incohérence du gouvernement dont un des problèmes fondamentaux est le manque d’un capitaine pour mettre de l’ordre dans cette alliance disparate et orienter le Conseil des ministres. Nous avons un Premier ministre qui donne l’impression d’être en préretraite, d’être un caretaker Prime Ministerdont l’unique projet politique — et celui du clan Jugnauth — est de faire que son fils Pravind devienne chef du gouvernement.
Le retour de Pravind Jugnauth au gouvernement et aux Finances peut-il être considéré comme un élément de cohérence au moins économique ?
La réponse est oui, sauf que Pravind Jugnauth n’a jamais eu de projet politique et économique bien clair. Il s’accommode des situations et des gouvernements. En passant, je souligne le fait que ce gouvernement a eu trois ministres des Finances en moins de deux ans et que, donc, il n’a pas de stratégie économique constante. Le budget Lutchmeenaraidoo était basé sur le développement des smart citieset le port. Dans celui de Pravind Jugnauth, les smarts citiesont plus ou moins disparu et on parle moins du port. Non, le retour de Pravind Jugnauth n’est pas un signe de cohérence, d’autant que son retour est suspendu à un appel du DPP du jugement qui l’a innocenté. Le ministre des Finances a une épée de Damoclès sur la tête.
 Ces incohérences devraient profiter aux oppositions, ce qui n’est pas du tout le cas…Les oppositions sont, elles aussi, dans une période d’incohérence. Il y a au Parlement trois partis d’opposition qui sont à peine capables de coordonner leurs actions et leurs questions. On ne sait plus où est le Mouvement Patriotique, qui a commencé à perdre ses membres, qui ne sont ni démissionnaires ni expulsés. Quant au MMM, depuis 1976, il ne s’est jamais retrouvé au Parlement avec seulement sept députés, la moitié de ce qu’a le PMSD ! Le MMM est dans une situation extrêmement difficile parce que le poids politique qu’il pense avoir ne se reflète pas dans la réalité. Pour sa part, le PTr continue à traîner les casseroles et les coffres-forts de Navin Ramgoolam. Au Parlement, le MMM critique le gouvernement, mais de façon assez opportuniste, juste pour marquer des points, pas en faisant des propositions alternatives.
Venons-en au budget 2016-17. On dirait que celui que vient de présenter Pravind Jugnauth a fait l’objet d’un consensus mou. Même Paul Bérenger a trouvé qu’il y avait des choses intéressantesdans ce budget …
Ce n’est pas du tout le point de vue de Lalit. Pour nous, il n’y a rien d’intéressant dans le budget 2016-17. C’est vrai que les réactions ont été assez molles dans le secteur privé, le mouvement syndical, l’opposition parlementaire. Nous attendions un budget mettant l’accent sur la production, mais nous avons eu un budget améliorant les possibilités des Property Development Schemes (PDS) et encourageant l’investissement, surtout étranger, dans l’immobilier. Pour Lalit, un des gros problèmes de l’économie mauricienne est l’avenir de l’industrie cannière. Depuis longtemps, nous disons qu’à terme cette industrie n’a pas de futur .
Mais on développe de plus en plus à Maurice des produits à partir de la canne, comme l’électricité, l’éthanol.
Vous avez dit à partir de la canne, mais sa production a drastiquement baissé. Le plan stratégique pour l’industrie cannière a été fait sur mesure pour les grosses entreprises, pas pour les petits planteurs, en dépit des subsides. Les petits planteurs sont en train d’abandonner la culture de la canne alors que les grands propriétaires sont en train d’utiliser leurs terrains pour les centres commerciaux, les smart citieset autres IRS. La baisse de la production de la canne a atteint un tel niveau que Maurice doit aujourd’hui importer du sucre du Brésil ou de la Thaïlande pour sa consommation, ses raffineries, l’électricité et l’éthanol. Le budget ne fait aucune mention de ce qui va se passer en 2017 quand en Europe les betteraviers pourront produire autant de sucre qu’ils le voudront.
N’est-ce pas en prévision de ce qui va changer en 2017 que le ministre des Finances mise sur la transformation des terres agricoles en projets immobiliers ?
