Notre invité de ce dimanche est le syndicaliste, observateur et porte-parole de Lalit, Ram Seegobin. Dans l’interview qui suit, il revient sur les dernières lois votées au Parlement sur le travail pour commencer. Dans la deuxième partie, il nous livre son analyse de la situation politique et des perspectives des prochaines élections générales.

Un fait assez surprenant vient de se produire à Maurice. Pour la première fois, l’ensemble de la classe syndicale soutient un projet du gouvernement sur les droits des travailleurs, le Workers’ Right Bill, que combat le patronat. Qu’est-ce qui est en train de se passer ?

– La manière de regarder la loi du travail a évolué. Cette loi correspond toujours à des rapports de force et surtout des mutations que connaissent ses secteurs. Les précédentes lois sur le travail qui datent du gouvernement PTr/PMSD de 2008/2009 ont été votées en pleine période de crise financière et avaient pour objectif de rendre les licenciements plus faciles pour le patronat. Mais au cours des dix dernières années, le monde du travail a évolué passant de la recherche d’un poste pour la vie à celle d’un d’emploi pour la durée de la vie professionnelle. Au cours des dernières années, il y a eu beaucoup de licenciements, le travail est devenu précaire et les contrats à durée déterminée ont augmenté, par rapport aux contrats à durée indéterminée. Ces mutations sur la nature même du travail nécessitent de nouvelles lois, comme le Portable Retirement Gratuity Fund (PRGF), pour codifier le flexy time, le part-time, mais surtout, et c’est ce qui inquiète Lalit, pour codifier le travail atypique en laissant ceux, de plus en plus nombreux qui le pratiquent, sans aucune protection. En quelque sorte, ces nouvelles lois ont régularisé le « travail bat batté » et ont enlevé la protection généralisée dont tous les travailleurs bénéficiaient.

Mais alors, pourquoi est-ce que les dirigeants syndicaux se félicitent et félicitent le gouvernement pour ces nouvelles lois votées cette semaine ?

– Premièrement parce que tous les syndicats du secteur public ne sont pas concernés par ces nouvelles lois. Ceux du secteur privé, en particulier le CTSP, ont remporté une victoire avec l’inclusion dans la loi du PRGF pour lequel ils se battent, avec raison, depuis des années. Ils ne regardent pas les lois dans leur ensemble, mais se sont concentrés sur les parties qui concernent directement leurs revendications et ils se disent satisfaits.

Est-ce que par rapport aux précédentes lois, le Workers’ Rights Bill représente une avancée pour les travailleurs et les syndicats ?

– Oui, cette loi représente une certaine avancée, mais, en même temps, elle codifie mieux les intentions de la loi de 2008. Elle ne sera pas nécessairement une bonne loi à long terme, parce qu’elle vient rendre le travail précaire et saisonnier — celui de la grande majorité des employés de l’industrie sucrière — normal. Il faut aussi comprendre la manière dont a évolué le monde syndical. De manière générale, il n’y a plus dans le mouvement syndical de grands objectifs communs qui unissent et faisaient la force autour d’une plate-forme. Les syndicats sont divisés et se focalisent plus aujourd’hui sur des combats sectoriels que sur la cause commune.

Dans ce cas, pourquoi est-ce que Business Mauritius a mené une campagne contre ces lois censées, selon son analyse, poser de graves problèmes à l’emploi, aux entreprises, donc à l’économie du pays ?

– Business Mauritius est censé remplacer Le Joint Economic Council et la Mauritius Employers Federation, ce qui a rendu la position du patronat mauricien bien floue. De ce fait, le secteur privé mauricien ne parle plus d’une seule voix. Business Mauritius proteste, parce que les nouvelles lois pourraient faire augmenter les coûts de production.

Mais il faut aussi noter que c’est la première fois, depuis les élections de 2014, que le patronat, dont on n’entendait plus parler, s’oppose frontalement à un projet de loi du gouvernement. Pourquoi, selon vous ?

– Cette opposition a plus à faire avec l’organisation patronale qu’autre chose. Un des grands patrons du secteur privé d’aujourd’hui, un des plus grands employeurs du pays, est Charles Cartier, le CEO d’Accenture, qui est en même temps président de l’Economic Development Board et un des conseillers du Premier ministre et ministre des Finances. Il a publié un article dans la presse pour se dissocier de la position prise par Business Mauritius sur les nouvelles lois du travail, comme d’autres patrons. Ce qui signifie que l’organisation patronale n’est plus comme celle d’autrefois.

