Notre invité de ce dimanche est Ram Seegobin, animateur du Parti Lalit et surtout observateur attentif de la politique locale. Dans cette interview réalisée vendredi matin, Ram Seegobin nous livre son analyse sur la situation politique et les questions d’actualité.
On commence à dire qu’après seulement huit mois de pouvoir le gouvernement de l’alliance Lepep commence à ressembler à l’ancien gouvernement PTr/PMSD/MSM ?
— On se trompe. Il n’y a pas beaucoup de différence entre ces deux gouvernements. Le nouveau gouvernement compte en son sein des partis et des hommes qui ont fait partie du précédent. Les gens semblent avoir oublié que quelques semaines avant les élections, Xavier Duval était le ministre des Finances de Navin Ramgoolam ! Finalement, nous avons un gouvernement pas du tout homogène qui a été élu contre l’alliance PTr/MMM, c’est tout. Prenons l’exemple de l’affaire BAI. Comment le gouvernement peut-il présenter un front cohérent quand Xavier Duval a fait partie du problème BAI pendant près de neuf ans. Par ailleurs, le mode opératoire du MSM n’est pas tellement différent de celui du PTr : ils ont une base politique et sociale plus ou moins similaire. Ils ont des vases communicants. On ne peut pas s’attendre que le gouvernement Lepep soit très différent du précédent. On l’a vu dans les nominations.
Avez-vous l’impression que le gouvernement a une stratégie bien définie ou alors prend rapidement des décisions sans prévoir les conséquences qui vont suivre?
— Le gouvernement a voulu s’attaquer à deux dossiers qui sont en train de l’étrangler. Il y a tout d’abord la BAI qu’il a voulu démanteler sans réfléchir à la manière de le faire. On ne démantèle pas un conglomérat sans conséquence sur le plan financier et social et celui de l’emploi. Le gouvernement croit qu’il est à la fin de l’affaire BAI alors que ce n’est que le commencement et ses retombées vont continuer pendant longtemps. Deuxième affaire sur laquelle le gouvernement s’est cassé les dents : l’affaire  DPP. Dès le départ, le gouvernement voulait mettre le DPP sous le contrôle du ministère de la Justice sans jamais donner une raison valable. Le gouvernement n’a pas réussi, c’est alors que l’affaire Sun Tan a été révélée.
Le manque de cohérence au niveau de l’action gouvernementale n’est plus à démontrer…
— A dirait que certains ministres comme Soodhun, Duval, Badhain et Lutchmenariadoo, entre autres, ont chacun un agenda différent. Il est bien difficile de trouver une cohérence gouvernementale dans tout ce qui se passe actuellement.
Finalement l’affaire BAI n’a-t-elle pas  coûté plus cher au contribuable que si on l’avait laissée fonctionner ?
— On ne pouvait pas laisser la BAI fonctionner parce que tôt au tard il y aurait eu une explosion. Prenons le Supercash Back Gold dans lequel 20 000 personnes ont contribué Rs 24 milliards avec promesse de 10% d’intérêts par an, ce qui représente  Rs 2,4 milliards par an. Mais la BAI, qui a fait de mauvais investissements, est déficitaire depuis longtemps. D’où aurait-elle sorti cette somme??
Mais est-ce seulement en 2015 que les institutions de contrôle ont découvert comment fonctionnait – ou dysfonctionnait – la BAI ?
— Pas du tout. Dans une interview, Marc Hein a révélé que quand il était à la FSC, “la BAI était un cauchemar permanent”. Mais cela remonte à beaucoup plus loin dans le temps. A l’époque de la MOBA, son directeur, Iqbal Rajahballee, avait déjà tiré la sonnette d’alarme sur la BAI. Les régulateurs ont fait savoir qu’il y avait des problèmes, mais la BAI a bénéficié d’une protection politique qui lui a permis de continuer à fonctionner sur le même modèle. Je parle surtout de la proximité entre Dawood Rawat et Navin Ramgoolam.
Il n’y a pas eu que Navin Ramgoolam à avoir figuré dans les bons papiers de la BAI. Dawood Rawat a déclaré qu’il donnait de l’argent à tous les partis politiques…
— Financer un parti et bénéficier d’une proximité avec un chef de gouvernement n’est pas la même chose. Cette proximité permet des choses, par exemple, à Dawood Rawat de « donner » ou vendre un flat à Nandanee Soornack au Diplomat Gardens. La proximité dont nous parlons dépasse de très loin le simple financement de partis politiques.