Mais l’immobilier c’est une opération one off. Une fois que le terrain est vendu, il ne vous appartient plus. Ce n’est pas de la production, ce n’est pas un modèle de développement mais de la spéculation foncière, une opération conjoncturelle qui élimine les autres possibilités comme la diversification agricole et la production de nourriture. Avec le PDS et les smart cities, on va bétonner de la bonne terre agricole.
 Donc, pour Lalit, il n’y a rien de bon dans le budget que vient de présenter Pravind Jugnauth …
Non. Quand Lalit analyse un budget, il ne s’arrête pas aux mesurettes et autres confettis qu’il contient. Nous l’analysons du point de vue de l’orientation de l’économie et de la manière dont il s’adresse aux problèmes actuels, et à ce niveau, il n’y a rien d’intéressant dans ce budget. Il n ‘y a aucune mesure pour réorienter notre économie, pour s’attaquer au problème du logement des pauvres par exemple. Le gouvernement reconnaît l’existence de 6 400 familles vivant dans l’extrême pauvreté et propose la construction de 800 maisons pour trois ans ! Il n’y a doncpas d’adéquation entre le problème existant et la solution proposée. Nous ne nous concentrons pas sur l’analyse de mesurettes du budget. La baisse du prix du gaz, qui est la conséquence d’une baisse mondiale, n’est pas une mesure budgétaire et aurait pu avoir été pris par un simple comité. Idem pour les céréales dont les prix ont déjà baissé sur le marché mondial.
Sans défendre le ministre des Finances, il faut reconnaître qu’un des seuls moyens à sa disposition pour créer de l’emploi est de relancer la construction avec les projets immobiliers …
Il faudrait surtout créer de nouveaux secteurs économiques capables de générer de l’emploi. Depuis des années, les différents gouvernements n’ont pas pris les dispositions nécessaires pour créer ces secteurs productifs. Dans le secteur agricole, nous proposons la création d’un secteur industriel qui ferait la production de nourriture sur une grande échelle.
Des expériences ont été tentées. Depuis quelques années, on produit des légumes en serre — tomates, salades, légumes fins, entre autres — sur une petite échelle …
Cela est fait, comme vous l’avez dit, sur une petite échelle, sur une échelle artisanale. Juste pour la consommation de légumes frais. Nous pensons à une industrie agricole moderne, scientifique,qui pourrait produire de la nourriture sur une grande échelle et surtout une industrie de transformation pour faire des conserves de légumes pour les besoins de la consommation locale, mais également pour l’exportation. Cette industrie réglerait le problème de la sécurité alimentaire mais assurerait surtout de la création rapide d’emplois tout en provoquant le développement d’usines de transformation. Je reviens sur la construction qui donne un emploi précaire. Aujourd’hui, 90% d’emplois dans ce secteur sefont sur des contrats limités à une période de temps ou à un chantier. Ce secteur génère des emplois précaires. Ce n’est pas ce dont nous avons besoin.
Dans la perspective de créer une industrie agricole moderne, il faudrait aussi inclure les ressourcesmaritimes …
Tout à fait. Les propositions de Lalit pour la diversification agricole incluent le développement d’une véritable industrie de la pêche. Pas cette “zone franche” où nous achetons notre poisson à des pêcheurs étrangers et nous le transformons avant de l’exporter. Il n’y a rien dans le budget pour le développement d’une véritable industrie hauturière, sinon des tax holidaysà des compagnies étrangères pour qu’elles viennent s’installer à Maurice pour pêcher notre poisson avant de nous le vendre sans payer de taxe ! Il ne faut pas oublier l’étendue de notre zone marine, qui n’est exploitée que par des étrangers. Il faudrait investir dans ce secteur en prenant exemple sur ce qu’ont fait les Seychelles.