Donc, et les syndicats et le patronat n’ont plus, comme autrefois, une plate-forme commune pour défendre leurs positions. Partant de ce constat, on peut dire que le gouvernement MSM/ML a réussi à diviser les syndicats et le patronat !

– Oui, on peut dire que politiquement le gouvernement a réussi à diviser les syndicats et le patronat. On pourrait aller plus loin en soulignant qu’au Parlement, des députés, comme Alan Gannoo, ont même tenu sur les nouvelles lois des discours soutenant le gouvernement. Discours que les députés du gouvernement ont chaleureusement applaudis. Cette loi du travail a réussi à diviser également l’opposition parlementaire, elle a augmenté le désarroi et l’incohérence de l’opposition, d’autant plus que l’opposition divisée réfléchit plus sur la prochaine alliance ou ses prochains partenaires qu’à faire son travail au Parlement. En fonction des stratégies d’alliances, les partis d’opposition choisissent les questions parlementaires ou ne les posent pas tout simplement. Le PMSD fait de l’opposition comme l’ont fait Pravind Jugnauth et Paul Bérenger autrefois, qui laisse le champ libre au gouvernement.

Que pensez-vous de l’élection partielle annoncée de la circonscription No 7 que certains ont qualifiée de « menti menti » ?

– Pour Lalit, cette élection partielle n’a aucun sens : on va donc organiser une élection partielle en novembre pour élire un député qui pourrait ne jamais siéger au Parlement, lequel va être prorogé dans quelques semaines. On peut lancer les procédures du Nomination Day sans tenir d’élection partielle, cela s’est déjà produit dans le passé. Enclencher le processus de la partielle donne à Pravind Jugnauth la marge de manoeuvre essentielle pour mettre en place son calendrier politique électoral. Nous pensons, nous à Lalit, que le Parlement sera dissous fin octobre, avant la rentrée et avant la date de la partielle pour des élections qui pourraient avoir lieu en mars 2020. Ce qui va donner au gouvernement de Pravind Jugnauth quelques mois pour augmenter sa visibilité politique par des actions populistes. Il y a eu la récupération politique des JIOI avec ministres et députés transformés en sportifs donneurs de médailles et la récompense financière accordée aux athlètes. Il y aura la visite du pape, déjà instrumentalisée avec un congé public, et un Pravind Jugnauth omniprésent dans les conférences de presse. Il y aura la mise en opération des tramways que le ministre Bodha qualifie de « cadeau donné par Lalians Lepep à la population », alors qu’il ne desservira que les habitants de Rose-Hill, de Beau-Bassin et de Port-Louis. Pour faire plaisir aux régions rurales, il est prévu de faire venir le Premier ministre de l’Inde. On a déjà annoncé la mise en opération du Bagatelle Dam et il y aura beaucoup d’autres inaugurations et coupages de ruban par Pravind Jugnauth et ses ministres sous les projecteurs de la MBC.

Mais le MSM-ML a présenté un candidat à cette partielle…

Pour nous, le fait que Lalians Lepep ait aligné un candidat inconnu des électeurs  et  que les leaders ne sont pas allés soutenir, avec la MBC, lors du Nomination Day, confirme que la partielle n’aura pas lieu.

Après avoir réussi à diviser l’opposition, les syndicats et le patronat et avec les mesures populistes que vous venez d’énumérer dans le cadre de sa campagne électorale, est-ce qu’on peut dire que Lalians Lepep peut et va remporter les prochaines élections sans problème ?

– Pas nécessairement, pas automatiquement, parce que les mesures populistes de Lalians Lepep n’arrivent pas à faire oublier les frasques de certains membres du gouvernement ; des déclarations communales ; le fait que des ministres ont été obligés de démissionner après la publication du rapport de la commission d’enquête sur la drogue, les affaires concernant certains ministres. Il n’est pas évident que la stratégie populiste en cours ait permis d’effacer le passif lourd du gouvernement. Pour remporter les élections, Lalians Lepep aura besoin de faire oublier les scandales, les casseroles et les affaires, de 2015 à nos jours. L’éventuelle victoire de Lalians Lepep va dépendre des alignements politiques des autres partis. Il semble que le MMM pense qu’il est impossible que le PTr et le MSM se remettent ensemble.

Dans le contexte politique mauricien — ses permutations et sa réalité électorale — le mot impossible peut-il exister ?

