Sommes-nous, avec les échanges de phrases entre le président de la République et les membres du gouvernement, en train d’assister à une crise constitutionnelle, comme l’affirment certains observateurs?
— Ce n’est ni une crise constitutionnelle ou institutionnelle mais un crise politique qui dure depuis un certain temps. Souvenez-vous: au lendemain des élections de 2010, je vous avais déclaré que les résultats portaient en eux les germes d’une crise politique, d’une instabilité permanente, et j’avais ajouté que le gouvernement ne pouvait durer. Vous m’aviez regardé d’un drôle d’air…
C’est vrai. Je me disais qu’il était un peu tôt, au lendemain des élections, de parler de cassure du gouvernement. Qu’est-ce qui vous avait poussé à tenir ces propos de voyant?
— Le problème repose sur le rôle que Navin Ramgoolam se donne et celui qu’il donne à ses partenaires. Navin Ramgoolam a développé un style monarchique qui convient à ses ministres, qui ne peuvent ouvrir la bouche sans le féliciter de son talent, de son génie, des décisions qu’il prend. Mais ce style monarchique ne convient pas à ses alliés. Surtout que le dernier, le MSM, avait comme leader un candidat au poste de Premier ministre en la personne de Pravind Jugnauth. A un certain moment, il était évident que le candidat allait vouloir détrôner le monarque pour prendre sa place. Donc, l’alliance était condamnée d’avance.
Est-ce une crise politique ou, tout simplement, un affrontement entre les deux familles vaish qui se sont partagé le poste de PM depuis l’indépendance, avec un court intermède avec Paul Bérenger?
— C’est une situation qui a perduré avec un grand coup de main de Paul Bérenger qui a joué l’une et l’autre famille. Et qui a, à tour de rôle, remis en selle chacune de ces familles décimées par l’électorat en 1982 et 1995. Quelque part, Bérenger est un spécialiste en résurrection politique, même s’il est souvent la victime. D’après lui, c’est le seul moyen pour permettre au MMM d’accéder au pouvoir, plus précisément, de le partager.
Vous dites que ce n’est pas une crise institutionnelle, mais le Président a commencé à faire des critiques contre le gouvernement.
— Et alors! Qui dit que le Président n’a pas le droit de le faire? Tout dans le débat actuel est centré autour du rôle du Président, de sa capacité à critiquer l’action gouvernementale. A Lalit, nous pensons que si la Constitution accorde au Président le droit de critiquer une loi votée par le gouvernement et de refuser de la signer, il peut critiquer n’importe quelle décision gouvernementale. Si le Président a ce droit, il a aussi celui de faire des commentaires sur le prix de l’eau. Il n’y a, donc, pas de crise institutionnelle. Par contre, il y a eu une crise de ce type en 2010, avant les élections, quand le président de la République était intervenu dans la campagne électorale et avait acccordé une interview à un conseiller du PM, Alain Gordon-Gentil. Dans cette interview publiée dans l’Express, le Président attaquait le chef de l’opposition et prenait position pour l’alliance PTr/MSM. En dehors de Lalit, personne n’avait condamné cette pratique. Aucun des défenseurs de l’éthique et de la morale n’avait été choqué par cette interview. Nous avions écrit à la Commission Electorale pour protester contre ce comportement. On ne nous a jamais répondu.
Nous sommes, donc, en train de vivre une crise politique. Quel est son degré de gravité?
— C’est une crise politique grave dans le sens où elle prend le dessus sur une crise économique et sociale très grave. Nous notons que la crise politique a été amplifiée hors proportions par les médias en occultant toutes les autres considérations, dont l’emploi et l’économie. Certains de vos confrères m’appellent régulièrement pour commenter des phrases attribuées aux acteurs de la crise, ce que je refuse. Cette médiatisation de la crise empêche les Mauriciens de prendre conscience de la gravité  de la situation économique et des décisions du gouvernement, qui est aujourd’hui prisonnier, otage, de la droite à travers le PMSD. Il suffit de lire le dernier discours du Budget pour se rendre compte que la philosophie du PMSD coïncide avec la vision du FMI sur l’économie mauricienne.
