Maurice a eu l’attention suspendue, cette semaine, sur le cas de Pravind Jugnauth devant le Privy Council en Grande Bretagne. C’est un fait : il n’est pas courant qu’un Premier ministre en exercice se retrouve devant une haute instance judiciaire dont le verdict pourrait décider de son avenir politique. Et si l’on peut discuter de l’opportunité, pour un pays indépendant depuis 50 ans, d’avoir recours ultimement à une cour de l’ancien colonisateur, il n’en reste pas moins que la possibilité de ce recours est appréciable : dans un petit pays où les relations familiales et/ou d’intérêt sont souvent incontournables et inévitables, le Privy Council anglais reste, somme toute, une garantie de l’indépendance de notre judiciaire.

Car ce n’est pas une mince affaire sur laquelle les réputés Law Lords britanniques auront à statuer. A la base, il s’agit donc de la décision prise alors que Pravind Jugnauth était ministre des Finances, de réallouer des fonds pour le rachat par l’Etat de la clinique privée, MedPoint, où sa sœur est actionnaire. La Cour intermédiaire l’avait jugé coupable de conflit d’intérêts. La Cour suprême l’avait par la suite exonéré.

Depuis 2011 donc roule cette affaire qui pose la très sérieuse question de la corruption de nos dirigeants politiques. Après l’audience du 15 janvier dernier à Londres, le verdict du Privy Council est donc très attendu. Mais prenons garde à ne pas succomber à l’effet de « concentrateur d’intérêt » que cette affaire représente aussi. Comme Kaa, le serpent hypnotiseur dans Le livre de la jungle de Disney, l’affaire Pravind Jugnauth ne devrait pas nous détourner de ce qui est simultanément en train de se passer sur un autre terrain, et qui parle aussi, de façon très grave, de corruption et de duplicité : à savoir l’affaire Agaléga.

Sur internet circule en ce moment un saisissant article publié en juin 2018 en Inde par le journal The Hindu. Intitulé « About a small Mauritian island », cet article, signé par Vijay Prashad en collaboration avec Françoise Vergès, met en lumière le rôle joué en ce moment par l’Inde par rapport à Agaléga. « 300 personnes vivent sur le petit archipel mauricien d’Agaléga. Ils voient ces jours-ci leur patrie être lentement transformée en une base navale indienne. Ils n’y peuvent pas grand-chose. Le gouvernement de Maurice sait qu’il y a plus à gagner de l’Inde que de la population d’Agaléga », écrivent-ils.

Les auteurs de l’article lient directement cette affaire à une question d’avantages financiers. Ils rappellent ainsi que Maurice est l’un des principaux canaux du foreign direct investment (FDI) vers l’Inde, les firmes multinationales profitant du India-Mauritius Double Taxation Avoidance Treaty et d’un régime de taxation qualifié de « laxiste » pour éviter de payer taxes et impôts dans leurs pays d’origine. « Cela rapporte à Maurice une fortune considérable en termes de frais – un argent qui suffit à Maurice pour renier son engagement envers ses propres citoyens ». 

Selon The Hindu, c’est dans le cadre des négociations menées par Maurice en vue du prolongement de ce traité qu’a eu lieu, en 2015, sous l’œil du Premier ministre indien Narendra Modi et de son homologue Anerood Jugnauth, la signature d’un accord autorisant l’Inde à « développer des infrastructures » sur Agaléga. Un euphémisme pour désigner la construction de bases militaires, ce que fait l’Inde pas seulement sur Agaléga mais aussi sur l’île d’Assomption aux Seychelles. Le tout dans une tentative de rivaliser avec les avancées, parallèlement, de la Chine dans la région. « Nuclear-armed ballistic missile submarines from India (Arihant) and from China (Song, Shang and Jin) will soon ply these waters. They will join the Ohio class (U.S.) and the Rubis class submarines (France) that already operate here ». 

Mais, rappelle The Hindu, la principale installation militaire dans l’océan Indien reste celle des Etats-Unis, avec la base de Diego Garcia, au sein de l’archipel des Chagos, qui fut cédé aux Britanniques lors  des négociations pour l’indépendance de Maurice il y a 50 ans. « M. Jugnauth a fait la même chose avec Agaléga, en l’abandonnant à l’Inde. Dans une décennie environ, le peuple d’Agaléga, comme les Chagossiens, iront présenter leur cas devant l’Assemblée Générale des Nations Unies. Comme eux, ils demanderont la reconnaissance de leurs droits. Et l’Inde, comme la Grande Bretagne, sera au banc des accusés », assène l’article du journal indien.

Ce scenario pose la question de la duplicité. Celle d’Anerood Jugnauth qui, parallèlement, vient de se poser en grand champion des droits des Chagossiens devant les Nations Unies et la Cour Internationale de Justice. Elle pose la nécessité de ne pas se laisser abuser par des shows médiatiques devant les instances judiciaires internationales. Une nécessité qui s’établit aussi dans le cas de Pravind Jugnauth : si le Privy Council l’exonère de tout blâme, cela ne règlera pas la question centrale le concernant : celle de sa légitimité même, aujourd’hui, en tant que Premier ministre auquel son père a passé le pouvoir, sans consultation démocratique, parce que dans notre Constitution, rien ne dirait implicitement que cela est interdit. Entre ce qui est légal et ce qui est juste, il y a parfois un vrai fossé…

SHENAZ PATEL