Dans l’après-mdi de ce vendredi les membres du Bar Council vont se prononcer sur la démission de leur président, Me Antoine Domingue. Quelle est votre position sur ce débat ?
— Je suis un peu étonné par Me Antoine Domingue. Il a accepté une nomination politique à la FSC, puis a démissionné, puis a accepté de revenir à la demande publique d’Ivan Collendavelloo. Puis il a démissionné du Bar Council parce qu’il y avait des pressions, ce qui ne m’a pas convaincu. Je crois, en fait, qu’Antoine Domingue recherche une solidarité sans faille du Bar Council qui est divisé entre un courant pro-travailliste et un courant pro-MSM.
Le commissaire de police, le directeur général de l’ICAC et l’Attorney General se font représenter en cour par des avocats du privé. Est-ce que cela signifie que les institutions gouvernementales n’ont pas confiance dans le State Law Office ?
— Je crois que cela indique qu’il existe un problème entre le State Law Office, le DPP et la police. Ils sont en conflits et je comprends qu’ils se font représenter par des avocats du privé. Mais, effectivement, cette situation qui peut paraître ridicule démontre que nous sommes en train de vivre une crise au niveau de l’Etat. On peut avoir le sentiment que comme sur le plan politique, au niveau administratif de l’Etat il y a différentes sources de pouvoir, de stratégies et de plates-bandes à préserver ou à défendre.
Tout ce désordre ne repose-t-il pas sur une question dont on ne parle pas, mais qui hante les pensées de tous les politiciens de ce pays : l’après-SAJ ?
— Vous avez raison. Quel est le problème pour le gouvernement d’avoir un DPP totalement indépendant ? Il a essayé de mettre le DPP sous la tutelle de l’Attorney General, une affaire a été logée, des affidavits ont été jurés contre lui et il a failli être arrêté par la police. Le DPP fait partie, avec le commissaire de police, le directeur de l’Audit et le Commissaire électoral, de hauts commis qui bénéficient d’une protection constitutionnelle. On ne peut pas les révoquer sans passer par les procédures établies. Pourquoi est-ce que le gouvernement essaye de faire partir le DPP par tous les moyens ? Satyajit Boolell est un DPP qui a essayé de rendre son bureau un peu plus « accountable », a expliqué ses décisions, mais en s’impliquant aussi dans des affaires dont il n’aurait pas dû se mêler. Pourquoi est-ce que gouvernement veut la peau du DPP ?
Il craint que le DPP puisse faire appel si jamais le jugement de la Cour suprême était favorable à Pravind Jugnauth dans l’affaire Medpoint ?
— C’est la raison de la stratégie pour essayer de contrôler, puis d’essayer de faire partir le DPP. On a cru, à l’époque, que le gouvernement voulait avoir un contrôle sur les charges qui pourraient être portées contre Navin Ramgoolam dans le cadre des ses affaires. Mais le jugement de la Cour intermédiaire condamnant Pravind Jugnauth est un autre problème. C’est là que subitement l’affaire Sun Tan fait surface, que Soodhun envoie le dossier à l’ICAC, que lui et Badhain vont jurer des affidavits contre le DPP. On dirait que le gouvernement essaye de contourner la Constitution en mettant un « case » criminel en utilisant la POCA contre le DPP. Le jugement contre Pravind Jugnauth a pris le gouvernement par surprise et, du coup, son avenir politique est remis en question.
Selon vous, cette condamnation peut-elle hypothéquer l’ascension programmée de Pravind Jugnauth au poste de Premier ministre ?
— Tout va dépendre de l’appel qu’il a interjeté. S’il obtient gain de cause, il n’aura aucun problème. Mais dans le cas contraire, ce sera un peu compliqué d’avoir un Premier ministre qui ne fera pas partie du Cabinet ! Arrivons à l’après-SAJ. Au départ, on avait accepté que son successeur ne pouvait qu’être Pravind avec une possibilité que SAJ retourne au Réduit où Kailash Prayag lui gardait la place. Mais il s’est passé quelque chose qui a fait que Prayag a démissionné par surprise. Aujourd’hui il y a une possibilité que l’après-SAJ soit sans Pravind, ce qui pousse Bérenger à commencer à préparer sa future liste de candidats.