Est-ce que les Mauriciens en général et les travailleurs en particulier sont conscients de la gravité de la crise?
— Il y a une insécurité au niveau des usines provoquée par la manque de visibilité à moyen terme. On se demande si on aura encore un emploi dans ce secteur dans six mois. C’est la même chose dans le secteur sucrier où la MSPA fait un forcing pour des négociations sectorielles. Les travailleurs commencent à se rendre compte que les problèmes s’amoncellent à l’horizon.
Vous disiez que le PMSD tient en otage le gouvernement. Il n’a, pourtant, que quatre sur les 36 députés faisant partie de la majorité gouvernementale.
— Le PMSD a un poids prépondérant dans le gouvernement dont la survie dépend de son soutien. C’est ce qui lui permet d’imposer sa politique. La politique de droite du PMSD remet en question le Welfare State du PTr, recommence à parler de ciblage, fait campagne contre la gestion des corps para étatiques…
…est-ce que le PMSD n’a pas raison sur ce point précis?
— Oui, C’est vrai que les nominés politiques, sortant d’on ne sait où, ne font pas grand chose dans les corps para étatiques. Pas grand chose de bien en faveur des instututions. C’est vrai qu’il faut mettre de l’ordre, mais nous ne sommes pas d’accord avec la solution que le PMSD propose: faire fonctionner les corps para étatiques comme le secteur privé ou carrément les privatiser avec l’aide d’un partenaire stratégique. On a le sentiment que le rôle du FMI devient de plus en plus important dans le pays. Ce qui est surprenant parce que si Maurice a réussi à survivre et à traverser des périodes difficiles, c’est en résistant aux directives du FMI…
…c’est ce que sir Anerood Jugnauth a rappellé, dimanche dernier, dans un discours.
— Et il a eu raison de la faire, parce que c’est la vérité. Si Maurice a réussi à survivre écnomiquement, c’est parce qu’il a su résister aux politiques que le FMI et la Banque Mondiale voulaient imposer dans les années ’80. Et aujourd’hui, nous constatons que le FMI est de retour avec le PMSD.
Le contexte économique international est beaucoup plus difficile aujourd’hui que dans les années ’80. Est-ce que Maurice a les moyens de résister au FMI?
— La majeure partie des économistes est d’accord pour  dire que les recettes du FMI et de la Banque Mondiale ont été catastrophiques. Mais il existe actuellement à Maurice une conjoncture où l’importance du FMI semble démesurée, avec le soutien du patronat. Cela arrive dans un contexte de crise politique où les forces économiques prennent le dessus.
Et font baisser le repo rate?
— C’est un cadeau au secteur privé, surtout quand on sait quel est le montant de l’endettement de l’industrie sucrière et du secteur de l’hôtellerie. Qui a fait baisser le repo rate? Un nouveau Monetary Policy Commitee avec de nouveaux membres comme Alain Madelin proposés par Xavier Duval. Nous nous demandons si Navin Ramgoolam a ratifié de bon coeur le choix d’Alain Madelin ou s’il a été obligé de le faire.
Vous êtes en train de dire que Navin Ramgoolam est l’otage de Xavier Luc Duval ?