– Je crois qu’il est impossible d’envisager une alliance entre Pravind Jugnauth et Navin Ramgoolam. Mais, et Pravind Jugnauth le répète souvent, si Navin Ramgoolam, qui n’a pas de circonscription n’est pas dans la course, une alliance MSM PTr est envisageable. Le MMM est persuadé du contraire et pense que si le MSM et le PTr posent chacun de son côté, le MMM, pourrait, dans une lutte à trois, faire élire un certain nombre de députés et négocier une alliance post-électorale. Pendant longtemps, il a paru que le PTr allait faire alliance avec le PMSD. Or, aujourd’hui, il semble que les bleus « pé koz koze » avec le MSM et gardent toutes les options ouvertes. On pensait que le MP allait vers le PTr, mais il semblerait qu’il ait opté pour le MSM, si l’on se fie au ton de son leader au Parlement. Je crois que le PMSD et le MP vont faire preuve d’opportunisme et s’acoquiner avec le parti ou l’alliance qui, à leur avis, formera le prochain gouvernement.

Et quid d’une énième alliance MSM/MMM pour réunir ce qui reste de la grande famille militante et sauver la démocratie et le pays ?

Cela est toujours possible. Si le MSM et le MMM ont pu faire un remake, il ne leur sera pas trop difficile de faire un re-remake, en dépit de toutes les affirmations de Bérenger selon lesquelles le MMM se présentera seul aux élections. Ce flou généralisé et le manque de visibilité d’une situation politique claire, désorientent le Mauricien et va durer, nous le pensons, jusqu’à la dissolution du Parlement.

On dirait qu’avec la déclaration de Kavi Ramano annonçant son alliance avec la MSM, les démissions au MMM et le partenariat de Steve Obegadoo et Françoise Labelle avec le MSM, un mouvement se dessine en faveur de la réunification de la famille militante sans Bérenger…

Ces déclarations et ces démissions démontrent qu’aujourd’hui au sein du MMM il y a des gens qui ne font pas la politique par conviction, mais juste pour faire carrière et choisissent ce qu’ils pensent être de meilleures options pour leur avancement personnel. À la décharge du MMM, il faut dire que cette manière de faire opportuniste est commune à tous les partis politiques.

Que pensez-vous du fait que le leader du MMM, qui a fait campagne contre les dynasties, aligne trois membres de sa famille sur la liste de son parti ?

Où est-ce qu’un leader va choisir les candidats de sa liste sinon chez les gens en qui il a confiance, ceux qui l’entourent, donc sa famille et sa belle-famille… C’est malheureusement une spécificité de la politique mauricienne à laquelle le MMM a fini par se convertir pour ressembler de plus en plus à un parti comme les autres.

Les indécis, qui seraient d’environ 32% de l’électorat, vont-ils jouer un rôle décisif dans les élections comme le pensent pas mal d’observateurs politiques ?

Les indécis, les flottants ont toujours déterminé les élections à Maurice et leur nombre est en train d’augmenter à cause du flou dont nous venons de parler. Revenons à la stratégie de Lalians Lepep pour dire qu’un de ses éléments déterminants est le rôle que la MBC doit jouer. C’est elle qui doit instrumentaliser les actions du gouvernement et mettre en avant ses membres, comme elle l’a fait durant les JIOI et comme elle le fera encore pour la visite du pape, de Modi, les inaugurations des lignes ferroviaires, entre autres. Est-ce qu’une majorité d’électeurs va se laisser influencer par la manière dont la MBC va mettre en scène les actions du gouvernement ? Il ne faut pas oublier qu’une surexposition à la télévision a ses bons mais aussi ses mauvais côtés. Beaucoup de Mauriciens sont furieux de devoir subir, tous les soirs dans le JT, les premières pierres que Pravind Jugnauth pose, les rubans qu’il coupe avec les extraits de ses discours qui vont avec.

Si je suis votre analyse, avec le flou généralisé et le fort taux d’indécis tout pourrait arriver aux prochaines élections. Y compris un retour de Navin Ramgoolam au pouvoir ?

Ce n’est pas une possibilité à exclure totalement. Au flou dont nous venons de parler, il faut ajouter l’éventualité d’une coalition post-électorale qui peut dérouter les Mauriciens habitués à une alliance préélectorale. Cela fait partie de notre tradition électorale.

Mais est-ce qu’une alliance post-électorale n’est pas plus saine dans la mesure où cette alliance serait basée sur la force électorale réelle de chaque parti ?

Il ne faut pas oublier que les partis vont aux élections sur la base d’un programme et des objectifs. Les alliances sont faites sur un consensus, sur les programmes de deux ou trois partis, ce qui leur donne une certaine cohérence. Ils s’affrontent pour demander à l’électorat de choisir leur programme en rejetant ceux des autres. Dans le cas d’une coalition après les élections, vont se retrouver ensemble des partis qui se seraient combattus avec des programmes différents et peut-être opposés et qui vont essayer de les colmater. Pour Lalit, une alliance avant ou la coalition après les élections c’est la même chose, car l’alliance ou la coalition sont un arrangement politique pour gouverner, pas la mise en application d’un programme de développement économique du pays.