Vous n’avez rien trouvédans le budget qui soit intéressant. Ce n’est pas ce qu’a dit Paul Brénger dans ses premières réactions …
Bérenger a trouvé intéressantes les mesures pour s’attaquer à l’extrême pauvreté. Pour Lalit, la politique du gouvernement sur cette question, qui consiste à donner quelques allocations ou, comme Love Bridge, de permettre à une famille bourgeoise d’adopter une famille pauvre, n’est pas la solution. Ce sont des mesures totalement cosmétiques qui ne règlent pas le problème mais le soulage temporairement.Le problème de la pauvreté est réglé par l’emploi stable et bien rémunéré, et par l’accès au logement et à l’éducation, pas par la charité.
On n’a pas parlé dans ce budget du problème récurrent de ces dernières années qui est l’appauvrissement de la classe moyenne .
L’appauvrissement de la classe moyenne se fait par rapport à l’enrichissement des riches et c’est un phénomène courant dans une société qui a adopté les normes capitalistes et leurs stratégies de développement économique. L’augmentation du barème de l’income taxde Rs 10 000 ne va pas soulager la classe moyenne d’autant plus qu’à Maurice 70% de la population ne paye l’impôt. Cette mesure ne va en fait profiter qu’aux riches, ceux qui payent beaucoup de taxes. À Maurice, on ne taxe pas la richesse mais la consommation à travers les taxes indirectes, ce qui touche davantage les classes moyenne et pauvre qui sont obligées de consommer. Je me demande pourquoi aucun ministre des Finances n’a introduit jusqu’à présent une taxe sur la richesse. Aujourd’hui, un enseignant, un gros patron, une compagnie ou une banque payent tous 15% d’impôt sur le revenu. Est-ce normal ?
En fin de compte, Lalit réclame un changement fondamental de la politique économique du pays
Nous le faisons depuis des années et allons continuer à le faire envers et contre tout. D’autant que la situation est en train de devenir de plus en plus compliquée avec les événements internationaux. Le secteur textile doit faire face à un sérieux problème avec le Brexit en raison de ses exportations vers la Grande-Bretagne sous les accords UE. Il va falloir négocier de nouveaux accords quand la Grande-Bretagne va sortir officiellement de l’Union européenne. Par ailleurs, l’AGOA, que nous avons avec les États-Unis, peut être annulé à n’importe quel moment par un président américain. Il faut également prévoir ce qui va se passer avec le tourisme et le nombre d’hôtels en construction avec la diminution du nombre de touristes européens. On ne peut pas compter sur ces secteurs classiques de l’économie pour faire de la création d’emplois productifs. Si nous n’arrivons pas a créer rapidement des emplois à Maurice, nous allons faire face à un problème social. Ce n’est pas avec le même modèle économique essoufflé qu’on va y parvenir. Il faut doncse tourner vers de nouveaux secteurs pour la création d’emplois de masse pour accommoder ceux qui quittent les collèges tous les ans. Savez-vous ce qui manque à Maurice ? Un ministre du Plan qui ferait de la stratégie de développement sur les moyen et long termes pour permettre aux gens de s’orienter, de se préparer par rapport aux objectifs fixés.
Il semblerait qu’au lieu d’un plan pour la nation, chaque ministre a son plan et ses projets particuliers, surtout quand ils concernent l’immobilier, comme les smart citieset Heritage City…
Je me demande ce que le ministre des Services financiers et de la Bonne Gouvernance a à faire dans des projets de développement immobilier ? Est-ce que cela fait partie de ses attributions ? La même question pourrait être posée concernant les démarches du ministre du Logement. On dirait que certains ministres de ce gouvernement s’intéressent à l’immobilier pour des raisons inavouables. On pratique également le rebranding, qui permet de rebaptiser le projet métro léger en métro express. Et une des préoccupations de ce projet refait est son tracé, car la valeur des terres des deux côtés de la voie va rapidement augmenter par dix ou cent fois, ce qui peut donner des arrières pensées à ceux qui sont au gouvernement.
On dirait que le développement immobilier est un concernde plusieurs membres du gouvernement .
On pourrait même dire qu’il fait partie de leur mindset. Il y a quelque temps, un économiste du nom de Percy Mistry écrivait de longs articles dans un hebdomadaire prônantle développement immobilier comme stratégie pour augmenter la valeur des terres et le PIB du pays. Il semblerait que certains au gouvernement veuillent appliquer cette politique totalement erronée et à court terme, surtout dans un pays comme Maurice, où la terre est limitée. Pour nous, le nouvel accent sur le PDS va, à terme, créer des problèmes économiques et sociaux, comme ceux qui commencent à exister à Rivière-Noire entre les expatriés et les locaux pour toutes sortes de raisons.