— Il l’est parce qu’en tant que politicien, so natte dans coup de vent avec sa très faible majorité. Il l’est économiquement parce que le PMSD est en mesure d’imposer ses choix, comme Alain Madelin, dont les sympathies pour l’extrême droite sont connues. Cette nomination demontre que Xavier Duval n’est pas le technocrate sans idéologie que l’on croyait, mais un homme de droite. Dès la nomination de ce nouveau comité, sa première décision a été la réduction du repo rate. Il sera intéressant de prendre connaissance du compte rendu de la réunion de ce comité, qui sera rendu public, comme l’a déclaré Manu Bheenick, pour savoir qui a voté quoi. Quand le MSM était dans l’alliance, le gouvernement avait développé une vision vers l’Est. Depuis le départ du MSM et la prise de contrôle du PMSD, nous assistons à un recentrage vers l’Ouest qui va jusqu’a faire défiler des parachutistes français dans le défilé de l’Indépendance. Il faut ajouter à cela toutes les dicussions entre la France et Maurice sur le tribunal contre les pirates. Il y a un recentrage de la politique mauricienne vers l’Ouest.
Revenons à la politique, Ram Seegoobin. Est-ce que nous allons vers une nouvelle session parlementaire ou des élections générales anticipées?
— Pour Lalit, la prorogation du Parlement est, selon nous, une mesure pour disposer de plus de temps et pour permettre à Navin Ramgoolam de tenter d’augmenter sa faible majorité en achetant des députés.
Il semblerait que l’achat de députés – une pratique en cours chez Ramgoolam père – soit revenu à la mode chez son fils. L’opposition évoque elle aussi la possibilité que six des députés de la majorité viennent rejoindre ses rangs.
— Je suppose que le gouvernement peut acheter et payer comptant des voix de députés, tandis que l’opposition achète à crédit en promettant des portefeuilles et des postes. Tous les grands partis jouent le même jeu en encourageant le trasfugisme, tout en le condamnant publiquement. En ce qui concerne une éventuelle nouvelle session parlementaire, je pense que la question doit être posée aux astrologues et autres devins, puisque je crois que tout peut arriver.
Pensez-vous que Sir Anerood Jugnauth va démissionner, comme son entourage l’affirme?
— Je pense qu’il y a beaucoup d’intox dans tout ce que l’on dit à propos de la crise. Jusqu’à l’heure, Anerood Jugnauth n’a encore rien dit lui-même sur sa possible démission. La seule chose qu’il ait dit est la suivante: s’il est invité au meeting du Premier Mai et qu’il est libre, il acceptera l’invitation.
Dans le non dit de la politique mauricienne  cette phrase anodine en apparence est une déclaration.
— Certainement. Mais nous avons tellement entendu les acteurs de la politique dire quelque chose pour faire son contraire, ou dire quelque chose pour obtenir une réaction par rapport à une décision qu’ils comptent prendre. Je crois qu’il y a dans toutes les déclarations de ces derniers jours de grosses tentatives de manipuler ou de préparer l’opinion, comme le fait la MBC que le Président a récemment qualifié, avec raison, de « puanteur ». Il ne faut pas oublier que  la MBC touche, à travers son journal télévisé, un nombre important de Mauriciens, ce qui explique son rôle de manipulateur. Un rôle que la corporation semble assumer.
Est-ce que vous pensez qu’Anerood Jugnauth peut rester à son poste jusqu’à la fin de son mandat en 2013?
— Et pourquoi pas? J’avais cru en 2005 que face à ce que lui faisait subir le PTr comme humiliation publique, Anerood Jugnauth allait démissionner. Il ne l’a pas fait. S’il est resté en 2005, il n’y a aucune raison qu’il s’en aille maintenant. Il partira quand cela l’arrangera. Pour moi, les jeux ne sont pas faits…
…on pourrait se retrouver dans un remake de 2010 avec Jugnauth et Ramgoolam retombant d’accord sur le dos de Bérenger?