Et à annoncer que les élections anticipées sont derrière la porte ! Le MMM a été plus loin encore en présentant Ajay Gunness comme un futur premierministrable mauve. Nous revenons au concept du paravent ethnique ?
— Je ne sais pas. Ajay Gunness n’a jamais fait ses preuves en tant que leader de parti, de ministre ou de politicien en général. Je trouve son analyse et sa compréhension de la politique assez élémentaires. Bérenger avait deux poulains pour le poste : Ajay Gunness et Pradeep Jeeha et il semble avoir fait son choix en se fondant sur on ne sait quels critères. Il a commencé sa campagne de l’après-SAJ sans Pravind en organisant des tea parties dans le numéro 14. Je suis surpris que Bérenger ait choisi le nom de l’extrême droite du Parti républicain américain pour lancer sa campagne !
Vous pensez que le MMM peu remonter la pente après ses deux dernières cuisantes défaites électorales ?
— Difficile dans le court terme. Mais étant donné ce que nous voyons de l’action gouvernementale, à moyen et à long termes, le MMM peut remonter la pente. Mais cela va beaucoup dépendre de la capacité du gouvernement à « faner » !
Comment interprétez-vous les déclarations d’Ivan Collendavelloo qui trouve que tout ce que fait le gouvernement est digne d’éloges ?
— Je crois qu’il ne s’attendait pas à devenir un des vice-premiers ministres et qu’il est très satisfait de la position qu’il occupe. En tant que ministre, il n’a pas pris de grandes initiatives dans les secteurs qu’il contrôle qui sont dans un cafouillage terrible. Il veut remplacer un projet charbon par un autre projet charbon et le dossier CT Power n’est pas résolu.
Vous pensez que certains ministres sont pris par l’ivresse du pouvoir et se croient tout permis ?
— Oui, c’est évident. C’est clair que Badhain, qui est député et ministre pour la première fois de sa vie, se laisse emporter par son arrogance qui fait oublier qu’il a parfois de bonnes idées. Il y a un manque d’humilité évident par rapport aux dossiers qu’il traite.
Comme le fameux traité de double imposition avec l’Inde…
—  Qui malgré les annonces, n’a toujours pas été signé. Au départ, ce traité voulait développer les investissements entre Maurice et l’Inde et au fur et à mesure il a été détourné de son esprit au profit des investisseurs. Mais quand les investisseurs indiens ont utilisé le traité pour ne plus payer de taxe en Inde, l’Etat indien a réagi. Les négociations ne sont pas entre deux égaux, mais entre une fourmi et un éléphant et depuis 10 ans l’Inde dit que l’accord doit être revu. Et Badhain a prétendu qu’il est allé négocier et qu’il avait réussi à faire ce que d’autres n’avaient jamais réussi/ ce qui n’est pas vrai. L’Inde n’a pas besoin de Maurice pour faire de l’offshore dans la mesure où elle a un projet d’installer un centre offshore dans l’Etat du Gujurat. Sur cette question de traité, Maurice est dans une position de faiblesse totale et le reste n’est que fanfaronnades.
Qu’avez-vous à dire sur la décision du ministre de la Santé de mettre fin à l’utilisation de la méthadone ?
— Qu’il ne connaît pas et ne comprend pas ce dossier. Nous condamnons le ministre de la Santé pour son insouciance dans cette affaire. Le programme de la méthadone et de l’échange de seringues avait des objectifs précis. Premièrement, sevrer les drogués et ensuite solutionner le problème HIV/sida qui prend des proportions inquiétantes. Il y a moins de nouveaux cas grâce à ces deux programmes. Le ministre vient annoncer qu’il arrête le programme sans préciser comment on va continuer le traitement ! Si jamais il y a une augmentation des cas HIV/sida, ce sera à cause de la décision du ministre de la Santé. On annonce, par ailleurs, que la méthadone sera remplacée par un médicament qui contient du subutex. Comment peut-on importer un médicament qui contient un produit considéré comme une drogue par la loi mauricienne qui a condamné à de lourdes peines ceux qui ont introduit ce produit ici ?
Les contradictions au sein du gouvernement — comme le problème Soodhun/Duval —ne risquent-elles pas d’abréger la durée de vie du gouvernement de l’alliance Lepep ?
