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Le mois sacré du Ramadan, cette année, ne sera pas du tout comme les précédents mois du carême musulman à cause du confinement. De fait, les prières spéciales du ‘Taraweeh’, dites uniquement durant ce mois béni, après le namaz isha, en début de soirée, ne se tiendront donc pas, dans un premier temps, dans les mosquées. De même, côté cuisine, cela n’a pas été commode, en cette période où supermarchés et autres commerces affichent des manques de certains produits alimentaires de base.

Scope Magazine a sollicité quelques personnalités de la communauté musulmane, nommément Mariam Gopaul, consultante en pédagogie, Saffiyah Edoo, citoyenne engagée, Cassam Uteem, ex-Président de la République, Imran Dhanoo, directeur du Centre Idrice Goomany, et UmarFarooq Omarjee, directeur de Omarjee Aviations, pour leur demander comment ils s’y prennent durant ce « lockdown », pour préparer ce Ramadan qui s’annonce… mémorable !

Cassam Uteem (ex-Président de la République) :

« Ce n’est pas l’abstinence d’alimentation, mais le recueillement spirituel qui importe ! »

Pour l’ex-Président de la République, Cassam Uteem, et observateur social et politique engagé, « Le mois béni du Ramadan requiert, de la part de tout musulman, une préparation mentale et psychologique, que l’on commence dès les mois précédents donc, durant le Rajab et de Shabaan. De même, par exemple, il est conseillé d’observer quelques jours de carême, durant ces deux cycles lunaires.

L’essence même de ce mois béni du Ramadan gravite autour de son caractère spirituel élevé, car en ce mois spécial, nous sommes appelés à faire preuve de solidarité et de partage envers, surtout, les moins chanceux d’entre nous. Or, pour ce faire, on doit se rappeler que l’important, ce n’est pas l’abstinence de l’alimentation : le Ramadan, ce n’est pas une cure d’amaigrissement ! Mais un tremplin pour aller au bout de soi, via un recueillement spirituel accentué, se renouveler en se remettant en question, faire son examen de conscience. Bref, de revoir son comportement, sa façon de penser. Cela dans le but de s’améliorer, de reconnaître ses erreurs et de les corriger, afin d’en sortir grandis, et meilleurs.

Le Ramadan 2020 sera totalement différent, comme beaucoup de personnes le relèvent, parce que, cette année, un des aspects phare est que la prière du Taraweeh ne sera pas dite en congrégation dans les mosquées. Oui, c’est certainement très triste, car c’est un élément indissociable de la tenue du Ramadan. Mais cela ne veut pas pour autant dire que nous n’allons pas faire cette prière. Faisons la part des choses, et prions la Taraweeh à la maison, en famille, en respectant, évidemment, les consignes. C’est une autre source de joie, une nouvelle manière de privilégier la ferveur spirituelle au sein de la famille !

Cette année, comme nous sommes déjà à la maison depuis plusieurs semaines, avec le Covid-19 et que le Ramadan démarre en pleine période de confinement nationale, j’ai eu l’occasion de passer un peu plus de temps aux côtés de mon épouse et je me suis ainsi rendu compte qu’il y a là toute une solide préparation pour la partie alimentation ! Traditionnellement, dans ma famille, pendant ce mois, nous ne mangeons pas de riz, même pas de pain, car nous privilégions le ‘naan’ et le ‘farata’. On consomme aussi le ‘haleem’ durant ce mois, et mon préféré : le ‘gato pima’, sinon j’ai l’impression que quelque chose ne tourne pas rond !

Et il y a aussi tous ces gâteaux et autres plats que l’on prépare bien à l’avance, qu’on garde au frigo et qu’on passe au four, au moment du sehri et de l’iftaar, parce qu’on évite les fritures. Je dois admettre que, une fois n’est pas coutume, j’ai mis la main à la pâte, j’ai aidé dans la confection des mets, mais aussi à trancher, emballer et réserver au frigo pour le plus grand bonheur de ma femme !