— Et lui faisant jouer, une fois encore, le rôle du dindon de la farce? Je répète que les jeux ne sont pas faits et que l’évolution de la situation politique entre le MSM et le PTr réside dans le dossier Medpoint. Pour moi, l’affaire Medpoint peut être un atout politique fondamental pour Ramgoolam et pour Jugnauth. Nous à Lalit  avons toujours maintenu que l’affire Medpoint faisait partie des conditions de l’alliance PTr/MSM de 2010. Le sort de l’alliance et de la vente de Medpoint a été décidé au Réduit, selon nous. Si Anerood Jugnauth est acculé, je pense qu’il pourrait rendre publiques des choses graves contre Ramgoolam. Notez que jusqu’ici, Ramgoolam a su éviter d’être mêlé à ce dossier, parfois en faisant arrêter des gens. Je crois que l’affaire Medpoint peut être un couteau à double tranchant et pour Ramgoolam et pour Jugnauth, ce qui me fait dire que les jeux sont loin d’être faits. Qu’une possibilité de remake de 2010 est aussi possible qu’un remake 2000.
Un mot sur un des grands sujets dans les discussions inter partis politiques: la réforme électorale.
— C’était un des points principaux des négociations entre le PTr et le MMM, car il y a également eu des négiociations pour un partage de pouvoir entre ces deux partis. Au départ, Navin Ramgoolam était d’accord avec les thèses de Rama Sithanen, puis il a fait appel à un Anglais, un Français et un Espagnol, autant dire des gens qui n’ont aucune connaissance de la situation politique locale, pour produire un rapport totalement inapproprié. Un rapport mort né que même Navin Ramgoolam, son commanditeur, n’a pas osé défendre. Tout ça c’est un badinage et la réforme électorale et la réforme constitutionnelle ont été rangées dans un tiroir. Jusqu’au prochain épisode de koz kozé entre Bérenger et Ramgoolam.
Quelle est la position de Paul Bérenger dans cette crise politique?
— Bérenger a adopté une stratégie de confusion, en disant tout et son contraire, ce qui lui permettait de garder ouvertes toutes ses options. Pour moi, sa grande erreur a été de surestimer sa position de joker sur la scène politique. Quand le MSM a quitté le gouvernement, Bérenger a cru qu’il était l’homme fort dans la mesure où il pouvait soutenir l’un ou l’autre camp. Il a zigzagué entre les deux options, ce qui a désarçonné sa base et desservi sa position. Il était autrefois la locomotive qui choissisait les wagons, il est aujourd’hui seulement un wagon.
Vous pensez que Ramgoolam redoute le remake de 2000?
— Oui, s’il se faisait aujourd’hui et que les élections générales avaient lieu la semaine prochaine. Non, dans la perspective des élections en 2015. La strétégie de Berenger est de créer avec le remake une dynamique qui pourrait pousser des travaillistes à rejoindre l’alliance. Cette dynamique peut conduire à faire tomber le  gouvernement ou forcer Navin Ramgoolam à venir négocier. Pour moi, les jeux sont loin d’être faits.
Donc, tout est encore possible. Est-ce qu’il y aurait un cas de figure  politique qui pourrait encore vous étonner?
— Oui. Si les politiques tombent d’accord sur une réforme électorale avec une dose de proportionnelle qui conduirait à une élection à trois partis. Ce cas de figure m’étonnerait.
Parce que les politiciens ont intégré le syndrome selon lequel aucun parti ne peut gagner une élection sans faire une alliance?
— Exactement. Sans ce syndrome, nous ne serions pas en train de vivre ces situations de crise politique en permanence. Je le répète, ce n’est ni une crise constitutionnelle, ni une crise institutionnelle, mais juste une bataille pour le pouvoir qui fait oublier tous les autres sujets d’actualité. Qui pousse à se concentrer sur le cinéma et oublier de réflechir sur la réalité, surtout économique.
Est-ce que ce n’est pas ça le but des politiciens: offrir un cinéma pour faire les Mauriciens oublier la réalité et ses menaces?
— Je ne crois pas que les politiciens soient aussi machiavéliques que ça. Ce scénario est trop intelligent pour eux, leur niveau de réflexion est beaucoup plus terre à terre. Par contre, le patronat doit aimer cette sitaution où l’attention est focalisée sur le cinéma politique, ce qui lui donne les coudées franches pour faire des affaires et contrôler l’économie.