— La situation sera difficile si les incidents de ce genre se multiplient. Il existe une guerre au sein du gouvernement quant à savoir quel parti va reprendre l’électorat du MMM qui est déboussolé. Duval et Soodhun — donc le MSM — ont cette ambition et, par ailleurs, Soodhun croit qu’il peut prendre le leadership de la communauté musulmane et devenir le nouveau calife. Duval, lui, veut des votes pour refaire le PMSD des 44% en comptant l’électorat du MMM. Est-ce qu’Anerood Jugnauth est en mesure d’aplanir ce genre de conflits? Ce n’est pas sûr. Encore que le MSM, tout seul, a une majorité au Parlement, ce qui va diminuer l’ardeur de Xavier Duval.
Mais Ivan Collendavelloo lui aussi lorgne du côté de l’électorat du MMM.
— Alors lui, il est l’exemple du fait qu’il n’y a plus de limite au ridicule en politique. Son but est de rassembler la grande famille militante et de devenir le leader du MMM. Mais il oublie une chose : c’est que le MMM est dans l’opposition, alors que lui est au gouvernement ! Comme l’a dessiné Deven T., l’ambition de Collendavelloo serait-elle de prendre la place de Bérenger comme leader de l’opposition ?
Un mot sur Ganoo et consorts …
— Ce sera un mot gaspillé ! Il n’y a pas grand-chose à dire sur Ganoo qui est passé de Trotsky à Mao avant de devenir bérengiste patenté, leader adjoint du MMM et négociateur en chef de l’alliance PTr/MMM. Il a quitté le MMM pour fonder un mouvement qui n’a aucune importance politique sur le terrain ou ailleurs. Personne ne peut dire qui ils sont où ils vont politiquement.
Est-ce que Navin Ramgoolam pourrait profiter des contradictions politiques que nous avons évoquées pour faire un come-back ?
— Je suis un peu étonné par la sérénité qu’il affiche à chaque fois qu’il se rend aux Casernes centrales. On dirait qu’il ne semble pas affecter par la lourdeur des charges qu’il y a contre lui : les Rs 220 millions — dont des dollars neufs — dans ses coffres, l’affaire Roches-Noires, entre autres. Il me semble difficile que les éventuels « fannages » du gouvernement puissent jouer en faveur de Navin Ramgoolam. Je crois qu’il est arrivé au bout du rouleau politique. Je ne vois pas comment il pourrait retrouver de la crédibilité dans son électorat et même au sein de son parti. Je note que les membres du BP rouge ne l’accompagnent plus ou ne vont pas le chercher quand il se rend aux Casernes centrales.
Par conséquent, l’avenir politique passe par le gouvernement, plus particulièrement le MSM, quel que soit son leader …
— Nous sommes à Maurice et l’avenir politique pourrait passer par une autre alliance MSM/MMM.
Un autre remake des remakes orange/mauves ! Peut-on effacer et oublier tout ce qui a été dit lors de la dernière cassure MSM/MMM ?
— Si dans le passé, pour faire le remake, Bérenger a pu oublier et effacer le problème du bâtiment du Sun Trust, il peut tout effacer et oublier pour une alliance. N’oubliez pas que Bérenger a mené la campagne « Zot mem vendé, zot asté » sur l’affaire Medpoint contre Pravind Jugnauth juste avant de faire le remake avec le MSM. Je ne vois pas qu’il puisse exister une raison qui va empêcher Bérenger de faire une alliance électorale s’il le désire.
Selon cette logique, il pourrait refaire une alliance avec Navin Ramgoolam ?
— Pas avec Navin Ramgoolam, mais avec le PTr. Avec le MSM, avec un Pravind Jugnauth bien diminué politiquement et un Anerood Jugnauth bien vieux. Je ne pense pas que l’avenir politique passe uniquement par le MSM, parti qui n’a pas de structure solide parce qu’il a été très souvent au gouvernement, dans le pouvoir. Je ne crois pas qu’il suscite la confiance des Mauriciens pour une longue période.
Si nous avons bien suivi votre pensée, Paul Bérenger fait partie de tous les cas de figure politique de demain …
—  Plus ou moins. Si Bérenger commence à préparer sa liste de candidats je ne crois pas que c’est pour aller seul aux élections. D’ailleurs, il a abandonné cette idée depuis 1983. Alors, il prépare sa liste et n’ira pas seul aux élections. Il a besoin d’un partenaire politique pour faire une nouvelle alliance. Avec qui ?