Au préalable, on s’était déjà préparés et on avait déjà acheté quelques produits comme l’incontournable ‘sirop Dowlut’ pour l’iftaar, et surtout les fameuses dattes, que consommait le Prophète Muhammad (pssl), avec un verre d’eau au moment de rompre son jeûne. »

Mariam Gopaul (consultante en pédagogie) :

« Optimiser le côté positif de l’événement»

Ex-représentante de l’Unicef à Maurice et chargée de cours du tertiaire, la consultante en pédagogie, Mariam Gopaul explique que « Au départ, quand on est entré dans la période de confinement, j’étais très inquiète, justement pour quand arrivera le Ramadan, comment on allait s’y prendre, est-ce qu’on pourra s’approvisionner adéquatement pour que tout se passe bien, par exemple. Et quand dans les premiers jours qu’on a lancé le shopping online, et que ça ne marchait pas, les sites était débordés d’activités, j’étais encore plus stressée !

De par ma condition de santé, ma famille m’interdit totalement de quitter la maison, et mes enfants et mon époux ne prennent aucun risque, de leur côté. Heureusement, cependant, il y a quelques semaines, maintenant, les sites de shopping en ligne sont devenus plus accessibles et j’ai pu m’organiser via ces plateformes ! Mieux encore, je suis parvenue à développer un carnet de contacts de personnes qui font de la livraison à domicile de toute une variété de produits, des épices aux produits laitiers ! Tout cela va certainement beaucoup changer mes habitudes, même après le confinement !

Justement, ce que je retiens pour ce nouveau Ramadan, c’est l’importance de voir le bon côté des choses, d’optimiser la circonstance, et d’en extraire le positif. Il y a évidemment, des petits soucis, qu’ils soient matériels ou d’ordre moral. Cependant, je suis d’avis qu’il faut prendre le bon côté de la chose. Comme, par exemple, oui, les hommes ne pourront aller à la mosquée et prier la prière traditionnelle de Taraweeh. Mais on va s’organiser différemment et la lire à la maison. La conjoncture est difficile : les mosquées sont fermées, ce n’est pas pas plaisir, mais par obligation. Mais ce n’est pas pour autant qu’on ne va pas prier !

J’accueille ce Ramadan en confinement avec beaucoup de sérénité, parce que je vois que nous allons avoir plus de temps pour nous retrouver ensemble. Par exemple, mon fils, habituellement, ne pouvait jamais rompre le jeûne avec nous, en famille, ses heures de travail ne le lui permettant pas. Je lui préparais donc son iftaar, qu’il emmenait avec lui, depuis le matin. Or là, on va pouvoir, tous ensemble, prier, manger et partager ce grand moment. »

Imran Dhanoo (directeur du CIG) :

« S’ajuster aux changements »

Le directeur du Centre Idrice Goomany (CIG) de la Plaine-Verte, à Port-Louis est direct : « La conjoncture mondiale est différente, cette année. Plusieurs musulmans de part le monde entier vont observer le Ramadan en période de confinement, chez eux. C’est un contexte particulier, c’est certain.

D’une part, le Ramadan ayant un cadre social, c’est-à-dire qu’il a un aspect qui gravite fortement autour du rassemblement de la communauté – que ce soit pour les prières dans les mosquées, le rite de rompre le jeûne, en famille, en groupe, dans les mosquées, encore une fois, et aussi les rencontres autour du partage – cet aspect du mois de carême musulman, cette année, ne pourra être comme d’habitude.

Néanmoins, à mon avis, il nous faut nous ajuster à ces changements nouveaux et en tirer le meilleur parti. Nombreux d’entre nous, par exemple, sommes habituellement pris par le travail et autres contraintes, et ne pouvons, par exemple, offrir les cinq prières obligatoires, au quotidien. Certains n’ont pas les mêmes occasions de lire le Coran et se plonger davantage spirituellement dans le processus. Je pense que cette fois, on va pouvoir le faire : on est à la maison, on a le temps à notre disposition, à nous de le gérer intelligemment ! »

Saffiyah Edoo (citoyenne engagée) :

« Ce sera une bonne expérience »

SAFFIYAH EDOO

Citoyenne moderne et engagée qui exprime souvent via les colonnes des média ses observations sur la société, Saffiyah Edoo, mère de trois enfants, privilégie «le bon côté des choses. Je suis convaincue que ce Ramadan en confinement sera une bonne expérience. Je m’explique : certainement, parce que nous nous retrouvons, tous, à la maison, alors qu’il y a, à quelques jours du début du mois de carême, plusieurs préparatifs de dernière minute, à faire, cela bouleverse, forcément, l’ordre des choses. On peut angoisser, stresser à l’idée de ne pas terminer les préparatifs, à temps, par exemple.