Dans ce grand flou politique que vous avez décrit où se situe Lalit ?

Nous travaillons sur la réactualisation de notre programme politique, qui n’est pas un programme électoral. Ce programme est basé sur un certain nombre de thèmes d’actualité sur lesquels nous sommes en campagne permanente. C’est le cas du dossier Chagos, de l’avenir de l’industrie sucrière, de la place du kreol dans l’éducation nationale et au Parlement, du problème de l’amiante, de la crise du logement et de la spéculation immobilière. Nos campagnes permanentes ont démontré la capacité de Lalit à influencer l’agenda politique du pays et à faire prendre conscience à la population de l’existence de certains problèmes graves. Comme la surveillance électronique contre laquelle nous avons organisé de grandes manifestations à l’époque de la carte biométrique, ce qui nous a permis d’obtenir l’effacement des empreintes de la base des données. Avec l’installation des 4 000 caméras de surveillance dans le cadre du projet « safe island », les Mauriciens commencent à réaliser que les craintes que nous avions sur la mise en place d’une surveillance de l’Etat commencent à se réaliser. On réalise que ces caméras de surveillance sont reliées à un fichier informatique avec les photos de tous les Mauriciens. On réalise maintenant, grâce à nos campagnes de sensibilisation, qu’avec ces caméras l’Etat va savoir où se trouve chaque Mauricien, à tout moment et avec qui.

En fin de compte, est-ce qu’on peut dire que Lalit a décidé qu’il ne serait pas un parti politique traditionnel avec des députés au Parlement, mais un parti politique qui va influencer l’opinion publique et politique sur des sujets et des thèmes d’intérêt national pour faire avancer les idées ?

L’un peut aller avec l’autre. Notre stratégie politique c’est de mobiliser le plus grand nombre de Mauriciens sur ces thèmes pour en faire des enjeux nationaux. C’est après avoir réussi cette mobilisation que notre présence au Parlement aura une signification, une importance, si elle fait partie de cette capacité de mobiliser, de faire prendre conscience des enjeux de société.

A force de faire campagne et de mobiliser, nous avons réussi à imposer des sujets dans le débat public et je vous en donne deux exemples. Depuis que nous existons, nous menons le combat pour la promulgation d’une procédure donnant le droit aux électeurs de révoquer un député si le besoin se fait sentir entre deux élections. Aujourd’hui, c’est une idée qui a fait son chemin et qui est défendue par plusieurs partis et plates-formes citoyennes. C’est la même chose pour la décriminalisation des drogues douces que nous proposons depuis des années. Au départ, on nous a dit que nous étions des fous ou des rêveurs, mais aujourd’hui c’est devenu un sujet de société et des partis politiques ont même pris position en sa faveur. Les idées que Lalit défend depuis des années étaient, au départ et pendant longtemps, marginales, aujourd’hui plusieurs d’entre elles sont devenues « mainstream ».

Tout comme il ne participe pas à la partielle « menti menti », Lalit pourrait ne pas présenter de candidats aux prochaines élections générales ?

Oui, mais avec cette différence importante qu’une campagne électorale offre des possibilités, notamment l’accès à la télévision, pour sensibiliser un plus grand nombre de personnes à nos idées. D’autant plus que les gens sont beaucoup plus réceptifs au débat politique lors d’une campagne électorale. Souvent les gens disent que Lalit est beaucoup plus efficace en dehors du Parlement pour mobiliser le public sur les idées et les enjeux de société et c’est vrai. Et d’ailleurs à considérer l’histoire du MMM, il ressort qu’il a été plus efficace pour mener des campagnes, mobiliser et sensibiliser la masse quand il n’était pas au Parlement, mais dans la rue, sur le terrain. Dans le cadre d’une élection générale, nous allons continuer à mobiliser sur les thèmes que j’ai mentionnés.

Nous allons terminer cette interview en disant que, d’une certaine manière, Lalit a souvent eu raison sur certains sujets et thèmes du débat national avant tout le monde…

C’est une évidence. C’est pourquoi, je le répète, pour les prochaines élections, Lalit présentera une plate-forme politique, pas un programme électoral. Notre objectif n’est pas de demander à l’électorat d’envoyer des candidats au Parlement, mais de réfléchir sur des enjeux et des sujets qui nous concernent tous. Nous nous servons des campagnes électorales pour sensibiliser et mobiliser les Mauriciens dans le dessein de changer la société.