Vous avez une visiontrès pessimiste de l’avenir. Vous n’avez aucune solution à proposer pour permettre au pays d’avancer ?
La solution réside dans la création d’emplois concrets, pas les promesses faites et répétées d’élections en budgets, sans plus. Le budget ne contient pas de propositions sérieuses pour la création d’emplois, qui était une des promesses gouvernementales et une préoccupation grandissante de beaucoup de Mauriciens. Et je pense particulièrement aux jeunes de moins de 25 ans dont le taux de chômage a dépassé les 25%.
Continuons sur une note plus politique. Certains prétendent que Paul Bérenger trouve le budget intéressant parce qu’il aimerait bien que le MMM prenne la place du PMSD au gouvernement. Vous partagez cette impression ?
On a l’impression que les choses vont en ce sens. Bérenger ne dit jamais quelque chose sans que cela fasse partie d’une stratégie. Quand il dit que le budget de Pravind Jugnauth est intéressant, il annonce ses intentions politiques. Quand on écoute les orateurs du MMM sur le budget, il ne fait aucun doute qu’ils sont en train, d’une part, de beaucoup ménager Pravind Jugnauth et, de l’autre, d’attaquer le PMSD et le ML. La perception est que le MMM avec ses sept députés n’a pas d’autre projet politique pour les trois prochaines années que d’intégrer le gouvernement.
Avez-vous entendu cette autre rumeur selon laquelle une alliance du MMM avec le MSM de Pravind oui, pas avec le MSM d’Anerood ?
J’ai entendu cette rumeur. Par ailleurs, Bérenger a commencé à parler de réforme électorale. Ce sujet est souvent pour lui la base pour un koz-kozéen vue d’une alliance. L’autre sujet qui va dans le sens d’une alliance est les discussions sur les Chagos, mais là il s’agit d’une discussion importante pour le pays. Lalit est heureux que Bérenger propose un bateau pour les Chagos, mais c’est une idée que nous avons lancée depuis 20 ans dans des conférences internationales. Nous sommes également d’accord avec la proposition de Jugnauth de traîner la Grande-Bretagne devant les Nations unies. C’est d’ailleurs une position que nous défendons depuis des années et que d’autres, comme Cassam Uteem, soutiennent aujourd’hui. Nous ne pouvons pas nous permettre de croire que nous allons gagner automatiquement l’affaire des Chagos devant un Cour de justice internationale. Il y a un gros travail de préparation à faire pour monter notre dossier. Au lieu d’avoir un comité parlementaire qui se réunira une fois tous les deux mois, il faut créer un comité permanent spécifique aux problèmes des Chagos. Ce comité doit s’organiser pour obtenir le soutien des autres pays, des institutions internationales et des populations britanniques et américaines. Ce comité dont le seul travail devrait être la préparation du dossier devrait inclure les Chagossiens, les Mauriciens et tous ceux qui ont montré un intérêt pour ce sujet, comme Cassam Uteem, Milan Meetarban.
Lalit accepterait-il de faire partie de ce comité ?
Certainement, si nous sommes invités. Il y a des divergences entre nous sur ce dossier, mais nous sommes d’accord sur l’objectif final : que les Chagos soient rendus à Maurice.
Terminons par une autre question de politique politicienne. Ces rumeurs d’alliance, ces petites déclarations du MMM ne vont-elles pas conduire à une situation politique qui va faire revivre Navin Ramgoolam et lui donner une crédibilité face à une éventuelle nouvelle alliance MSM-MMM ?
 Nous sommes déjà arrivés à cette situation, ce qui démontre et la banqueroute du gouvernement et celle du MMM. En dépit des lourdes casseroles,  et des coffres-forts, qu’il continue à traîner, Navin Ramgoolam recommence à faire surface sur le terrain politique. Et cela grâce au gouvernement et au MMM.