Mais de mon point de vue, je préfère opter pour le regard positif. Par exemple, sur un point très pratique, pour ce qui est de faire des courses, en cette conjoncture spécifique, ce n’est pas aussi facile qu’en temps normal. Eh bien, soit. A la maison, chez moi, on a pris le parti de faire avec ce qu’on a. C’est une très belle leçon ! Apprendre à gérer et contrôler ce qu’on a et ce qu’on ne peut avoir.

Dans le même esprit, durant ce mois où l’on met l’accent sur la spiritualité, pour ce qui est des enfants, on les responsabilise déjà, avec le planning et d’autres agencements qu’on fait avec eux. Et pour ce qui est des enseignements islamiques, je trouve que cela va être une occasion propice pour que les enfants mettent en pratique la philosophie de l’Islam, tout en apprenant les raisons de celle-ci. Mes deux fils, Saad (il soufflera ses 15 ans durant ce présent Ramadan) et Shans (8 ans) et ma fille, Sabah (10 ans) sont de nature à poser des questions et vouloir comprendre un peu tout ce qui se passe autour d’eux. Comme je suis de nature très ouverte au dialogue, cela va être une occasion en or d’être là pour eux, et les orienter, les aider à mieux comprendre notre religion, ses préceptes et enseignements.

Déjà, on a établi un parallèle : le jeûne, c’est une journée de sacrifices, avec, au bout, une gratification, quand on le rompt, avec la nourriture, qu’on se repose… Le confinement, c’est un peu pareil : là, on est soumis à certaines contraintes. Mais faisons de sorte de tirer des leçons de cette condition, pour que une fois qu’on s’en sortira, on aura appris des choses qui vont beaucoup nous servir dans la vie. »

UmarFarooq Omarjee (directeur de OMJ Aviations) :

« Chaque difficulté nous apprend à nous surpasser »

Le jeune directeur de Omarjee Aviations, UmarFarooq Omarjee pose un regard lucide sur la situation : « A la base du Ramadan, et je dirais que c’est tout aussi bien pour le carême chrétien, la Durga Pooja, par exemple, l’idée c’est le sacrifice. Or, dans notre conjoncture actuelle, avec le confinement, c’est dans la même direction que s’inscrit ce mois de carême musulman. C’est une épreuve pour nous, afin que nous sachions faire la part des choses. Que nous puissions réflechir, faire notre introspection : est-ce qu’on agit bien comme il le faut ? Qu’est-ce qu’on doit changer dans notre comportement, nos attitudes, envers tout le monde : à la maison, au travail, dans la société…

De se retrouver en confinement, pour démarrer le Ramadan, c’est une très bonne chose. C’est l’occasion idéale, justement, pour beaucoup d’entre nous, qui sommes bloqués avec le travail, par exemple, de ne pas rater les prières quotidiennes, de pouvoir prier plus longtemps, prendre davantage de temps de lire le Coran, améliorer sa connaissance de l’Islam, afin d’en sortir meilleurs, et que cela se réflète dans notre manière d’agir envers les autres.

Comme la plupart d’entre nous sommes habituellement pris avec le stress du quotidien et que cela influe sur nos relations avec la famille, directe, là, c’est une occasion de renforcir les liens, mieux être attentif auprès de tout un chacun.

De même, certaines personnes ont l’habitude, rituellement, avant l’arrivée du Ramadan, d’aller rendre visite aux proches. Et, hélas !, certains récalcitrants ne comprennent pas le danger que représente le Covid-19. Le gouvernement n’a pas imposé le confinement par pur plaisir, et ce n’est pas parce qu’il a des sous à gaspiller qu’il est au petit soin pour la nation. Je demande donc à tout le monde de faire preuve de sagesse et de maturité, en cette période bénie. »